René Girard considère que la tragédie grecque est d’inspiration « foncièrement antimythique et antirituelle 1». Il a trouvé que l’oeuvre de Sophocle, en particulier, s’inscrit dans un processus de dévoilement progressif de la violence réciproque des rivaux mythiques 2. Selon Raymond Schwager, la théorie de Girard fait voir que « tout récit religieux qui raconte des actes de violence divine doit être évalué en tant que projection humaine » et met en évidence « l’agressivité d’un groupe social projetée au-dehors sur un bouc émissaire 3». Girard concentre son attention sur ce qu’il appelle « la violence sacrificielle », qui consiste, dans un groupe humain, à désigner un bouc émissaire dont le sacrifice permettra au groupe d’échapper à sa violence interne pendant un certain temps. Le mécanisme du bouc émissaire doit demeurer caché, ce qui entraîne la conséquence que toute référence explicite à ses motifs réels est systématiquement effacée. Selon Girard, l’une des caractéristiques remarquables de la Bible est d’avoir conservé les marques qui le révèlent 4

            Le caractère antisacrificiel de la Bible relevé par Girard peut être considéré comme un aspect de la désacralisation. La tradition grecque est au moins aussi désacralisante que la tradition hébraïque mais, semble-t-il, elle insiste moins sur le sacrifice comme tel. Elle a, en revanche, mit un accent particulier sur la critique rationnelle des croyances mythiques et des opinions. Il est évident que la Grande Bible moderne, dont l’oeuvre de Girard fait partie, porte la désacralisation plus loin. Et il faut considérer que le travail de Girard en est typiquement représentatif, y compris dans ses omissions. Girard se trouve à omettre la violence du groupe contre les autres groupes, incluant les groupes dissidents, qui restent ignorés une fois de plus.  

            Ces groupes n’ont souvent laissé aucune trace. Aussi, à l’avenir, l’une des tâches de notre Grande Bible sera de tenter de reconstituer leur existence. Par une sorte de « midrash », de récit imaginaire quoique plausible, visant à faire ressortir un sens plus profond à partir des documents existants (incluant les Bibles particulières), peut-être parviendrons-nous à redonner une sorte de vie idéelle, une vie référentielle et donc, en un sens, une vie réelle à ces groupes. Ce sera en même temps une sorte d’anamnèse, une reconstitution de la mémoire, une mémoire de la mémoire, pour l’humanité, un récit sur l’humanité dans son histoire, une nouvelle sorte de philosophie de l’histoire, étant entendu que, pour nous, cela demeure une recherche et que, peut-être, une avancée dans cette direction deviendra maintenant possible.

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1 René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972, p. 138. 1

2 À ce propos, voir l’article de Frédéric Delarge, « Statut de l’Évangile dans l’oeuvre de René Girard », in Colloque de Cerisy, Violence et vérité autour de René Girard, sous la direction de Paul Dumouchel, Paris, Grasset, 1985 ; en particulier, p. 223-224. 2

3 Raymond Schwager, « Pour une théologie de la colère de Dieu », in Colloque de Cerisy, op. cit., p. 59. 3

4 René Girard écrit qu’il y a une « histoire de la Bible, à l’intérieur de la Bible elle-même » et on peut y percevoir une évolution « vers une réduction du sacrifice et du sacrificiel. On part de l’époque où les fils aînés étaient sacrifiés pour aller vers celle où un animal est sacrifié en rachat des premiers-nés […]. Puis le sacrifice animal se transforme en repas pascal ». Il écrit ensuite qu’à son avis, le texte chrétien va plus loin que l’Ancien Testament; « la particularité de la Bible, c’est de conserver toutes ses couches, même les plus sacrificielles, tandis que les Grecs, à l’époque où la théologie nettoyait le mythe, rejetaient ou supprimaient les versions les plus sacrificielles des mythes (cf. Violence et vérité autour de René Girard, op. cit., p. 88). 4