La foi en tant que recherche de ce qu’est Dieu suppose l’honnêteté intellectuelle, c’est-à-dire la disposition à l’autocritique et la capacité effective de réviser ses croyances. Il est d’ailleurs probable que, si Dieu existe, non seulement il n’est pas contrarié à l’idée que les dogmes qu’entretiennent les humains se transforment ou qu’il y ait apparition de dissidence envers une tradition, il juge sans doute que ce type de comportement est tout à fait normal et plutôt favorable au développement général de l’humanité. Pour le croyant d’aujourd’hui, cela signifie renoncer à la croyance aux mythes — et notamment démythologiser au sens de Rudolf Bultmann —, mais aussi, ce qui semble plus difficile, abandonner l’idée de la révélation comme telle 1

            Bultmann a voulu démythologiser la foi chrétienne. Il a toutefois fait exception en ce qui concerne la Bible. Il a dit notamment que, dans la Bible, nous avons affaire à des « paroles qui font autorité » et il l’a entendu dans le sens le plus fort. Les paroles bibliques — celles des prophètes, de Jésus et des apôtres — ont fait autorité et elles continueront de le faire à jamais. Dieu a choisi la Bible pour se faire connaître et il a voulu passer par la Bible pour se faire connaître à l’humanité entière 2. Cela signifie donc qu’il a voulu accorder à ce Livre sacré et à cette tradition un privilège absolu. 

            Le Dieu qu’invoque ici Bultmann est l’objet d’une foi du second type, c’est-à-dire qu’il dépend de la perspective d’une tradition à l’exclusion de toute autre. En tant que tel, il équivaut à la déité d’un groupe 3. Critiquer les croyances mythiques devrait signifier critiquer également cette confusion. Il nous faudra bien admettre que cette déité ment ou fait erreur si elle prétend accorder un privilège absolu de connaissance et de vérité à un groupe humain en particulier, si elle prétend que les autres n’y ont aucun accès véritable tant qu’ils ne se seront pas convertis à ce groupe. Cette « exception » de Bultmann a pour effet de dégrader sérieusement son projet initial, qui consistait à mettre l’humain moderne en accord avec lui-même. 

            L’idée même de texte sacré et d’inspiration divine n’est nullement originale et relève d’une sorte de stéréotype. Car dans toutes les cultures on tend à sacraliser ainsi des traditions orales ou des textes écrits. Il en va de même pour l’idée de canon (livres établis et fixés) d’infaillibilité. La croyance exclusive et tenace dans le caractère sacré de la Bible aura sans doute été un phénomène normal dans l’histoire humaine. De même, il sera sans doute normal de franchir cette étape. 

            Toute critique de l’entreprise bultmannienne à cet égard devrait s’abstenir de tomber dans l’attitude de la condamnation morale. On devrait plutôt en reconnaître le mérite 4. La tradition judéo-chrétienne, comme toutes les traditions religieuses, s’est centrée sur elle-même. Les chrétiens devraient donc être invités, tout comme les autres, à se décentrer et à commencer à dégager l’idée d’un Dieu pour toute l’humanité, d’un Dieu en somme dans lequel il nous sera possible de croire.

1 Hans Jonas décrit l’attitude de Bultmann, qui tenait à conserver l’idée de la révélation, en parlant d’une « exception à la règle de l’immanence » et en expliquant que « c’est parce qu’il est profondément religieux que Bultmann a lui-même fait cette exception ». Il ajoute de façon significative, à propos de Bultmann, que « sa vie tout entière a reposé sur le Nouveau Testament en tant qu’il est la révélation » (Hans Jonas, op. cit., p. 171-172). 1

2 Rudolf Bultmann, « À propos du problème de la démythologisation », dans Foi et compréhension, Paris, Seuil, 1970, p. 219. 2

3 Voir §  6. 3

4 Sans ironie, Jonas salue ce qu’il appelle « la tentative héroïque » de Bultmann. Il juge que l’entreprise de démythologisation répond à un besoin (Hans Jonas, op. cit., p. 160). 4