La Bible hébraïque a été écrite en entier par les membres d’un petit groupe, mais elle a été récupérée, du point de vue référentiel, par un autre groupe, qui est devenu par la suite beaucoup plus puissant, en matière de référence et d’anti-référence (censure et destruction de textes). Pendant plus d’un millénaire, cet autre groupe, qui était au départ un groupuscule, fut pratiquement le seul détenteur du pouvoir de référentialité. Il s’agit, bien sûr, du groupe des chrétiens.

            Tout récit politico-religieux est déformant, en particulier ceux qui décrivent des personnages ou relatent des événements en rapport avec la croyance impliquée. Dans tous les groupes, et particulièrement dans les groupes religieux, la tendance à déformer les images des groupes — en mieux pour son groupe, en pis pour les autres groupes — est tellement forte qu’il est pratiquement inévitable que leurs récits fondamentaux soient angélisants ou diabolisants. Or, c’est l’une des caractéristiques du Nouveau Testament. Les descriptions qu’on y trouve avantagent systématiquement le chef du groupe religieux qui s’y exprime, soit Jésus. Un lecteur externe peut facilement constater l’image délibérément déformée en faveur de Jésus (ses miracles, son injuste procès, sa condamnation et son supplice : tout y est décrit de façon favorable au chef). De même, l’image des opposants y est systématiquement déformée à leur détriment. Sont visés notamment les pharisiens, les sadducéens, les scribes et, parfois, ceux qui sont appelés plus généralement « les Juifs ». À en croire les évangiles, les adversaires de Jésus sont tous particulièrement menteurs, fourbes et cruels. On remarque, également, l’unanimité sans faille des quatre évangiles quant à cette description 1.  

Le Nouveau Testament est peut-être le cas le plus typique et le plus flagrant du discours centré sur soi d’un groupe dans toute l’histoire de la référentialité. Et, en même temps, il désacralise le discours centré sur soi d’un autre groupe, le peuple juif. Il désacralise la Loi juive, c’est-à-dire la Loi en tant que juive, tout en reprenant à son compte les textes juifs, qu’il détourne de leur esprit initial en en élargissant immensément la portée. 

            Ce qui est entrepris ici se veut dans le prolongement de ce processus référentiel. Comme le Nouveau Testament a brisé la continuité autoréférentielle existant dans l’Ancien Testament, il s’agit maintenant d’ouvrir l’autoréférentialité de la Grande Bible, mémoire et conscience de l’humanité actuelle, soit le grand ensemble de tous les textes de référence qui existent, particulièrement en ce qui regarde la religion, les sciences humaines et la philosophie. C’est refaire, en quelque sorte, pour la Grande Bible actuelle ce que le Nouveau Testament a fait pour la Bible hébraïque, c’est-à-dire ouvrir la référentialité sur une réalité beaucoup plus vaste, au-delà de la mesure admise.

1 On remarque que Pilate n’y est pas décrit de façon aussi antipathique que les représentants de l’autorité juive. C’est un Romain et, à ce titre, il n’est pas membre du groupe qui s’oppose le plus directement à Jésus et à ses disciples. En fait, son groupe d’appartenance — qui est centré à Rome — est, au contraire, un groupe qui a des rapports conflictuels avec le groupe dit des Juifs, dont Jésus s’est séparé. On pourrait croire que les premiers chrétiens avaient intérêt à ne pas dénigrer le grand groupe des Romains, avec lequel ils ont eu à composer par la suite et dans lequel ils ont en majeure partie recruté pour leur groupe. 1