Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. 

Objectif particulier de ce forum :

            Trois étudiants de philosophie qui se destinent à l’enseignement ont élaboré un projet de recherche ambitieux sur la pédagogie. Il s’agit d’étudier l’histoire de la pensée pédagogique et de tenter d’y déceler la tendance la plus générale. Ils espèrent ainsi en arriver à concevoir ce que pourraient être dans ses grandes lignes la pédagogie future, dans ce qui viendra encore au XXIème siècle et peut-être plus tard encore.

             Ces étudiants discutent sur la base de ce que leur professeur leur a expliqué en ce qui concerne l’évolution de la pensée dans l’histoire, se basant sur l’histoire à partir des Milésiens, l’histoire de la pensée critique en particulier. Ainsi ils font au départ l’hypothèse de travail que les conceptions actuelles en pédagogie ne sont pas les dernières et qu’il se peut qu’il y ait encore plusieurs autres étapes aussi marquantes que l’a été la modernité. Ils ont cru bon de discuter ensemble sur un forum Internet afin de faire avancer de la façon la plus rationnelle possible leur réflexion sur le sujet de leur recherche. Jacinthe Lafrance et Guillaume Lévesque se destinent à l’enseignement collégial. Ce sera probablement, pensent-ils, dans le domaine des sciences humaines. Jennifer Marcotte, elle, pense devenir enseignante et chercheure ; elle croit que ce type de discussion sur Internet est idéal pour faire des réponses plus étoffées, où l’on ne se fait pas couper la parole.

             Ce qui suit représente leurs échanges sur plusieurs semaines. Des points de suspension ont parfois été insérés afin d’indiquer l’écoulement d’un laps de temps avant la reprise de la discussion. 

*****

La pédagogie tend à se globaliser

Jacinthe Lafrance :

      On parle souvent contre les pédagogues, contre la pédagogie. À mon avis, c’est un non sens. Qu’en pensez-vous ?

Guillaume Lévesque :

      En un sens, je comprends ceux qui ne sont pas satisfaits de la pédagogie telle qu’elle est comprise actuellement par certains enseignants. Par exemple, j’en ai souvent entendu dire que la pédagogie nouvelle consiste à rejeter tout contenu de connaissance dans l’enseignement et qu’elle ne met l’accent que sur la motivation des élèves, une motivation naturelle qui viendrait sans effort. Il y a sans doute eu des abus de ce type, chez les pédagogues trop zélés.

Jacinthe L. :

      Oui, mais les conseillers pédagogiques que j’ai rencontrés ne disent pas de telles choses (« contre les contenus en connaissances » ; « seulement du motivant »). D’où vient ce préjugé ?

Guillaume L. :

      Je ne sais pas exactement. Je suppose que c’est ce qui arrive à chaque fois qu’il y a quelque chose qui bouge dans la société. Pendant un certain temps, au début, on ne sait pas trouver la bonne allure du changement. Certains veulent tout changer tout de suite.

Jacinthe L. :

      D’accord, et certains résistent trop au changement.

Guillaume L. :

      Tout à fait. Cependant j’ai parlé comme si j’étais entièrement d’accord avec la pédagogie actuelle, je veux dire, avec le courant qui domine aujourd’hui dans les universités. Ce n’est pas le cas. En fait, j’en ai discuté avec plusieurs personnes qui connaissent le sujet, j’ai lu là-dessus et j’ai tenu compte de ce que j’ai appris dans certains de mes cours. Par exemple, nous avons vu, en philosophie, que les structures de pensée ont changé dans l’histoire, depuis les Milésiens1. La période moderne, qui est la nôtre, représente l’une des quatre périodes marquantes de l’histoire des idées2. Il est tout à fait possible qu’une cinquième période soit sur le point de nous apparaître au cours du XXIème siècle. Personnellement, c’est ce que je crois. Et, si tel est le cas, les conceptions qui nous paraissent les plus crédibles de nos jours pourraient être sur le point de disparaître puisqu’elles seraient remplacées par d’autres conceptions dont nous ne pouvons maintenant avoir qu’une faible idée.

