La religion concrète apparaît sous l’aspect de la communauté de croyants. C’est un groupe humain lié par un sentiment commun d’appartenance. La communauté est susceptible de perdre des fidèles et de se désintégrer, voire de disparaître. Elle est, toutefois, souvent capable de se maintenir même si les croyances ou les interprétations de ses textes sacrés se transforment au cours du temps. Le sentiment d’appartenance des individus peut servir de critère d’identité du groupe mieux que la croyance particulière en tel ou tel dogme. Pourtant des luttes acharnées semblent avoir existé de tout temps en vue de changer la doctrine ou de la maintenir intacte. Il est probable qu’au-delà des motifs doctrinaux de ces conflits, des raisons plus profondes soient susceptibles de les mieux expliquer 1

La déité du groupe 

            Dans chacun des groupes, on a tendu à affirmer de façon exclusive sa croyance contre celles de tous les autres groupes. En outre, on a tendu à voir Dieu, ou l’Être suprême, comme étant l’allié de son propre groupe. Il nous faudrait conclure, logiquement, que ce Dieu n’a peut-être été qu’une émanation du groupe. Le mot déité sera utilisé ici dans le sens de la divinité en tant que liée à l’existence particulière du groupe, divinité que ce groupe se représente normalement comme l’Être suprême de l’univers qui règne sur l’humanité entière. C’est le groupe lui-même qui est le fondement de la déité en laquelle on croit dans ce groupe et, si cette déité est vue comme un Être tout-puissant et créateur, cela peut être interprété comme une expression méliorative du groupe envers lui-même. Quant aux autres groupes, ils sont normalement dénigrés ou diabolisés, tout comme leurs dieux.  

            Cependant, cette conclusion n’est pas la seule possible. Nous pouvons admettre que le groupe tend à se diviniser lui-même et à projeter sa propre image dans la transcendance. Il se pourrait, également, qu’une autre divinité puisse être pensée comme transcendant toutes ces déités de groupe.  En fait, la croyance en Dieu comporte parfois l’idée d’un Dieu pour toute l’humanité. Cette idée trouve un répondant dans les idéaux de dépassement de l’humain, y compris de dépassement de son groupe particulier. Cette hypothèse est conforme au pari initial de notre approche, qui consiste à admettre qu‘une idée valable de Dieu est possible. Si, donc, nous admettons l’existence d’une pluralité de déités, en plus de celle de Dieu, en tant que Créateur unique de l’humain, et donc de ces déités, et si nous admettons que, dans chaque groupe humain, l’image de la déité a été systématiquement confondue, dans toute l’histoire, avec celle de l’Être suprême, alors cela permet d’expliquer un certains nombre de faits. 

L’image du Dieu violent 

            L’image du Dieu violent semble avoir été motivée par la crainte du groupe quant à sa survie ou quant à son développement, parfois quant à son expansion. Dans toute l’histoire, cette crainte a été très forte et elle s’est exprimée par une propagande très partisane et très déformante en faveur des rituels, des croyances et des valeurs du groupe, de même qu’en faveur de ses autorités propres. En outre, il a été de mise de faire une propagande très négative de tous les autres groupes qui étaient perçus, à tort ou à raison, comme menaçants. Cette propagande avait également pour but de dissuader la dissidence au sein du groupe. Un des effets de cet état d’esprit a été de véhiculer une image de Dieu en tant que personnage violent présenté comme « justicier ». Cette image était le portrait inconscient du groupe lui-même, en tant qu’il défendait sa survie et son identité.  

            Le langage employé, encore de nos jours, est révélateur des déformations qui ont cours au sein du discours religieux d’aspect le plus normal. Ainsi il arrive fréquemment que les chefs religieux ou les théologiens signalent le « danger » qu’il y a à avancer des opinions qui sont contraires à l’orthodoxie ou même qui n’en diffèrent qu’un peu, sur certains détails 2. Ce langage pourrait paraître surprenant dans un simple échange de vues ou d’opinions, par exemple, entre deux philosophes qui s’identifient à des écoles philosophiques différentes. Pourquoi un théologien croirait-il qu’il est dangereux d’échanger des vues ou des opinions sur quelque point de doctrine? L’histoire nous donne d’importants éléments de réponse. On sait que l’Église romaine a eu maille à partir avec ses dissidents, surtout aux débuts de son expansion dans le bassin méditerranéen, puis vers les régions situées au nord de l’Europe. L’enjeu semblait important. Si le chef de file d’une nouvelle doctrine ou d’un nouveau regroupement de fidèles contredisait l’autorité établie, le risque d’un schisme hantait les esprits. Cela signifiait, pour l’Église établie, la perspective de voir son emprise s’affaiblir puis, par voie de conséquence, la crainte angoissante de démériter aux yeux de sa déité. En fait, de façon plus ou moins consciente, elle craignait surtout de perdre des membres et de décliner. Si cette hypothèse est juste, ce n’était pas la divergence d’opinions ou de vues comme telle qui était un danger réel, mais bien l’affaiblissement politique du groupe existant, qui représentait en effet un danger, mais un danger pour le groupe seulement. Cette attitude n’est pas propre aux groupes religieux anciens ou dominants; elle se retrouve partout où des groupes humains distincts se côtoient.  

