Paul Ricoeur remarque que « tous les peuples du Moyen-Orient désignent leurs dieux comme père et même les invoquent du nom de père 1». Il observe en outre que la désignation de Dieu comme père est beaucoup plus signifiante dans le Nouveau que dans l’Ancien Testament. Non seulement le mot père y est utilisé bien plus fréquemment, mais en outre il y prend une signification tout à fait nouvelle 2. On pourrait en conclure que l’image paternelle de la divinité n’est pas le simple reliquat d’une pratique ancienne. En fait, l’image parentale — et non seulement paternelle — semble de plus en plus en faveur. Par exemple, un prêtre catholique peut aujourd’hui s’adresser ainsi à ses paroissiens : « Il n’y a pas plus père, plus mère, plus parent que Dieu le Père 3». Il semble donc que, dans la modernité, l’image parentale de Dieu n’ait rien perdu de sa fraîcheur. On ne perçoit d’ailleurs plus Dieu comme un patriarche sévère et punitif, mais bien comme un « papa » ou une « maman » de style moderne, c’est-à-dire plein d’affection et de tendresse 4. Il aurait aussi, à l’égard de l’humanité, des attentes qui ressemblent à celles que des parents exigeants auraient à l’égard de leur progéniture. 

            On aime rappeler, aujourd’hui, le mot utilisé par Jésus pour s’adresser à son Père : « Abba », mot araméen que l’on peut traduire par « papa 5». Ricoeur écrit à ce propos : « Cette invocation est absolument insolite et sans parallèle dans toute la littérature de la prière juive. Jésus ose s’adresser à Dieu comme un enfant à son père ». Et il ajoute, de façon significative que, grâce à l’évangile, « un temps nouveau a commencé 6». Cependant on pourrait dire que la modernité est, à cet égard, également une ère nouvelle du fait qu’on y insiste de façon tout à fait inusitée sur certaines façons de parler de Dieu comme d’un être tendre et affectueux et nullement sévère ni despotique. 

            Le caractère moderne de cette image parentale appliquée à Dieu semble confirmée par ce qu’écrit Claude Tresmontant. Remarquant d’abord que ce type d’image peut être inclus dans les analogies « imparfaites mais réelles », il affirme que la « paternité voulue, réfléchie est sans doute la meilleure image de cette paternité divine 7». Or, la paternité — ou la maternité — voulue et réfléchie est clairement plutôt un trait de l’homme — ou de la femme — moderne que de celui — ou celle — du passé. L’image du père ou de la mère moderne servira ici à tenter de comprendre mieux la divinité. 

L’objection de l’anthropomorphisme 

            Lorsqu’on attribue à Dieu des caractéristiques qu’on peut également attribuer à l’humain, on risque de tomber dans l’anthropomorphisme. Cependant il faut comprendre que l’anthropomorphisme n’est pas critiquable parce qu’il prête à des êtres non humains certains traits humains, mais parce qu’il dénature un être. Cela peut être fait en deux sens. Décrire un animal quelconque sous des traits spécifiquement humains n’est pas conforme à la vérité. De même, tenter de décrire une réalité supra-humaine en utilisant certains traits humains (ou même certains traits d’un être vivant quelconque) peut également être abusif. Cependant, ce ne l’est pas nécessairement. Ainsi on peut dire que Dieu est « vivant »; ce n’est pas réducteur 8. On dit aussi de Dieu qu’il est « conscient », « intelligent », « libre » et « bon ». Pourquoi pas, alors, dire que Dieu est « humain »? Une partie de la réponse réside sans doute simplement dans le fait qu’on utilise les termes en suivant certains usages. Car on dit bien de Dieu qu’il est un « Père ».  

            Admettons que, puisque nous ne savons pas ce qu’est Dieu, il serait aussi peu valable d’affirmer que de nier qu’il a telle ou telle caractéristique animale ou humaine. Si nous voulons déterminer l’idée la plus haute de la divinité, il peut être correct de lui attribuer certaines caractéristiques humaines. De même, on peut mettre un humain en valeur en lui attribuant des caractéristiques de certains êtres biologiques non humains. Il est tout à fait possible que Dieu lui-même se considère qualitativement beaucoup plus proche de l’humain que les humains ne le croient. Et si ceux-ci préfèrent croire en un Dieu absolument différent de l’humain, c’est peut être parce qu’ils ont sacralisé son image plutôt que d’essayer vraiment de comprendre ce qu’il est. 