Jacinthe L. : Je ne suis pas sûre de te suivre, Guillaume. Veux-tu dire que tout ce que nous avons appris jusqu’à présent sera bientôt périmé parce que non crédible ?

Guillaume L. : C’est à peu près cela, sauf que ce que nous avons appris nous servira de base, en quelque sorte, pour aller plus loin et nous permettre de comprendre beaucoup de choses que l’on n’a jamais comprises jusqu’à présent. C’est ce qui est arrivé lorsque la période moderne s’est établie peu à peu dans le monde. L’humain est devenu alors capable de comprendre le principe de la chute des corps, c’est-à-dire la loi de la gravitation de Newton. De plus, on est devenu capable de comprendre mieux les exigences de la démocratie et, par exemple, la place des femmes dans la société, qui sont alors devenues de façon reconnue les égales des hommes.

Jacinthe L. : Oui et c’est tant mieux ! Sinon je ne serais pas en train de faire les projets que je peux maintenant faire. Mais il faudra aller plus loin que cela si on veut que l’égalité ne soit plus seulement un principe mais une réalité, et un peu partout dans le monde. Si ce que tu dis est vrai, il faut alors nous attendre à d’autres progrès pour les femmes ?

Guillaume L. : C’est ce que je crois. Ce sera sans doute un genre de progrès qui est encore en majeure partie inconcevable, tout comme le droit de vote des femmes était encore inconcevable aux débuts de l’époque moderne. Toutefois ce ne sont pas seulement les femmes qui progresseront si un prochain stade advient, mais les hommes également (si je peux dire). N’oublie pas que l’un des problèmes cruciaux de la pédagogie actuelle concerne surtout les garçons. Je parle bien sûr du décrochage scolaire.

Jacinthe L. : D’autres progrès, c’est ce que nous, les femmes, espérons ou du moins souhaitons. Les hommes doivent progresser, sinon ce sera triste pour eux comme pour nous.

Guillaume L. : Progresser en quoi, par exemple ?

Jacinthe L. : Dans leur ténacité aux études, par exemple, ou bien plus généralement dans leur capacité de faire face à la femme moderne…

Guillaume L. : C’est-à-dire ?

Jacinthe L. : Je ne dis pas que c’est ton cas, mais je vois des garçons qui semblent avoir peur de nous.

Guillaume L. : Tu as raison. Du moins, je n’ai pas peur de toi, hum ??

Jacinthe L. : Je le sais, Guillaume, que tu m’aimes bien. Du moins, tu en as parfois l’air…

Guillaume L. : Je n’ai pas dit que je t’aimais, seulement que je n’avais pas peur de toi, au moins la plupart du temps. Je vais être franc avec toi, Jacinthe, tu es la pire castratrice !

(…)

Un avenir qui passera par des TIC peut-être encore inconnues

Jacinthe L. : Mais cessons de niaiser. Que vont croire les lecteurs de notre forum, le prof en particulier ?

Jennifer Marcotte : Bah, il va penser que c’est correct jusqu’ici. Si vous voulez bien revenir clairement au thème de ce forum, « l’avenir de la pédagogie », j’ai quelques idées qui, je l’espère, seront appréciées par le professeur, entre autres, et par vous surtout, j’en suis assez sûre. Par exemple, la pédagogie actuelle semble bien évoluer par les TIC et grâce aux TIC (ou TICE, si vous préférez3). Les TIC servent dans toutes les disciplines enseignées au Cégep, ou dans toutes les disciplines de recherches, y compris, bien sûr, la pédagogie et, plus généralement, les sciences de l’éducation. De ce fait, la maîtrise des TIC représente une compétence transversale, dans le jargon. Je pense que cela signifie beaucoup de nouveautés profondes pour l’avenir. Tous, enseignants comme étudiants, chercheurs, etc., deviennent des gens qui apprennent ; ils deviennent des apprenants. Cela veut dire que la pédagogie se globalise ; elle devient une pédagogie globale.

