L’une des caractéristiques spéciales de l’approche radicale est qu’on y tente une sorte de synthèse entre le Dieu biblique et le Dieu des philosophes, c’est-à-dire entre un Dieu vivant, relationnel et historique et un Dieu considéré comme « objet » d’étude et de conceptualisation, étant entendu, toutefois, que l’une et l’autre de ces conceptions classiques sont à dépasser. Quelque chose de ces deux types de conceptions de la divinité les relie et les rend même indissociables. Un Dieu vivant et qui se veut en relation avec l’humanité peut très bien souhaiter que celle-ci fasse des efforts sérieux de compréhension de ce qu’il est et de ce qu’il attend d’elle, et ce, avec les moyens dont elle dispose, donc avec ses moyens de conceptualisation, avec toute sa capacité intellectuelle et critique, et avec la sensibilité éthique dont elle est animée, plutôt que de le traiter comme un être suprême hors de toute compréhension possible ou, plus généralement, comme un objet de vénération aveugle. Il est, en effet, peu plausible qu’un Dieu personnel ait voulu créer une humanité qui serait à jamais incapable de comprendre ce qu’il est. Et il est également peu plausible qu’un Dieu personnel qui comprendrait ce qu’est l’humain et ce qu’il éprouve, veuille que celui-ci s’abaisse ou s’infériorise sous prétexte de plaire à son Dieu ou de ne pas le contrarier. 

            Il ne faut pas confondre notre idée possible de Dieu avec les représentations que l’humanité s’en est faites dans le passé plus ou moins lointain. Ainsi, par exemple, si nous rejetons le Dieu du jugement dernier et de la condamnation à l’enfer éternel, nous rejetons une certaine représentation de Dieu et non toute idée possible de Dieu. Au contraire, ce faisant, nous nous rapprochons de Dieu. Il en va de même si nous abandonnons une certaine conception asservissante ou aliénante de la religion ; nous ne rejetons pas ainsi toute idée possible de la religion. Nous commençons au contraire à en faire quelque chose de valable. 

            Il en résultera un discours sur Dieu qui pourra être désigné comme une théologie radicale. L’usage de cette expression est motivée par le projet à la fois théorique et pratique qui consiste à reconsidérer profondément les notions, les concepts et les questions qu’il importe de mettre de l’avant afin de comprendre les enjeux impliqués. Nous verrons que ceux-ci concernent aussi bien la foi et la religion que la conception de la divinité. Ils concernent également les sociétés dans leurs rapports mutuels. La théologie radicale vise à comprendre Dieu de façon plus profonde. Elle vise aussi la transformation profonde de l’humanité. Parce que les religions sont généralement comprises comme coïncidant avec des communautés de croyants, les considérations politiques sont facilement impliquées dans leurs rapports mutuels. Les idées de foi et de religion radicales supposeront que nous soyons parvenus à dépasser ces conceptions et que nous soyons devenus capables de penser notre rapport à nous-mêmes et à la divinité dans le respect mutuel de nos appartenances collectives et, du coup, indépendamment des confrontations communautaire 1

            Il faut entendre la théologie radicale dans le sens qu’une recherche radicale de signification devrait être poursuivie dans l’avenir. Cela implique d’abord de ne pas s’en tenir à ce qu’affirme l’une ou l’autre des traditions religieuses existantes, puis à continuer d’avancer selon ce qui deviendra une tradition globale de l’humanité. En ce sens, la théologie peut être comprise comme étant indissociable de la philosophie. La recherche de Dieu, c’est-à-dire d’une idée valable de Dieu, ne peut se faire sans une recherche sincère de ce qui peut être jugé vrai ou vraisemblable, du point de vue de la connaissance, et de ce qui peut être jugé bon ou vraisemblablement bon, du point de vue de l’éthique. 

            Aucune prétention de faire « scientifique », au sens d’une connaissance prouvée, certaine et définitive, n’est impliquée par la démarche radicale. D’ailleurs la science moderne elle-même n’a pas de telles prétentions. Les physiciens, par exemple, sont en général prudents en ce qui concerne la vérité de leurs théories. Ils pressentent, de par leur expérience vécue, que leurs meilleures théories sont provisoires et seront sans doute sérieusement corrigées, voire complètement transformées, par les générations futures de chercheurs. 