            En fait, l’analogie parentale sera valable dans la mesure où elle nous aura permis d’avancer dans notre compréhension. Or, il semble bien que cette analogie soit féconde. Ainsi, elle suggère naturellement ce qu’on appelle la doctrine d’inspiration thomiste de la « théiôsis », c’est-à-dire de la divinisation. Dans les termes de Claude Tresmontant, la divinisation de l’humain signifie « susciter des êtres capables de participer réellement et sans métaphore à la vie divine 9». Il ajoute à cet égard que Dieu « respecte la liberté qu’il a créée et qu’il cherche à mener à la plénitude de son âge adulte », et qu’il a ainsi créé « un dieu 10».  

            Un tel discours, inspiré par l’analogie parentale, présuppose souvent que l’humanité, en tant qu’ « enfant » de Dieu, a déjà atteint l’âge adulte. Or, rien ne prouve que cette supposition soit bonne. Ici, nous considérerons plutôt probable que l’humanité soit encore « très jeune », en tant qu’« enfant » de Dieu. Aussi, l’autonomie apparente de l’humanité moderne ne serait en fait qu’une impression trompeuse d’autonomie, comme celle du jeune enfant qui apprend tout juste à marcher. Celui-ci a bel et bien acquis une autonomie nouvelle, mais ce n’est en fait qu’un prélude à l’autonomie. D’ailleurs, même lorsque cet enfant n’était encore qu’un nouveau-né, il avait déjà acquis une certaine forme d’autonomie du seul fait d’être sorti de l’utérus. Il s’agit de l’autonomie inhérente au fait de posséder un « corps propre », enfin distinct de celui de la mère. Si cette interprétation de l’analogie est la bonne, alors l’une des meilleures figures que nous puissions avoir de Dieu serait celle d’une « Mère », qui aurait, en un sens étrange et profond, porté l’humanité en elle.

Suite

 1 Paul Ricoeur, Le conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, p. 472. Il précise que, tout comme les peuples sémitiques, les Grecs, les Romains, les peuples de l’Inde, de la Chine, de l’Afrique et de l’Australie connaissent la figure paternelle de la divinité. 1

2 Ibid. 2

3 Il s’agit de l’évêque de Valleyfield (aujourd’hui à la retraite), Mgr Robert Lebel, dans son livre Une idée de Dieu, (Montréal, Bellarmin, 1994, p. 58), où il a recueilli plusieurs textes qu’il avait publiés dans une revue locale. Il a d’ailleurs mis en exergue de son livre le mot d’un enfant : « Dieu est un papa qui nous aime aussi comme une maman ». 3

4 Paul Ricoeur remarque à ce propos que l’image de Dieu, dans la Bible, passe « de l’autorité souveraine jusqu’à la tendresse et à la pitié, comme si le père était aussi une mère » (op. cit., p. 477). 4

5 Voir Joachim Jeremias, Paroles de Jésus : le sermon sur la montagne, le Notre-Père, traduction de l’allemand par Dom Marie Mailhé, Paris, Cerf, 1965, p. 86. Jeremias a montré que le mot « Abba » était la façon dont les petits enfants appelaient leur père. On peut trouver cette utilisation du mot « Abba » notamment dans l’évangile de Marc (14, 36). 5

6 Paul Ricoeur, op. cit., p. 480. 6

7 Claude Tresmontant, Comment se pose aujourd’hui le problème de Dieu, Paris, Seuil, 1966, p. 413. 7

8  Bernard Sève, par exemple, écrit que Dieu est « le suprêmement vivant » (Bernard Sève, La question philosophique de l’existence de Dieu, Paris, Presses Universitaires de France, p. 166. 8

9 Claude Tresmontant, op. cit., p. 414. 9

10 Ibid., p. 417. 10