Jacinthe L. : Un peu comme la mondialisation (ou globalization) ? Tout le monde se trouve impliqué dans le même apprentissage global, comme dans la même économie globale ?

Jennifer M. : Oui, si tu veux. Mais en plus d’une tendance de l’apprentissage à se mondialiser (comme en Inde ou en Afghanistan, peut-être ?), j’y vois surtout une tendance à former une grande communauté de recherche, ce qui fait que tous sont à la fois des chercheurs et des apprenants.

Guillaume L. : Tu sais sûrement que l’expression « communauté de recherche » est de Matthew Lipman (le concepteur de la philosophie pour enfants4), la communauté qui comprend le professeur et ses étudiants comme membres, sauf que, dans ce cas, elle serait étendue à l’ensemble de la planète. Par exemple, il faudrait que tous les enseignants et tous les professionnels, etc., en plus des étudiantes et des étudiants se voient à la fois comme des étudiants, des enseignants, des chercheurs, qu’ils se voient comme les « enfants » de Lipman.

Jacinthe L. : Et ils cherchent tous ensemble à s’adapter à ce qui s’en vient dans l’avenir, la prochaine période, ou le prochain stade ?

Jennifer M. : … à s’adapter ? Je préfère dire : à développer leurs potentialités globales de façon à ce que l’environnement social, scolaire, etc., s’adapte à eux comme eux s’adaptent à l’environnement global. En somme, c’est une immense structure qui s’organise d’une façon inconnue, mais d’abord une immense structure de pensée et d’humanité. Toutes les instances humaines tendent à entrer en relations mutuelles.

Jacinthe L. : Je ne comprends pas. Qu’est-ce que tu veux dire par « toutes les instances humaines » ? Peut-être veux-tu dire l’ego, le surmoi et le ça5 ?

Jennifer M. : Non, j’entends par le terme instance tout ce qui se tient dans ce que nous appelons l’humain, c’est-à-dire les personnes, les groupes (cultures, nations, etc.) et l’ensemble de l’humanité.

Le potentiel humain réel

Guillaume L. : Ce qui m’intéresse dans ce que tu viens de nous écrire, Jennifer, ce sont les potentialités globales de l’humain. Si je ne me trompe pas, aucune science ni même aucune philosophie ne les a encore étudiées expressément en tant que telles.

Jennifer M. : Oui, cela me paraît vrai. On en parle un peu dans les sciences de l’éducation mais on ne peut pas dire qu’on les a étudiées réellement. Ces potentialités humaines globales ne sont l’objet d’aucune discipline ; elles ne peuvent dépendre d’aucune discipline scientifique existante, puisque ces disciplines représentent elles-mêmes seulement certaines des potentialités de l’humain.

Guillaume L. : Il y a un terme pour exprimer plus simplement ce que tu viens d’écrire, Jennifer, c’est adisciplinaire. Les potentialités humaines sont adisciplinaires.

Jennifer M. : Si tu veux. D’où vient ce mot, « adisciplinaire » ?

Guillaume L. : De moi, bien sûr ! Non, je plaisante. Je ne sais pas. Peut-être d’un autre forum ?

Jacinthe L. : C’est cela ; j’ai vu ce mot dans un autre forum de l’agorathèque.

Jennifer M. : Mais cela ne me dit toujours pas d’où ce mot vient ? Je veux dire, de quelle source autorisée ?

Guillaume L. : Nous n’aurons qu’à nous référer à l’agorathèque, ou bien je demanderai au prof. Peut-être le sait-il. En attendant, continuons notre discussion sur l’avenir de la pédagogie. La pédagogie devra être conçue comme une pédagogie adisciplinaire, ce qui veut dire qu’elle n’est plus une discipline parmi d’autres. Plus clairement, la pédagogie demeure une discipline en pratique, avec son département ou sa faculté correspondante, mais son projet est de développer le potentiel humain global de connaissances qui, lui, n’est pas disciplinaire, mais adisciplinaire. L’objectif de la pédagogie globale est donc adisciplinaire. C.Q.F.D.