            La recherche radicale, par définition, ne se confine pas dans les champs disciplinaires existants, tels que les comprennent les spécialistes que sont les théologiens, les épistémologues ou les éthiciens. Rien ne s’appose a priori à ce que la recherche d’une meilleure idée de Dieu nous fasse déboucher, par exemple, sur une meilleure idée de l’éthique et de ses rapports avec les autres champs disciplinaires. 

Une source d’inspiration 

            Au cours d’une de ses conférences, le philosophe et théologien Hans Jonas se risqua à offrir « un morceau de théologie franchement spéculative 2», conscient de ce que d’autres philosophes pourraient objecter. Ainsi, expliqua-t-il, certains lui rappelleraient que « Kant proscrivit tout ce qui peut y ressembler du ressort de la raison théorique, et donc de la philosophie » et d’autres affirmeraient que le simple fait de parler de Dieu ou d’autres réalités transcendantes est absurde, ce dont Kant se serait étonné, « ces prétendus non-objets, il les tenait pour les objets les plus éminents 3». Jonas expliqua ensuite qu’il croyait pouvoir passer outre et qu’il visait seulement à « la rigueur du concept, c’est-à-dire à la solidarité de celui-ci avec la totalité des concepts 4».           

            Ce type d’attitude me paraît approprié en théologie. La démarche dite radicale, ici, se veut un peu comme celle de Hans Jonas en ce qui concerne la liberté qu’il se donne en tant que chercheur et l’importance qu’il accorde à la rigueur. Je précise toutefois que, pour ma part, je ne prétendrai aucunement à « la rigueur du concept » si cette expression est entendue en un sens définitif. En effet, il me paraît peu plausible d’établir une construction entièrement rigoureuse et qui puisse véritablement continuer d’apparaître comme telle d’une façon définitive. Toute l’histoire des concepts philosophiques ou scientifiques (incluant les mathématiques) depuis l’antiquité semble bien montrer que ce qui paraît de la plus haute rigueur à une époque risque fort d’être jugé peu conforme aux normes élémentaire de la rigueur intellectuelle à une époque ultérieure. L’approche radicale consiste, comme celle de Jonas, à faire de Dieu un objet valable d’étude étant entendu, toutefois, que lorsqu’on cherche réellement à comprendre, on ne présume pas des qualités de l’objet, quel qu’il soit. L’un des buts de la recherche est précisément d’arriver à en savoir plus sur les qualités de l’objet.  

            Il est par ailleurs permis de douter de la validité intrinsèque de ce que Jonas appelle « la totalité des concepts ». Une telle notion est peut-être sans consistance 5. D’ailleurs, Jonas n’a pas cherché du tout à démontrer que les idées nouvelles qu’il avançait là étaient réellement solidaires avec la « totalité des concepts ». Comment aurait-il pu le faire? Aussi, aucune prétention de cet ordre ne soutient la démarche radicale, qui se contentera, à cet égard, de développer des notions, idées ou concepts qui paraissent cohérents et féconds, au moment de les poser, puis dans la suite du développement. Je considère que la valeur de cette approche n’est qu’une possibilité qui sera éventuellement confirmée par les recherches ultérieures, les miennes ou celles d’autres chercheurs. 

Une question d’altérité           

            Beaucoup d’auteurs ont privilégié la tradition biblique judéo-chrétienne dans leurs recherches théologiques. Cette situation de fait n’implique pas que cette tradition doit effectivement être privilégiée. D’ailleurs, ce type d’attitude semble se retrouver aussi bien dans les autres traditions religieuses. Il s’agira ici de tenir compte de l’existence de la multiplicité des cultures et des traditions. Au moins le simple fait qu’elles existent devrait être pris en considération lorsqu’il s’agit, par exemple, de déterminer quel contenu de vérité est susceptible d’être établi dans une tradition particulière.