Les conversions  

            Chacun des groupes existant tend à vouloir conserver ses ressources et, en particulier, ses membres. Plusieurs d’entre eux cherchent à acquérir de nouveaux membres, soit en favorisant de nouvelles naissances au sein du groupe, soit en recherchant ou en forçant des conversions au groupe 3. À cet égard, il faut noter l’ambiguïté du mot « conversion », qui signifie aussi bien, d’une part, une transformation morale que, d’autre part, l’action d’abandonner un groupe religieux pour adhérer à un autre groupe religieux. On a tendu à confondre les deux sens dans la mesure où un groupe a dominé le langage utilisé et a voulu décrire l’admission de nouveaux membres comme une transformation vers le bien moral. On pourrait admettre qu’en changeant de groupe, l’individu a pu avoir la possibilité d’avancer un peu dans sa représentation de la divinité et, peut-être, de s’élever moralement, mais il a sûrement été exagéré de présenter ce passage comme l’entrée dans le seul rapport authentique à la divinité. Une déformation du même type a été effectuée souvent à l’égard de celui dont on disait qu’il désobéissait à Dieu ou qu’il profanait — en réalité, il ne se conformait pas à la loi du groupe ou ne reconnaissait pas la représentation de Dieu telle qu’issue du groupe — et qu’on décrivait comme un « pécheur » ou une « âme perdue ». Celui qui avait cette prétention semblait vouloir se séparer de son groupe religieux, mais il serait faux d’affirmer qu’il voulait s’en prendre à Dieu lui-même ou qu’il lui causait un tort. Il faisait tout au plus un tort à un groupe, éventuellement au profit d’un autre groupe.  

Les blasphèmes 

            Il en va de même dans le cas de celui qui blasphème. Il se trouve à choquer un certain groupe de croyants. Il est peu plausible que Dieu, s’il existe, s’estime lui-même insulté par de tels propos, qui ne font sans doute qu’exprimer un mécontentement envers une certaine représentation de la divinité. Il est donc peu pertinent de définir le blasphème comme un outrage à Dieu. Il vaudrait mieux le définir, par exemple, comme un outrage fait à un groupe ou à la déité d’un groupe. Cependant cette définition n’est pas encore satisfaisante dans la mesure où celui qui blasphème peut vouloir critiquer plutôt qu’offenser. C’est ce qui arrive lorsque le blasphème représente un effort pour échapper à une fausse idée de Dieu 4

L’image du « peuple élu » et le peuple d’Israël 

            Le concept de « peuple élu » par un Dieu semble se retrouver chez presque tous les peuples antiques 5. C’est ce qu’on peut appelé un « stéréotype ». Si, pour les chrétiens, l’expression évoque immédiatement soit le peuple juif, soit leur Église, c’est parce qu’ils auront mis en pratique un stéréotype semblable. 

            Le Dieu de l’Ancien Testament, c’est connu, est un Dieu chauvin et violent. Ce Dieu a condamné beaucoup de peuples : l’Égypte, Assur, Babylone, Édom, Moab, Ammon, Damas, Tyr et Sidon, la Philistie, etc. Il leur a reproché, entre autres, leur idolâtrie, leur férocité et leur démesure 6. Admettons qu’il est difficile d’oublier que ce Dieu est le Dieu d’un des peuples en présence, le peuple d’Israël et qu’en l’occurrence, ce sont des Israélites qui ont rédigé le texte où il est censé condamner les autres peuples de la sorte. 