Jacinthe L.: Je suggère que nous nous approprions ce terme, c’est-à-dire que nous l’utilisions comme notre terme. Nous faisons ici une recherche adisciplinaire et n’importe qui peut s’y référer. D’accord?

Jennifer M. : Bon, c’est d’accord. C’est une bonne idée, Jacinthe. Pour moi, l’expression de recherche adisciplinaire voudra surtout dire que tous ici, étudiants comme enseignants, nous sommes des apprenants, certains étant plus avancés que d’autres.

Jacinthe L. : Toi, par exemple. Tu es plus avancée que d’autres.

Jennifer M. : Peut-être, mais je parlais de façon générale. Par exemple, les enseignants sont en principe et, espérons-le, en pratique aussi, plus avancés que leurs étudiants. Je veux dire qu’ils sont plus avancés dans leur compréhension d’une partie de la réalité qui est leur objet. Par exemple, l’enseignant en physique est plus avancé dans sa compréhension de la matière physique et des forces qui structurent la matière. Pour l’enseignant en biologie, c’est la matière vivante. Pour la psychologie, c’est le psychisme. Et ainsi de suite.

Guillaume M. : Oui. Mais il faut insister sur un point trop souvent négligé. Tous les enseignants et tous les étudiants ont le même but adisciplinaire de mieux comprendre la réalité et, en particulier, cet étrange potentiel global dont nous avons parlé.

(…)

Jennifer M. : Guillaume, j’ai lu ta dernière réponse, hier soir. J’ai réfléchi à tout cela et je suis arrivée à une conclusion qui me paraît importante. C’est que la science de la période qui s’en vient sera une science adisciplinaire, c’est-à-dire sans les disciplines séparées, contrairement à la situation actuelle, la situation moderne. Cela devrait en être ainsi parce que le but fondamental de la science à venir devrait être de mieux comprendre la réalité (mieux que ne le fait la science actuelle). Or, le potentiel global est de tout ce qui nous est actuellement connaissable ce qu’il y a de plus réel. Par conséquent, l’ensemble de la science aura un même objectif qui sera de mieux comprendre ce qu’est le potentiel global qui, ainsi que nous l’avons vu, est un potentiel adisciplinaire. La séparation en plusieurs disciplines qui communiquent mal entre elles sera du passé.

Jacinthe L. : Vous parlez tous les deux de cet « étrange potentiel », comme l’a décrit Guillaume. Qu’est-ce que c’est ? Et d’abord, êtes-vous sûrs que cela existe réellement ?

Guillaume L. : Il est évident que nous ne savons pas grand-chose de ce potentiel. Je pense que, justement, la science à venir tentera de mieux le comprendre et de savoir, par exemple, jusqu’où il pourra encore se développer dans l’avenir. Pour ma part, je le décrirais comme quelque chose qui est à la fois humain et naturel. Je m’explique. Si on regarde un peu l’histoire, tout de suite il saute aux yeux que l’être humain s’est développé lui-même pendant des milliers d’années. Au point de vue technique, c’est particulièrement frappant. Il y a un potentiel humain réel d’invention qui, en se développant, a donné toutes les inventions de l’histoire. Par exemple, les premiers outils de pierre taillée montrent déjà un peu comment le potentiel humain s’est développé à ses débuts. De là on est passé par plusieurs périodes distinctes jusqu’à l’époque actuelle avec les inventions des TIC, incluant l’internet. À première vue, il est difficile de saisir s’il y a un but dans cette évolution.

Jacinthe L. : Pourquoi parles-tu d’un « potentiel humain réel » d’inventions ? Ne serait-il pas plus simple de dire que l’humain est d’abord libre de créer n’importe quoi sortant de son imagination, mais que des contraintes sont posées par la réalité naturelle, c’est-à-dire par les caractéristiques de la matière et toutes les limitations liées au temps ou aux mouvements possibles ?

