§ 9   La désacralisation au cœur de la foi 

On peut trouver dans l’Ancien Testament nombre de passages qui comportent une désacralisation importante. L’interdiction d’adorer les idoles, qui est exprimée de façon répétée notamment dans les livres du Pentateuque, peut être considérée comme une désacralisation massive de la nature. Les dieux et les déesses qui étaient traditionnellement associés aux forces ou aux réalités naturelles, telles que les mers, les montagnes ou les rivières, en plus des animaux ou des astres, se sont trouvés démythifiés de façon durable dans toute la tradition judéo-chrétienne, puis par voie de conséquence plus ou moins directe, dans d’autres traditions religieuses telles que celles du monde musulman par exemple 1.  

Il serait possible de montrer que ce type de désacralisation se retrouve également dans d’autres traditions, telle que les traditions d’inspiration bouddhique, où l’on rejette toutes les croyances en des divinités, y compris la divinité créatrice de l’univers. L’enseignement religieux en général consiste aussi bien à désacraliser certaines choses qu’à maintenir le caractère sacré d’autres choses. Cela s’explique en partie par le fait que les groupes religieux ont intérêt à désacraliser les croyances de groupes religieux concurrents afin de mieux établir celles qu’elles entretiennent.  

            La désacralisation en tant que processus impliquant les développements d’une pensée de plus en plus rigoureuse critique et rationnelle a sans doute contribué puissamment à façonner l’histoire des idées, y compris des idées scientifiques. Si nous les considérons d’un point de vue évolutif, nous pouvons ainsi voir un rapport profond entre la science et la religion. Il est permis de penser que, dans les époques à venir, la science et la théologie développeront de nouveaux rapports d’association, en dépit du fait qu’elles ont semblé s’être définitivement séparées avec l’avènement de la pensée moderne 2. La foi religieuse devient non seulement compatible avec la pensée scientifique, elle est susceptible d’en renforcer l’esprit en allant de pair avec la désacralisation radicale et en considérant la divinité sous l’aspect d’une hypothèse rationnellement crédible et, peut-être, féconde pour l’explication scientifique. Mais, avant d’aller plus loin dans cette voie, considérons les idées du théologien Rudolf Bultmann sur ce qu’il a appelé la démythologisation. 

La démythologisation selon Rudolf Bultmann 

            Selon le théologien Rudolf Bultmann, la démythologisation est au service de deux fins : a) « sauver la possibilité de la foi » et b) « parvenir à son contenu véritable 3». Pour Bultmann, en effet, la démythologisation devait permettre à l’homme moderne d’être en mesure d’entretenir la foi chrétienne en dépit des contradictions évidentes entre les données de la science et le contenu apparent des textes bibliques. Ainsi, par exemple,  

« la représentation d’un monde en trois étages, le ciel, la terre et l’enfer; l’idée d’interventions de forces surnaturelles dans le cours de l’histoire; également la représentation des miracles et […] l’idée par laquelle l’homme peut être possédé par de mauvais esprits, tenté et corrompu par le diable 4» 

ne sont plus crédibles parce que les scientifiques ont développé des conceptions très différentes de la réalité 5. En revanche, selon lui, « l’idée de la transcendance de Dieu et du mal demeure toujours significative 6». 

            La thèse de la démythologisation n’a pas été bien reçue par tous. Des philosophes et des théologiens chrétiens ont fait là-dessus de sévères reproches à Bultmann. Ainsi, Karl Jaspers a cherché à le discréditer en affirmant qu’il était un piètre théologien 7. Jaspers prétendait que la langue des mythes est intraduisible et que Bultmann a méconnu ce fait. En outre, toujours selon Jaspers, Bultmann n’aurait pas eu une foi correcte 8. Jaspers voulait apparemment dire que Bultmann, par ses agissements de chercheur, mettait en danger la foi du croyant ordinaire, ce qui rappelle le reproche classique adressé à l’hérétique ou, plus généralement, à celui qui semble vouloir nuire au prestige de l’autorité religieuse. D’autres ont reproché à Bultmann de ne pas tenir compte de ce que le discours mythologique a l’intention de dire, c’est-à-dire de le considérer de l’extérieur en l’objectivant indûment.  

