Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels.

             Deux étudiants, Christian Bilodeau et Sarah Prévost, ont voulu faire un forum dans lequel ils remettraient en question l’éducation d’un point de vue éthique. D’autres étudiantes et étudiants sont venus alimenter leur discussion.  

Christian Bilodeau :

             Est-ce que l’éducation doit d’abord préparer au travail ?

Sarah Prévost :

             À première vue, cela semble évident, mais je vois pourtant de bonnes raisons pour que ce ne soit pas le cas. Si l’éducation vise la formation d’en esprit démocratique, son but ne devrait pas être d’abord la préparation au marché de l’emploi mais plutôt la formation d’un esprit libre et bien informé.

Christian B. :  

            Oui, c’est déjà une bonne raison de voir l’éducation autrement que d’après de simples programmes pour former des compétences. Je vois cependant une autre raison pour éduquer les jeunes s’il s’agit d’une éducation qui vise l’épanouissement de la personne. Il n’est pas évident du tout que former des individus techniquement compétents soit équivalente à former des individus épanouis et heureux. 

Sarah P. : 

            C’est vrai, Christian, surtout si on tient compte des soubresauts de l’économie qui peuvent parfois se traduire par des mises à pieds massives. Une personne qu’on force au chômage est difficilement une personne épanouie. 

Julie Vallières-Latour : 

            Si l’éducation vise essentiellement à former des individus compétents, il n’est pas sûr en effet qu’elle aboutisse à humaniser ces personnes. On n’est alors pas loin d’avoir de l’endoctrinement plutôt qu’une véritable éducation. 

Dominique C.-Rochette : 

            Pour ma part, je serais plutôt une optimiste qui croit qu’une formation qui prépare intelligemment au marché du travail peut aussi être une formation épanouissante pour la personne. L’une des conditions est que cette préparation au travail ne soit pas simplement une formation technique pointue.

Christian B. :

            D’accord, Dominique. Admettons, d’une part, qu’il ne faut pas confondre ce qui est valable avec ce qui est simplement utile. Cependant il faut aussi faire attention à ne pas confondre ce qui est valable en soi avec certaines valeurs à la mode ou liées aux mœurs de la société actuelle.

Dominique C.-R. :

            Qu’est-ce que tu veux dire, Christian ?

Christian B. :

            C’est en fait quelque chose de complexe. Je vais essayer de donner une explication simple de ce que je veux dire. Supposons qu’on décide de faire un enseignement vivant en variant les méthodes mais qu’on le fasse sans contenu véritablement valable. On donne alors faussement l’impression d’une éducation épanouissante alors qu’il ne s’agit en fait que d’une formation vide. L’individu ainsi formé confondra son propre épanouissement personnel avec quelques impressions d’un genre plaisant.

Dominique C.-R. :

            Tu veux dire, Christian, que l’individu est en quelque sorte berné par une formation d’apparence valable mais qui au fond ne lui apporte rien ?

Christian B. :

            Oui, Dominique, c’est à peu près cela. Je précise que la formation lui apparaît comme valable, à lui comme à d’autres, peut-être, mais qu’elle ne lui apporte pas vraiment ce qu’il croit.

Dominique C.-R. :

            Mais, Christian, il y a là tout un problème si personne n’est en mesure de rectifier le tir à ce moment.

Christian B. :

            Tout à fait. Ce qu’il faut en conclure, à mon avis, est qu’il nous faut toujours restés ouverts au renouvellement de nos valeurs ou, plutôt, à ce qui nous apparaît comme quelque chose de valable, mais qui ne l’est qu’en apparence.

Yan Roy-Simard :

            Votre discussion m’intéresse parce que je vois un problème de taille dans la position de Christian. Si les valeurs auxquelles nous croyons aujourd’hui (par exemple, l’approche par compétences et l’efficacité relative que cela permet) ne sont qu’apparentes et qu’elles seront changées par d’autres dans l’avenir, cela ne signifie-t-il pas que rien de ce que nous faisons maintenant n’est vraiment valable d’un point de vue futur ?

(…)

Christian B. :

            J’ai réfléchi à ta question, Yan, et je dois avouer qu’il semble y avoir là une impasse. En fait, ce sont toutes nos conceptions éthiques — toutes nos conceptions de ce qui est bon ou mauvais — qui risquent bien d’être illusoire d’un point de vue à venir. J’ai pris un exemple tiré du passé. Dans la plupart des pays, la peine de mort a été jugée valable aux points de la justice et de la lutte contre la criminalité. On la considérait même, généralement, comme nécessaire du point de vue moral. De nos jours, la situation est très différente dans beaucoup de pays, y compris le nôtre. Les valeurs ont tellement changé qu’au contraire, l’application de la peine de mort est jugée dégradante et inutile, voire nuisible au bon ordre social.

Yan R.-S. :

            On pourrait également dire, je pense, que les valeurs sont demeurées essentiellement les mêmes—la vie humaine, la justice et, en particulier, la justice sociale, et la paix sociale—excepté qu’elles sont comprises et interprétées de façon très différente. Il en va de même pour nombre de valeurs telles que l’amour, la fidélité et même la piété, dans le cas de ceux qui ont des convictions religieuses.