Guillaume L. : Je pense que le potentiel humain est réel parce qu’il peut être défini—c’est ce que je suppose—comme un ensemble de possibilités réelles, qui pourront se développer selon ce que rendent possible les contraintes extérieures, comme celles liées à la physique, etc.

Jacinthe L. : Qu’entends-tu exactement par « possibilités réelles » ? Une possibilité peut-elle être réelle ? Il me semble que, lorsqu’on pense à une possibilité, ce n’est pas quelque chose de réel.

(…)

Guillaume L. : À vrai dire, je ne prétends pas comprendre ce que c’est. D’ailleurs aucune science n’en parle encore de façon claire. En tout cas, je peux t’expliquer de quelle manière j’essaie de comprendre ce qu’est le potentiel humain. Comme je l’ai écrit plus haut, le potentiel humain est un ensemble de possibilités. De quelle sorte de possibilités est-il question ? Est-ce quelque chose que quelqu’un imagine ? Ce n’est pas si simple. D’abord, les êtres humains du passé n’étaient pas réellement capables, je pense, d’imaginer tout ce qui a été inventé par les humains jusqu’à présent. Donc ces possibilités n’existaient pas d’avance dans l’imagination. Pourtant il faut bien qu’elles aient existé sous une forme ou sous une autre puisqu’à partir de rien, il ne peut rien sortir.

Jacinthe L. : Je crois que des scientifiques disent le contraire. Même à partir de rien, affirment-ils, il peut se créer des particules.

Guillaume L. : Je pense que tu as raison. Ce sont des physiciens qui affirment ce genre de chose. Le vide est créateur. J’avoue que, là, je ne sais plus que répondre. Je croyais qu’il était impossible que des humains puissent créer à partir de rien, mais, si l’Univers peut, lui, créer à partir du vide, pourquoi pas les humains ?

Jennifer M. : Je pense que l’Univers ne crée pas de particule à partir de rien. Il crée à partir du vide, ce qui est différent. Il faut comprendre ici que ce vide n’est pas un néant, mais un vide physique ; c’est un vide qui existe dans notre Univers. On peut supposer que, précisément, ce vide est plein de possibilités réelles, c’est-à-dire des possibilités qui sont en fait des probabilités calculables à partir de certaines équations. Je ne suis pas physicienne, mais je me le suis fait expliquer par quelqu’un qui connaît la physique. La prochaine fois que je le verrai, il faudra que je pense à lui demander des précisions6.

Guillaume L. : Cela me donne une idée. Pourquoi pas inviter un physicien à discuter avec nous ? En tout cas, c’est une belle possibilité pour l’avenir : faire discuter ensemble des pédagogues et des physiciens sur la question du potentiel réel.

Jennifer M. : Pour le moment, nous pouvons convenir quand même de certaines choses. Par exemple, ce que l’humain a pu inventer ou découvrir dans l’histoire, il l’ignorait avant et, souvent, il n’en avait même pas l’idée. C’est à peu près arrivé par hasard et de façon totalement imprévisible. C’est en ce sens que j’utiliserais maintenant l’expression de potentiel réel ou celle de potentiel humain réel. C’est ce que l’humain peut ou pourra réellement faire dans l’avenir plus ou moins éloigné, même si nous ne pouvons en avoir encore aucune idée.

(…)

Guillaume L. : Bon. J’approuve cette définition. Ainsi le potentiel humain réel, ce n’est pas réduit aux idées ou aux projets que nous nous faisons maintenant, c’est tout ce qui pourra réellement arriver. Alors nous pouvons encore avancer dans cette voie en nous mettant d’accord sur un autre point. Le potentiel humain réel est probablement d’une grandeur et d’une richesse immenses. Cela dépasse tout ce que nous pouvons imaginer. C’était vrai dans le cas des humains du passé. C’est probablement encore vrai de nos jours.

