On pourrait appeler Francis Jeanson un « chrétien libre ». Car il estime profondément la figure de Jésus sans adhérer pour autant à l’une des Églises chrétiennes existantes. En outre, il se veut très critique envers la figure de Dieu qui est issue de l’Ancien Testament. En parlant de Yahvé, il utilise des termes forts et même durs, bien que ce ne soit pas sans un certain humour. Ainsi il écrit : « ce Dieu régionaliste et chauvin, […] cet “ Éternel ” qui passe son temps à régler des affaires de famille, […] ce Seigneur de justice qui ne cesse de bavarder, de prédire et de maudire que pour frapper, pour paralyser, pour exterminer 1». Il parle même de la « folie meurtrière » d’une « Idole perverse, Yahvé-le-Dur ». Et il ne craint pas de verser dans la description burlesque : « ses scènes de Grand-Guignol, ses farces et attrapes, son Serpent et ses anges — tout cette Machinerie enfin dont le plus exécrable mélodramaturge d’Hollywood se reprocherait de faire usage 2… ».  

            Jeanson dit donc sa façon de penser à l’égard de celui qu’il appelle le « Grand-Guignol ». Ce faisant, il laisse peut-être voir son ignorance de l’argument de la distinction des genres littéraires. Cet auteur semble viser un certain style narratif, qui se retrouve assez couramment dans les textes anciens ou classiques, particulièrement les récits épiques. Il n’est pas très juste de comparer sans précaution ce type littéraire à la mélodramaturgie hollywoodienne. Jeanson tombe dans l’anachronisme, pourrait-on dire. Cependant, cette diatribe est représentative d’un genre moderne assez répandu. Il importe d’en tenir compte, ne serait-ce que parce qu’il indique un nouvel esprit, une sorte de nouveau trait culturel, en même temps qu’une nouvelle conscience.  

            Il est assez clair que cet auteur ne veut pas s’embarrasser de critique littéraire. Il ne se soucie guère de reconstituer les motifs précis des rédacteurs ou des sélectionnants de la Bible. Son but semble plutôt d’ordre éthique et, au moins en partie, d’ordre pédagogique. Aussi se permet-il de perdre certaines nuances langagières. On pourrait lui donner raison sur le fond. La Bible comporte non seulement un langage et un style violents, mais aussi des intentions violentes. Les rédacteurs des textes bibliques, et encore plus ceux qui ont par la suite sélectionné ces textes pour en faire un canon, étaient désireux d’imposer une certaine vision de Dieu et de l’humain. Puis un bon nombre des référants à la Bible et des propagandistes chrétiens ont, sur plusieurs siècles, effectivement usé de violence pour répandre cette vision de Dieu et de l’humain. Aujourd’hui, la Grande Bible, qui s’est substituée à la Bible judéo-chrétienne tout en l’incorporant, comporte une autre vision de Dieu et de l’humain.                                                          

            Par ailleurs, Jeanson décrit Jésus comme « le plus grand profanateur du monde 3». Là, son intention n’est nullement de dénigrer. Au contraire, il exprime ainsi son admiration pour Jésus, qui prône par dessus tout l’amour du prochain et qui se trouve à « profaner » en identifiant Dieu, en sa personne, à « la personne du prochain 4».  

L’expression que Jeanson utilise devrait être clarifiée. En affirmant que Jésus est « le plus grand profanateur du monde », que veut-il dire au juste? Car il y a sûrement eu un grand nombre de « profanateurs » dans l’histoire et, parmi eux, sûrement de « grands profanateurs », qui ont parlé et agi en renversant des idoles, en rejetant des croyances. En quoi donc Jésus serait-il « le plus grand »? La réponse semble claire: Jésus est en fait, grâce au Nouveau Testament, le profanateur de référence le plus marquant de l’histoire. Par le fait même, des millions de personnes l’ont cité, pris en modèle afin de rejeter certaines croyances.  

