La théologie radicale consiste-t-elle à considérer le « Dieu des philosophes et des savants » plutôt que le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob 1»? Cette expression de Pascal a eu un écho très répercuté auprès des théologiens et des philosophes modernes. Maurice Blondel, par exemple, écrit ceci : « Le Dieu des philosophes et des savants, c’est l’être de raison, atteint ou supposé par une méthode intellectuelle, considéré comme un principe d’explication ou d’existence, que l’homme a la présomption de définir ou même d’influencer, comme un objet qu’il posséderait dans la représentation qu’il s’en donne. Le Dieu d’Abraham, c’est l’être mystérieux et bon qui révèle librement quelque chose de ses insondables perfections qu’on n’atteint pas par l’esprit seul, en qui l’on reconnaît pratiquement une intime Réalité inaccessible à nos prises naturelles, et vis-à-vis de qui le commencement de la sagesse ne saurait être que crainte et humilité 2». 

            Comme Pascal, Blondel se trouve à critiquer une sorte de désinvolture ou de licence à l’égard de la divinité. Leur attitude n’est pas nouvelle et on pourrait la voir comme se situant dans le prolongement des nombreuses doctrines qui, dans l’histoire, ont mis en garde contre la tentation de représenter le divin 3. L’action de représenter le divin a été associée au blasphème, qui peut être défini comme l’action de « rabaisser la puissance et la grandeur de Dieu en les figeant dans des dimensions finies 4». 

            Une telle réaction scandalisée envers l’action de représenter la divinité pourrait s’expliquer en bonne partie par une réaction de défense du groupe. Ainsi, il était dangereux pour la sécurité du groupe d’être décrit de façon méprisante, voire diabolisante, par les membres d’autres traditions ou, dans certains cas, par des dissidents du groupe lui-même. Il était, en effet, probable que les représentations de la divinité effectuées en dehors du groupe soient faites de façon disgracieuse ou caricaturale. De même, le groupe se sentait sûrement menacé par les atteintes à la réputation de la divinité qui était censée le préférer et le protéger. Les groupes ont cherché à imposer le respect aux dissidents et aux autres groupes par la force. Ce type de confrontation inter-groupe illustre la situation historique et générale d’irrespect des groupes envers les groupes. 

            En ce qui concerne le « Dieu des philosophes et des savants », il est vraisemblable que Dieu, s’il existe, considère cette représentation de lui-même comme une façon normale de le concevoir, à un certain stade du développement de la pensée humaine. Il est donc vraisemblable que Dieu ne pose là-dessus aucun jugement de condamnation. Au contraire, il juge peut-être que ce type de représentation laisse voir un effort de s’élever « à l’universel ». En supposant qu’il puisse prendre connaissance de la réaction de Pascal contre ce type de représentation, comment l’apprécierait-il ? Nous pouvons imaginer que sa réaction serait mitigée. D’une part, il estimerait que Pascal a raison de mettre en garde « les philosophes et les savants » contre la naïveté de leurs représentations du divin en soi. En revanche, il verrait dans la protestation pascalienne une sorte de retour à l’idée plus primitive encore d’un Dieu qui exige de l’humain « crainte » et « humilité 5».

1 Cf. Blaise Pascal, Pensées, édition Léon Brunschvicg, 1923, p. 142. 1

2 Maurice Blondel, cité par André Lalande dans Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Presses universitaires de France, 1972, p. 229. Blondel avait envoyé ce commentaire à Lalande, qui l’a ajouté à son article « Dieu ». 2

3 Par exemple, il était interdit de représenter les Dieux indiens de l’époque védique, de même que l’Être suprême du judaïsme et de l’islam (cf. Marie-Frédérique Pellegrin, Dieu (textes choisis et présentés), Paris, Flammarion, 2003, p. 226). 3

4 Marie-Frédérique Pellegrin, ibid. 4

5 Pascal écrit en effet dans une de ses « pensées » : « La conversion véritable consiste à s’anéantir devant cet être universel qu’on a irrité tant de fois et qui peut vous perdre légitimement à toute heure […] Elle consiste à connaître qu’il y a une opposition invincible entre Dieu et nous […] » (Pensées, op. cit., p. 470). Le Dieu de Pascal ressemble plutôt à une déité d’un type ancien, tel le groupe qui demande le sacrifice complet des individus. 5