§ 17   Les textes sacrés 

Il semble que les peuples les plus anciens ont tous eu une poésie qui exprimait une vérité morale et qui recueillait des notions transmises à  partir de générations antérieures. L’un des aspects les plus essentiels de la religion semble être qu’elle implique la référence à l’autorité d’une tradition 1. Pour qu’il y eût une référence écrite et transmise par des livres autorisés par le groupe il fallait des scribes ou des copistes et, plus tard dans l’histoire, des imprimeurs attitrés, qui reproduisaient les textes. Le phénomène de la référentialité suppose un ensemble d’institutions spécialisées dans la préservation et la transmission des textes. Certaines religions ont pu ainsi durer, se répandre dans le monde et, parfois, connaître des expansions phénoménales, non seulement en ce qui concerne le nombre de leurs adeptes, mais aussi en ce qui concerne le nombre de copies de leurs textes. Les textes sacrés de toutes les grandes religions sont reconnus par des milliers, voire des millions de fidèles. D’autres peuvent voir ces textes comme important seulement d’un point de vue culturel ou documentaire et s’y référer comme tels. 

            La littérature sacrée, en général, ne possède pas de caractéristiques qui seraient propres au religieux comme tel. Elle se présente comme un phénomène de culture. En effet, la littérature est dite sacrée même si elle inclut surtout des genres qui n’ont en soi rien de sacré, tels que le récit historique, la législation, la poésie, la correspondance, la fable, le mythe, la généalogie, la prophétie, la vision, le chant guerrier, « en somme, toute la gamme des variétés littéraires 2». Le caractère sacré d’un texte tient à la relation particulière au texte qu’entretient un groupe de croyants. Plus précisément, la façon de s’y référer fait qu’un texte est un texte religieux et le texte est dit sacré lorsqu’on s’y réfère comme à l’autorité suprême. C’est donc la nature référentielle suprême du texte qui en fait un texte sacré et non son style ou son contenu. 

La relation du référant au texte sacré est alors du même type que le rapport d’appartenance du membre au groupe lui-même, indépendamment de tout trait culturel. C’est pourquoi les traits culturels du groupe peuvent se transformer avec le temps et que l’interprétation du texte peut évoluer, se transformer profondément, sans que le groupe ne perde son identité. Au contraire, le groupe peut alors s’adapter aux changements extérieurs et même renforcer sa position.  

Dans chaque groupe, on parle des textes sacrés comme de livres « inspirés », ce qui signifie qu’on les considère comme étant la parole de Dieu, ou des dieux, révélée aux humains ou du moins comme une parole dont l’importance est absolue 3. L’inspiration du texte est souvent supposée infaillible « mot pour mot, lettre pour lettre, elle est parfaite 4». 

Le contenu des textes sacrés peut être inclus dans les argumentations à titre de source qui fait autorité. On y puise tout bon argument, lequel suffit alors à fonder la vérité de ce qu’on avance. On prouve par le Texte. C’est pourquoi les citations au texte sacré sont si fréquentes. De nos jours, il est encore habituel que les théologiens se réfèrent directement au texte sacré afin d’obtenir le meilleur argument, celui qui est le plus décisif et le plus incontestable. On peut remarquer que les scientifiques et les philosophes se réfèrent à des textes qui jouent un rôle similaire. Il s’agit des références qui sont reconnues comme « sérieuses ». Dans ce cas, toutefois, on est en mesure de justifier ces références autrement qu’en invoquant leur caractère sacré. 

Dans chacune des traditions, la révélation est comprise comme étant unique, ce qui veut dire que toutes les autres révélations sont occultées. Le Livre sacré ne mentionne pas l’existence d’autres traditions que celle à laquelle il se rattache, et il n’affirme pas leur valeur de traditions en tant que telles. Chaque « Dieu » ignore les autres et se proclame unique. L’humanité se trouve divisée en autant de traditions égotistes.

1 Voir Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Cerf , 1993, p. 119. 1

2 Charles S. Braden, Les livres sacrés de l’humanité (traduction de H. E. Del Medico), Paris, Payot, 1955, p. 5. 2

3 Selon Charles S. Braden, les Chinois n’ont pas attribué une origine divine à leurs écrits sacrés, mais en général, écrit-il, « leurs livres sacrés sont pareils aux autres » (ibid., p. 8). Toutes les religions n’ont pas « un corpus d’écrits sacrés », même si l’écriture y existe. Les Grecs, les Romains, les Égyptiens et les Babyloniens n’avaient pas de livres sacrés. Cependant « toutes ces civilisations ont eu des écrits qui correspondaient étroitement à certaines sections des livres sacrés d’autres religions » (ibid., p. 9). 3

4 Ibid. Braden précise que ce sont surtout certains chrétiens, les juifs orthodoxes, les musulmans, les adeptes de quelques religions de l’Inde qui considèrent leurs écrits sacrés comme infaillibles. 4