Aux yeux de ses rédacteurs et de ses premiers lecteurs, le Nouveau Testament n’était pas désacralisant. Pour eux, il contenait « la vérité » et il rejetait « la fausseté ». Plusieurs d’entre eux croyaient que le monde approchait bientôt de sa fin. Il ne s’agissait nullement de s’inscrire dans un processus historique qui se poursuivrait par la suite. Et il en va de même, encore, pour les lecteurs modernes. De nos jours, certains lecteurs lisent le Nouveau Testament parce qu’à leurs yeux, il est « parole de vérité ». Pour d’autres, il s’agit peut-être de désacraliser certaines formes de violence. Cependant ils ne se voient pas comme s’inscrivant dans un processus de désacralisation qui pourrait se poursuivre encore après eux, pendant des siècles. Ils croient bien avoir la capacité effective, par leurs propres efforts, de tirer la situation au clair. Le lecteur classique avait le préjugé naïf d’être effectivement capable de trouver la vérité absolue par le seul fait de lire le texte. Le lecteur moderne entretient le préjugé, encore naïf, d’être effectivement capable de juger par lui-même ce qu’il y a d’essentiel dans le texte sur le plan du vrai et du bon, et de le faire une fois pour toutes 1. Rien d’autre d’essentiel, rien qui se trouve à la fois nouveau et important, ne leur paraît à chercher par les générations futures. Or, qu’il en soit ainsi est très peu vraisemblable. Le préjugé moderne est, sous une forme atténuée, la reprise du même préjugé d’autonomie et de maturité de sa faculté de connaître et de juger.  

            Pour sortir de cette (double) naïveté, il nous faudra reconnaître la continuation probable de la recherche après notre époque, soit de la recherche de vérité et de sens, dans l’acception la plus authentique de ces termes. Qu’une véritable recherche soit encore possible signifie que nous pourrons encore trouver d’autres réponses, meilleures que celles que nous avons trouvées jusqu’à notre époque. « Nous » étant l’humanité, celle qui existe maintenant et qui existera plus tard, dans les siècles à venir.  

            Aussi la désacralisation que nous sommes en mesure d’effectuer est sans doute très partielle, très incomplète. Et nous sommes encore loin du « désenchantement » complet du monde. D’ailleurs, il nous faudrait distinguer, là-dessus, entre le désenchantement au sens de la critique de la pensée magique, qui est souhaitable, et le désenchantement au sens de la perte de sens, qui est regrettable. L’humain d’aujourd’hui a l’impression que le sens lui échappe ou, pis, qu’il n’y a aucun sens véritable. En fait, l’humain ne comprend pas le sens (en supposant qu’il y en ait un) et il ne l’a jamais compris. L’humain n’a jamais su si Dieu existait et il ne le sait toujours pas. Il a eu l’impression, parfois forte, de le savoir. De nos jours, il a l’impression parfois forte, également, de savoir que Dieu n’existe pas. Il a eu, invariablement, l’impression très forte d’être capable d’en juger, notamment de juger de ce qui est vrai et réel. 

            Ainsi, sa propre rationalisation est apparue au moderne comme la fin du mythe et comme la vérité dernière. Parce qu’elle n’offre rien qui puisse satisfaire son besoin de sens, il a cru que le sens n’existait pas. Le moderne est sans doute loin d’avoir tout saisi, tout compris. Sa rationalisation n’est qu’un balbutiement de savoir. Il est, d’une certaine façon, à l’image de l’enfant qui ne fait que commencer à découvrir le monde autour de lui, qui tend à croire que le monde s’arrête là où il ne peut plus voir, et qui tend à croire que la réalité se réduit à ce que ses sens peuvent percevoir. L’objet qui miroite au loin le séduit, l’enchante. Puis, aussitôt qu’il l’a saisi et porté à la bouche une fois ou deux, qu’il en a apprécié les aspérités et les contours, il le délaisse, vite blasé. Il a démystifié l’objet qui perd tout son charme, il l’a « désacralisé ». Soudainement, il a l’impression d’un vide. L’objet qui chatoyait au loin n’est plus qu’une chose inerte entre ses mains, et il le rejette. Il découvrira plus tard, et de plus en plus, au fur et à mesure que ses capacités se développeront, que l’univers et la réalité des objets et des êtres est bien plus vaste et bien plus riche. Il découvrira, en particulier, que sa mère est bien plus qu’un sein nourricier ou un chaud contact. Il découvrira progressivement qu’elle est un être éminemment complexe, une personne réelle.  

1 Pour le moderne, être capable de juger par soi-même ne signifie évidemment pas qu’il n’a pas du tout à se référer à qui que ce soit. Cela signifie qu’il est toujours en mesure de savoir, au besoin, à quel auteur ou à quel ouvrage il est bon de se référer. Il croit savoir qu’il a, en principe, tout ce qu’il lui faut pour bien juger et ce, dès l’époque actuelle. 1