            Pour s’expliquer, Jeanson écrit par la suite : « Or je crois, quant à moi, que Dieu ne peut rien sans les hommes, que tout son pouvoir est en eux […]. Et je crois en outre que tel est précisément le sens dans lequel le Message chrétien exige d’être dépassé par ceux qui veulent rester fidèles à son esprit même 5». Nous pouvons encore interpréter ce passage en nous servant du concept de référentialité, ce qui permettra d’en souligner la signification profonde. En ce sens, « Jésus » s’incarne essentiellement dans les êtres humains qui ont fait exister les évangiles, en s’y référant au cours des siècles. Jésus, le vrai Jésus, existe de cette façon et c’est encore le vrai Jésus qui s’exprime en quelque sorte à travers Jeanson lui-même, ceux qui ont sélectionné son texte pour le publier et, aussi, tous ceux qui l’ont lu par la suite et tous ceux qui s’y sont référés. Le dépassement qu’appelle Jeanson se trouve être dans le prolongement du dépassement référentiel qui a été effectué par les premiers chrétiens. Ce qu’il fait contribue à faire exister Jésus dans la mémoire et la conscience de l’humanité. Et c’est aussi ce qu’ont fait les premiers chrétiens. Il y a toutefois une différence importante entre Jeanson et eux. 

            Un chrétien pourrait être tenté de critiquer ainsi la charge de Jeanson contre l’Ancien Testament. Si Jeanson a pu penser, écrire et faire publier ses commentaires, c’est parce qu’il appartient à une tradition particulière, qui est la tradition judéo-chrétienne. Il appartient au fond à cette histoire avant de s’appartenir à lui-même. Si Jeanson avait pris conscience de cela et s’il avait pris soin de lire davantage ce que les théologiens ou d’autres chercheurs ont trouvé dans cette tradition, il aurait pu constater, en outre, que la Bible hébraïque est nettement moins « régionaliste » et moins « chauvine » qu’il le croit, que Yahvé n’est pas le dieu le plus violent de tous les dieux que les humains ont imaginés, et qu’il est, au contraire, un Dieu capable de bienveillance et de tendresse, et pas seulement envers le peuple juif. Jeanson aurait pu même trouver qu’un processus de désacralisation est en cours dès la Bible hébraïque et qu’elle s’amplifie avec le Nouveau Testament. En somme, Jeanson s’est cru trop vite capable de juger par lui-même, indépendamment d’un retour sur sa propre tradition et d’une réflexion plus approfondie sur ce que pouvait représenter la représentation biblique de Dieu pour l’humanité 6

            En outre, il serait même souhaitable, dans une optique d’éducation à la non-violence, d’aller encore plus loin que Jeanson ne l’a fait dans son ouvrage et de critiquer bien davantage qu’il ne l’a fait l’attitude générale de Jésus tel qu’il apparaît dans les évangiles. Même si, à bien des égards, l’image de Dieu sort renforcée et améliorée des récits évangéliques, cette image est loin de la perfection. Les nombreuses malédictions et menaces de Jésus envers certaines personnes, et notamment envers tous ceux qui soutiennent l’autorité juive, sa promesse de « jugement dernier » et de châtiment contre ceux qui n’auront pas pu ou n’auront pas voulu croire en lui, tout cela dessine une bien pauvre figure du « Dieu d’amour ». Est-ce bien la meilleure figure de Dieu que nous soyons capables de concevoir? La question mérite d’être posée parce que, après tout, notre Grande Bible demeure vivante et qu’elle n’a sûrement pas dit son dernier mot sur l’idée possible de Dieu. 

            Si Jeanson n’a pas été plus critique envers l’image néo-testamentaire de Dieu, c’est peut-être par préjugé favorable — malgré ses intentions de départ — envers la tradition qui est et reste la sienne. Quoi qu’il en soit, les critiques de l’attitude de Jésus sont justiciables du même type de rajustement que dans le cas de Yahvé. Ce qu’il faut retenir de Jésus n’est pas tant ce qui, dans ses attitudes, semble le mettre en continuité avec des moeurs violentes que ce qui s’avère une avancée vers quelque chose de nouveau. Jésus s’est trouvé, en fait, à désacraliser — ce que d’ailleurs Jeanson a bien entrevu —une image plus violente de Dieu et il a lui-même inauguré une nouvelle image de la divinité, plus généreuse et compatissante que jamais. Mais, c’est précisément pour cette raison qu’il nous faut considérer que la porte reste ouverte — en quelque sorte par Jésus lui-même — à l’entreprise humaine qui consiste à désacraliser encore davantage les images de la divinité.

1 Francis Jeanson, La foi d’un incroyant, Paris, Seuil, 1963, p. 87. 1

2 Ibid., p. 92 et 107. 2

3 Ibid., p. 109. Jeanson emprunte cette expression à Roland de Pury. 3

4 Ibid. 4

5 Ibid., p. 140. 5

6 Ce type d’objection est inspiré de l’ouvrage de Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976. Voir aussi Paul Ricoeur, Du texte à l’action. Essai d’herméneutique, II, Paris, Seuil, 1986, p. 96-100. 6