Jacinthe L. : Après avoir lu et relu à quelques reprises vos derniers échanges, je dirais que je suis assez d’accord avec ce que Guillaume vient d’écrire. Le potentiel humain est sans doute, encore, d’une richesse inouïe.

Jennifer M. : Oui, et le potentiel réel de l’Univers encore plus, puisqu’il contient le potentiel humain.

Guillaume L. : Ne t’en fais pas. Jacinthe. Moi aussi, je dois relire certains passages, même quand ce sont les miens. D’ailleurs, j’ai eu le temps entre nos échanges d’envoyer par courriel notre définition au professeur afin de lui demander si cela existait déjà. Il m’a répondu que ce potentiel réel correspond à ce qu’il appelle le potentiel transfini de l’humain. Voici sa définition du mot transfini : « une grandeur colossale qui, sans être infinie au sens strict, n’en est pas moins d’une grandeur incommensurable ; il y a tout lieu de croire que le potentiel réel de l’humain, comme celui de la vie ou celui de l’Univers, est de cet « ordre » de grandeur ».

Jennifer propose une définition de la pédagogie globale

Jennifer M. : Logiquement le potentiel global de l’humain est inclus dans le potentiel global de l’Univers puisque l’humain provient de l’Univers. Mais je suggère, pour ce forum, que nous nous en tenions à ce qui concerne plus directement la pédagogie. Le potentiel humain global dépend alors assez clairement des élèves, de leur formation antérieure, de la formation des professeurs (surtout leur formation universitaire et leur expérience d’enseignant) et des institutions d’enseignement. Après en avoir discuté, la semaine dernière, avec certaines personnes du Cégep, je suis arrivée à la définition suivante de la pédagogie globale.

La pédagogie globale est l’ensemble des méthodes ou pratiques permettant à des entités humaines de développer leur potentiel réel de savoir quelconque (savoir, rationalité, savoir-faire, savoir-être, etc.) pour en faire un potentiel effectif.

Guillaume L. : Dans ta définition, qu’est-ce que tu veux dire par « potentiel effectif » ? Est-ce que cela équivaut aux compétences acquises par les personnes ?

Jennifer M. : Oui, c’est à peu près cela. Je dirais, plus précisément, que le potentiel effectif, ce sont les capacités que l’individu peut mettre immédiatement à l’épreuve. On dit, par exemple, que grâce à sa formation quelqu’un est devenu capable de faire telle ou telle chose.

Jacinthe L : En somme, pour qu’il y ait un potentiel effectif chez une personne, il faut que cette personne ait développé son savoir-agir ?

Guillaume L. : Voilà, c’est ce que je voulais dire à propos des compétences acquises. Comme le disent les pédagogues, il faut du savoir-agir, et non pas seulement du savoir-être ou du savoir-faire. Tout s’acquiert dans l’action, l’agir.

Jennifer M. : On dit que c’est ce que l’école ou le cégep doit transmettre, du savoir-agir et non pas seulement du savoir, par exemple. Pour moi, cela signifie la même chose que le potentiel effectif, excepté sur un point. Admettons que le potentiel humain réel d’apprentissage comporte non seulement le savoir-agir d’aujourd’hui, mais aussi tous les nouveaux savoir-agir qui apparaîtront dans l’avenir. Les nouvelles façons d’agir qui seront encore découvertes dans l’avenir, par exemple grâce aux TIC présents et futurs, correspondent à autant de parts du potentiel humain réel qui ne sont pas encore des capacités effectives, mais qui le deviendront progressivement dans l’avenir. Vous me suivez ?

Jacinthe L. : Tu veux dire, Jennifer, qu’il faudra développer de nouveaux moyens d’action pour les apprenants en général et que ces nouveaux moyens d’action correspondent à des savoir-agir que nous ne connaissons pas encore ?

Jennifer M. : C’est bien cela. En fait, tel que tu décris ce mouvement, c’est probablement plus clair que ce que j’avais écrit.