Dominique C.-R. :

            Remarquez-vous, Yan et Christian, que cette transformation au niveau des valeurs signifie que, dans le passé, le jugement de valeur équivaut à un jugement de fait. C’était un fait que l’institution de la peine de mort était « juste ». De nos jours, c’est un fait que cette institution est injuste1.

Christian B. :

   Évidemment, cela signifie qu’une évolution d’ordre éthique s’effectue dans l’histoire. Il suffit de se remémorer à quel point la vie humaine de certaines personnes avait peu de prix dans l’Antiquité et dans toute la période pré-moderne, alors qu’il y avait des esclaves. L’esclave incapable de travailler ne valait plus rien. Cependant, il nous faudrait revenir à notre sujet qui est l’éducation. J’ai lu quelque part qu’en éducation, il est peut-être plus difficile qu’ailleurs de distinguer ce qui est fait et ce qui est valeur. Par exemple, si on croit qu’une certaine méthode pédagogique est en fait efficace, elle devient une valeur éducative en soi. Ainsi, dans le passé, on mettait souvent l’accent sur la mémorisation de grands contenus, ce qui faisait des « savants ».

Yan R.-S. :

            Cela donnait des chiens bien dressés, des chiens « savants » !

Dominique C.-R. :

            Ta remarque m’a fait rire, Yan. Dans ce domaine également, les valeurs ont bien changé. Cependant, j’ai une question à poser à tous ceux qui participent à ce forum. La voici : puisque les valeurs en général semblent se transformer profondément avec le temps, cela signifie-t-il que nous acceptons de voir ce que nous prenons actuellement pour des valeurs devenir un jour remplacées par d’autres valeurs ? En d’autres termes, cela signifie-t-il que nous valorisons la transformation historique des valeurs en tant que telle ?

Christian B. :

            Ta question, Dominique, est intéressante, mais terriblement embarrassante. Si, en effet, nous refusons de valoriser cette évolution comme telle, cela signifie que nous devons refuser toute éducation visant l’adaptation aux changements. Si, au contraire, nous décidons que cette évolution est valable, cela signifie que nous décidons de trouver valable ce processus sans savoir où il nous conduira finalement dans l’avenir. Quel dilemme !

(…)

Dominique C.-R. : 

            Oui, Christian, quel dilemme ! J’ai réfléchi et fait quelques recherches çà et là, et je suis arrivée à la conclusion que la meilleure attitude à prendre serait sans doute celle de parents, qui ignorent tout de l’avenir de leur enfant, mais font confiance au processus de sa croissance. Ils en assument le risque.

Christian B.:

            Si je comprends bien, les parents c’est nous et les enfants sont eux, c’est-à-dire ce que l’humain deviendra. C’est une belle analogie.

Dominique C.-R.:

            À moins que l’enfant soit ce que nous sommes actuellement, l’humanité actuelle, et l’enfant un peu plus grand, donc plus « mature », soit ce que « nous », l’humanité, deviendrons plus tard! Et les parents, je ne sais pas, peut-être est-ce la divinité qui nous a mis « au monde »! Peut-être aussi ne faut-il pas prendre l’analogie à la lettre et considérer que nous assumons un risque quant aux valeurs futures qui remplaceront les valeurs actuelles tout comme des parents, ou l’enfant lui-même, assument un risque, plus ou moins consciemment.

(…)

Christian B. :

             Cette analogie avec l’attitude pragmatique d’une mère ou d’un père me paraît à la fois bizarre et captivante. J’y vois une difficulté. Si nous poussons un peu l’analogie, il faudrait admettre que cette mère ou ce père n’aurait encore aucune expérience ni aucune connaissance de ce que leur enfant peut ou pourra devenir. Ce seraient des parents novices, naïfs, qui auraient conçu leur enfant sans en être conscients. 

Dominique C.-R. : 

            Mais c’est très vrai ce que tu as écrit là, Christian. Je n’y avais pas pensé. Ce n’est donc pas tout à fait de pragmatisme qu’il s’agit. J’explique ce point. J’ai consulté le professeur, et il m’a expliqué que le pragmatisme pose comme étant vrai ce qui réussit. Or, dans le cas de nos deux « parents » (appelons-les comme cela par commodité), ils ignorent si le processus en question va réussir puisqu’il leur apparaît comme étant absolument sans précédent. 

Christian B. : 

            D’accord, Dominique. Je propose d’appeler notre situation d’étudiants ou d’apprenants (car les professeurs sont aussi des gens qui doivent apprendre) comme étant celle d’un grand projet qui est également un « Grand Pari » sur l’avenir de l’humain. C’est un grand pari sur les valeurs, donc sur l’éthique et sur le sens ultime de ce que nous faisons aujourd’hui en acceptant de continuer d’aller de l’avant, tels des explorateurs de cette terre vierge, de ce continent encore inexploré de l’avenir.

Sarah P. :

            Vos dernières remarques, Christian et Dominique, sont fascinantes. Logiquement, cette perspective signifie que nous sommes tous responsables de ce processus d’évolution éducative, mais que nous n’en sommes que très partiellement responsables puisque nous ignorons tout de sa destination, s’il y en a une, dans l’avenir. 

1 Il semble qu’aux États-Unis, par exemple, les condamnés à mort sont en proportion bien plus nombreux chez les personnes de couleur que chez les autres (note de Dominique C.-Rochette). 1