Les théologiens favorisent les « textes sacrés » qui correspondent à leur origine culturelle. Il en va ainsi pour les musulmans, les hindous, les bouddhistes, etc., comme pour les chrétiens. Ce qu’il importe plutôt de faire est chercher à comprendre pourquoi il existe un tel clivage entre les cultures, c’est-à-dire une telle attitude d’ignorance à l’égard des autres, même en ce qui concerne le discours sur Dieu. Il y a fort à parier que celui-ci, s’il existe et s’il est bon, n’est aucunement désireux d’accorder un privilège à un groupe humain par rapport à tous les autres et ce, quoi qu’en pensent les humains. Il nous est loisible de croire que, du point de vue de Dieu, cette situation correspond à un développement historique normal de l’humanité, mais que, peut-être, il considère l’humanité — tel un très jeune enfant, un nourrisson — comme étant encore très immature, trop immature pour avoir appris à sortir de soi et à reconnaître l’autre comme tel 6

À propos de la normalité 

Le mot « normal » sera utilisé ici en un sens inhabituel — peu normal, en quelque sorte — afin d’exprimer ce qui pourrait être historiquement normal, c’est-à-dire normal d’un point de vue historique long ou encore d’un oint de vue divin, même si, à prime abord et selon nos critères les plus habituels, cela nous apparaît très peu normal, voire, dans certains cas, monstrueux. Le normal en ce sens n’équivaut d’ailleurs ni à ce qui est juste ni à ce qui est bon, mais plutôt à ce qui est fréquent et, jusqu’à un certain point, prévisible. Ainsi, par exemple, les attitudes d’irrespect et les comportements belliqueux des groupes humains envers d’autres groupes humains, dans toute l’histoire, peuvent d’une certaine façon être vus comme normaux. 

            Considérer l’altérité signifiera, en outre, tenir compte du fait qu’il y aura d’autres conceptions à venir. Il est apparu que d’anciennes façons de comprendre la divinité ont fait l’objet de critiques et de dépassements. Les théologiens ou les philosophes contemporains ont eu raison de vouloir réinterpréter les textes de référence de façon souvent très différente de celle des théologiens antiques ou classiques. Ils auraient tort, toutefois, de croire que leur façon d’interpréter doit être considérée comme « la bonne », de telle manière que les générations à venir n’auraient d’autre choix que d’en reconnaître la validité. Nous pouvons croire, au contraire, que d’autres lectures seront faites dans l’avenir, qu’il y aura d’autres interprétations et d’autres façons de comprendre l’idée de Dieu et la croyance en Dieu que celles qui ont été faites aux différentes époques de l’histoire, y compris à l’époque qui est la nôtre. Il importe de considérer comme possibles, et même probables, les remises en question futures de nos avancées rationnelles et critiques actuelles. En d’autres termes, il nous faut considérer que les générations futures de penseurs, qu’ils soient philosophes, théologiens, scientifiques, ou qu’ils se comprennent selon des champs disciplinaires qui nous sont encore inconnus, tout en reconnaissant ce qui peut être valable dans nos conceptions actuelles, pourront sans doute faire avancer les idées d’une façon qui nous est encore inconnue et peut-être même inconcevable.

Suite

1 J’ai développé le thème du respect des groupes dans mon ouvrage Projet Respect. Critique de la morale et des mœurs politiques, Cap-Rouge (Québec), Presses Inter Universitaires, 2000. Voir, dans le présent texte, le § 53. 1

2 Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive (traduit de l’allemand par Philippe Ivernel), Paris, Rivages poche, 1984, p. 8. Cet ouvrage comporte, en deuxième partie, un essai de Catherine Chalier. Celle-ci se dit, comme Jonas, favorable à la « remise en cause radicale des catégories et des concepts » et ce, pour la même raison que Jonas, soit la catastrophe historique que représente le génocide juif. Je suis d’accord avec l’objectif de ces deux auteurs, en admettant cependant, ce qu’ils ne font pas de façon explicite, que nos conceptions éthiques de ce qui est bien ou mal devront également continuer de se clarifier et qu’elles sont tout à fait susceptibles de se transformer profondément. 2

3 Ibid. 3

4 Ibid., p. 9. 4

5 La notion de « totalité des concepts », comme, en logique mathématique, celle d’« ensemble de tous les ensembles », pourrait bien comporter des difficultés logiques qui n’apparaissent pas au premier abord. 5

6 J’expliquerai plus loin en quoi et pourquoi l’humanité actuelle peut être comparée à un « nourrisson » ou, mieux, à un « trottineur », qui vient à peine de commencer à marcher et à découvrir le monde par lui-même, et qui est encore profondément égocentrique. 6