Jacinthe L. : Bon. Si c’est comme je l’ai décrit, cela veut dire que la pédagogie globale cherche non seulement à faire acquérir du savoir-agir, mais aussi du savoir-avancer vers d’autres savoir-agir.

Guillaume L. : Vous allez bien, toutes les deux. Pour ma part, je retiendrais cette expression du savoir-avancer. Elle dit assez bien, je pense, ce que la pédagogie devrait viser maintenant si nous voulons préparer l’avenir des étudiants qui viendront encore, plus tard. Tous les apprenants, étudiants comme enseignants, de même que les chercheurs, ils veulent tous au fond avancer vers plus de compréhension et plus de maîtrise de ce qu’ils ont ou auront à faire.

Jacinthe L. : Je voudrais ajouter là-dessus que le cégep me paraît une bonne façon d’avancer collectivement. La formation générale contribue à faire des spécialistes de demain des personnes qui seront capables d’avancer aussi bien dans leurs capacités de spécialistes que dans leur humanité.

Guillaume L. : Je suis d’accord avec toi, Jacinthe. Cette formation générale, que je préfère pour ma part appeler formation fondamentale, peut sensibiliser à l’importance de trouver de nouveaux moyens d’humanisation vers plus de compréhension des autres humains, y compris ceux d’autres cultures. L’enseignement collégial ira dans cette direction si, du moins, l’approche-programme actuelle favorise suffisamment la formation fondamentale. La personne formée devrait être capable aussi bien de réussir à avancer dans sa compétence technique que dans sa compétence en tant qu’humain, celui-ci étant doué d’un potentiel réel immense, transfini.

Jennifer M. : Tout cela me semble vrai, mais je tiens à souligner un autre point. C’est que la pédagogie ne doit plus se considérer comme une simple discipline, mais comme adisciplinaire. Sinon, elle ne pourra que contribuer à maintenir les séparations disciplinaires et la recherche aveugle de connaissances éparses qui ne concernent chacune que de petits aspects du réel. Elle ne fera alors que transmettre de l’incompétence transversale.

Jacinthe L. : Il y a encore un autre point sur lequel il faudra selon moi insister. Les étudiants et les étudiantes demandent maintenant davantage que leur apprentissage soit contré sur eux-mêmes. Or, ce type de demande m’apparaît comme devant se généraliser. Tous les apprenants demanderont que leur vision soit prise en compte par l’institution et la société. Tous les apprenants, cela inclut non seulement les étudiants particuliers (qui sont tous des « clients particuliers », si je peux dire) mais également les enseignants, qui sont sur le front de l’agir dans les apprentissages, en plus des étudiants eux-mêmes.  

Guillaume L. : J’ajoute ici mon grain de sel. De plus en plus, il faudra que tous les citoyens se comprennent comme des citoyens en train de se former. Tous devront davantage tenir compte de la dimension sociale et culturelle, et en plus de la dimension globale (l’humain planétaire). 

Jennifer M. : Il nous faudra faire un autre forum sur ce sujet et, même, plusieurs autres forums. Il nous faudra apprendre à comprendre mieux le rôle de l’affectivité dans l’apprentissage. Par exemple, qu’est-ce qui fait que les garçons se montrent apparemment moins intéressés à poursuivre leurs études ? Comment pourrons-nous développer une forme de respect qui nous permettra de les aider, qui permettra d’aider tous sur la planète, à mieux savoir avancer. J’espère que les tentatives de notre enseignant en viendront à porter fruit sur ce point7. Ce serait peut-être un début d’avancée dans la bonne direction. Il nous faudrait tous (nous, sur cette planète) un grand projet de pédagogie globale et de recherche globale, dont les objectifs seraient définis de telle façon qu’ils pourraient avancer avec nous. 

Épilogue 

Ce qui suit est un résumé des points saillants de cette discussion. 