            Quoi qu’il en soit des objections de Jaspers, il demeure que l’intention de Bultmann était de retenir l’homme moderne dans la foi chrétienne et, indirectement, de redonner plus de crédibilité aux autorités religieuses. Quant à ceux qui lui reprochaient l’objectivation du discours mythologique, Bultmann leur répondait qu’en fait, le « mythe attribue une objectivité mondaine par rapport à ce monde-ci 9». Il retournait donc contre eux leur propre critique. 

            L’entreprise d’une désacralisation radicale se rapproche de celle de Bultmann dans le sens qu’elle ne vise aucunement à susciter la désaffection des adeptes du christianisme et qu’elle vise au contraire à redonner plus de crédibilité aux idées de Dieu, de la foi et de la religion. Cependant, elle s’en éloigne par le fait que, contrairement au but implicite de Bultmann, elle ne cherche pas à préserver la foi d’un groupe particulier mais bien à faire avancer, dans tous les groupes, l’idée qu’on s’y fait de la foi.

1 Voir par exemple Harvey Cox, qui parle à cet égard de la sécularisation dans l’histoire. Il définit la sécularisation comme un processus qui met en oeuvre les moyens par lesquels l’être humain « se délivre, d’abord du contrôle religieux et ensuite du contrôle métaphysique exercés sur sa raison et sur son langage » (cf. H. Cox, La cité séculière. Essai théologique sur la sécularisation et l’urbanisation, traduction par Simone de Trooz, Casterman, 1968, p. 31) et Rudolf Bultmann qui, pour sa part, a développé le thème de la démythologisation en tant que critique des représentations mythiques. Il a tenté de montrer que ce processus de démythologisation est déjà à l’oeuvre dans le Nouveau Testament, chez saint Jean et saint Paul (cf. R. Bultmann, Jésus. Mythologie et démythologisation, Paris, Seuil, 1968, traduction F. Freyss, S. Durand-Gasselin, C. Payot, p. 203). 1

2L’oeuvre d’Emmanuel Kant, en particulier, a servi de point de référence majeur pour statuer que les domaines de la connaissance scientifique et de la foi religieuse devraient se tenir désormais séparés l’un de l’autre et ce, dans les meilleurs intérêts des deux domaines. Une approche différente est envisagée ici selon laquelle la pensée critique, les croyances et les formes de connaissance en général se développent de façon interdépendante dans le long terme. On peut montrer par exemple que le développement historique de la pensée religieuse a donné lieu à un développement corrélatif de la désacralisation et qu’ainsi, la foi religieuse s’est trouvée à aider l’humain à avancer sur le plan de la pensée critique. 2

3 Je me base ici sur un texte de Hans Jonas, qui a connu intimement Rudolf Bultmann et qui a étudié son œuvre : « Le combat pour la possibilité de la foi. Souvenirs concernant Rudolf Bultmann et réflexions sur les aspects philosophiques de son oeuvre », dans Hans Jonas, Entre le néant et l’éternité, traduction de l’allemand par Sylvie Courtine-Denamy, Paris, Belin, 1996, p. 150. 3

4 Rudolf Bultmann, « Jésus-Christ et la mythologie » dans Jésus, mythologie et démythologisation (traduction par F. Freyss, S. Durand-Gasselin, C. Payot), Paris, Seuil, 1968, p. 189. 4

5 Bultmann considère en particulier que la représentation cosmologique moderne, devenue incompatible avec le monde « en trois étages », et la relation de cause à effet, qui joue un rôle central en physique, ne permettent plus de croire à l’intervention de forces surnaturelles (ibid., p. 194). On notera que la conception que Bultmann se fait de la science moderne n’est pas tout à fait à jour, la relation classique de causalité ayant été délaissée par la physique moderne. Néanmoins, celle-ci s’avère encore tout aussi peu conciliable avec l’idée antique ou classique de miracle ou d’intervention surnaturelle. 5

6 Ibid. 6

7 Voir Sylvie Courtine-Denamy, « Hans Jonas – Hannah Arendt. Histoire d’une complémentarité », dans Hans Jonas, Entre le néant et l’éternité, op. cit., p. 37. 7

8 Ibid. 8

9 Rudolf Bultmann, « Jésus-Christ et la mythologie » dans Jésus, mythologie et démythologisation, op. cit., p. 193. 9