1.         Tous, enseignants comme étudiants, chercheurs, etc., deviennent des gens qui apprennent ; ils deviennent des apprenants. Cela veut dire que la pédagogie se globalise ; elle devient une pédagogie globale

2.         Il faudrait que tous les enseignants et tous les professionnels, etc., en plus des étudiantes et des étudiants se voient à la fois comme des étudiants, des enseignants, des chercheurs, qu’ils se voient comme les « enfants » de Lipman. 

3.         Les disciplines de recherche représentent seulement certaines des potentialités réelles de l’humain. (…) L’ensemble des potentialités réelles et humaines est adisciplinaire. 

4.         La pédagogie demeure une discipline en pratique, avec son département ou sa faculté correspondante, mais son projet fondamental est de développer le potentiel humain global de connaissances qui, lui, n’est pas disciplinaire, mais adisciplinaire. L’objectif de la pédagogie globale est donc adisciplinaire. 

5.         Tous les enseignants et tous les étudiants ont le même but adisciplinaire de mieux comprendre la réalité et, en particulier, cet étrange potentiel global. 

6.         Le but fondamental de la science à venir devrait être de mieux comprendre la réalité que ne le fait la science actuelle. Or, le potentiel global est, de tout ce qui nous est actuellement connaissable, ce qu’il y a de plus réel. Par conséquent, l’ensemble de la science aura un même objectif qui sera de mieux comprendre ce qu’est le potentiel global qui, ainsi que nous l’avons vu, est un potentiel adisciplinaire. La séparation de principe en plusieurs disciplines qui communiquent mal entre elles sera du passé. 

7.         Le potentiel humain réel, c’est ce que l’humain peut ou pourra réellement faire dans l’avenir plus ou moins éloigné, même si nous n’en avons encore aucune idée et, plus précisément, même si nous ne pouvons en avoir encore aucune idée. 

8.         La pédagogie globale est l’ensemble des méthodes ou pratiques permettant à des entités humaines de développer leur potentiel réel de savoir quelconque (savoir, rationalité, savoir-faire, savoir-être, etc.) pour en faire un potentiel effectif. 

9.         La pédagogie globale cherche non seulement à faire acquérir du savoir-agir, mais aussi du savoir-avancer vers d’autres savoir-agir. 

10.       Tous les apprenants, étudiants comme enseignants, de même que les chercheurs, veulent au fond avancer vers plus de compréhension et plus de maîtrise de ce qu’ils ont ou auront à faire.  

1 Guillaume fait allusion, ici, aux premiers penseurs présocratiques, Thalès, Anaximène et Anaximandre, tous de Milet. 1

2 Ce que Guillaume a appris là-dessus dans son cours de philosophie est qu’il est possible, moyennant certaines précautions, de séparer l’histoire de la pensée en quatre grandes périodes ou stades : la période mythique, la période présocratique, la période classique et la période moderne. Chacune de ces périodes présente un faciès caractéristique en ce qui concerne le jugement, c’est-à-dire la conception du discours (philosophique ou scientifique) qui est rationnel et probant, ou crédible. Voir l’agora L’avenir de la pensée critique. 2

3 Les TICE sont les technologies de l’information et de la communication pour l’éducation. 3

4 Là-dessus, Guillaume fait erreur. L’expression « communauté de recherche » n’est pas de Matthew Lipman, mais de Charles Sanders Peirce. Il a toutefois raison d’insister sur l’importance de la communauté de recherche dans la méthode Lipman. 4

5 Jacinthe se souvient de son cours sur Sigmund Freud et sa psychanalyse, la deuxième topique en particulier. 5

6 Jennifer fait allusion ici à l’équation de Schrödinger qui, en mécanique quantique, permet de calculer les probabilités de certains événements concernant les particules. En outre, tous les trois pourraient se référer à l’interprétation de Hugh Everett (1957) telle que reprise par Robert Griffiths (1984), où l’on peut parler effectivement de possibilités réelles qui se répartissent dans des histoires réellement possibles. 6

7 Jennifer fait sans doute allusion ici au Projet respect des personnes et des cultures morales (voir mon ouvrage publié sous ce nom aux Presses Inter Universitaires). 7