            Et pourtant le Dieu de l’Ancien Testament est peut-être moins chauvin et moins violent que ceux des autres peuples. Car il punit aussi Israël pour ses fautes. En outre, ce Dieu est même capable de se montrer magnanime envers d’autres peuples comme, par exemple, dans le livre de Jonas, où il fait grâce à Ninive repentie, alors que Jonas, pour sa part, se montre très réticent. Des auteurs ont même prétendu que l’Ancien Testament exprime un certain respect pour l’étranger. C’est, en réalité, un respect très relatif qui se limite à la non-violence envers les étrangers vivant en Israël. On laisse à chaque fois entendre qu’il s’agit d’une sorte de travailleur immigrant. On est tout de même loin du respect de l’autre groupe comme tel en général 7

            L’Ancien Testament représente un phénomène référentiel remarquable par deux caractères. En premier lieu, il a constitué une référence de premier ordre pour un grand nombre de groupes et ce, pendant plus de deux millénaires. En second lieu, il apparaît comme le témoignage d’un petit groupe, le peuple hébreu, nettement moins puissant que d’autres de la même époque, dans cette région du monde. Ce petit peuple a réussi du point de vue de la référentialité mieux que tous les autres, à l’exception peut-être du peuple grec. En tout cas, il apparaît comme le cas rare du petit groupe ayant relativement peu d’ambition militaire et territoriale, qui a traversé l’histoire en maintenant son identité à peu près intacte. Ce faisant, il suggère qu’il est possible pour tous les groupes humains de marquer ou d’imprégner de façon durable la conscience de l’humanité. Telle est la puissance éthique de la Bible et, plus généralement, de la Grande Bible : permettre d’exprimer haut et fort le point de vue de ceux qui n’ont d’abord pas le droit reconnu de le faire.  

La Bible des réprouvés 

            À cet égard, le Nouveau Testament a fait comme l’Ancien Testament, mais de façon encore plus phénoménale. Dans ce cas, on a affaire à un tout petit groupe dissident, celui des disciples de Jésus. Après la mort de son chef par crucifiement, qui est la peine la plus infamante, ce groupuscule est moribond. Or, il réussira à subsister, puis à prendre de l’expansion. Il deviendra la chrétienté historique, qui donnera lieu à ce qu’on appelle la civilisation occidentale. Cependant, au-delà de cette réussite de prestige, il y a la réussite référentielle en tant que telle.  

            Il faut comprendre que les petits groupes auront très généralement passé à travers l’histoire sans laisser la moindre trace. Combien de sectes analogues à celle des premiers chrétiens ont péri corps et âmes ? Combien de chefs de sectes ont succombé dans les supplices infligés par d’autres groupes ? Ils sont probablement innombrables, bien qu’inobservables. Plusieurs d’entre eux avaient peut-être des messages très beaux à transmettre. L’un d’entre eux, un seul, a réussi sur le plan référentiel à transmettre sa voix. C’était d’abord une voix de dissident. Ce groupe s’était distingué puis séparé du groupe juif dominant en Palestine, celui dont l’autorité s’incarnait dans le sanhédrin. Jésus a montré qu’il rejetait l’autorité du groupe qui était l’héritier le plus direct du peuple hébreu et qui dominait alors la référentialité. 

            Encore une fois, la Bible aura donnée une voix forte au petit, au faible. Le plus extraordinaire, dans le cas de Jésus, est qu’il est l’image même du condamné par un groupe adverse. Et il est remarquable que ce groupe, le peuple juif, ait lui-même offert l’image du petit groupe persécuté, pratiquement dans toute l’histoire. La Bible est donc, en ce sens, le texte par excellence qui s’intéresse au réprouvé et lui donne une voix. 

Suite

1 Certains observateurs ont remarqué que les Églises anciennes et les nouvelles religions se comportent souvent comme des entités politiques. Jean-Paul Willaime écrit que le « religieux tend à être réinvesti comme lieu de mémoire au niveau sociétal et individuel […] et pourvoyeur d’identités collectives et individuelles » (Jean-Paul Willaime, Sociologie des religions, Paris, Presses universitaires de France, 1995, p. 106-107). En effet, et la dimension communautaire semble essentielle au religieux même si cela implique presque inévitablement un esprit de groupe refermé sur lui-même. Le théologien Claude Geffré écrit à ce propos : « La représentation de Dieu est inséparable d’une action accomplie en faveur de l’homme ou d’un groupe d’hommes ». Il ajoute : « Et mes ennemis auront leur propre Dieu, qui sera aussi nécessairement l’ennemi de mon Dieu » (Claude Geffré, « Dieu », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 5, Paris, 1974, p. 577b). 1

2 Par exemple, Claude Geffré écrit, dans l’article « Dieu » (Encyclopaedia Universalis, op. cit., vol.5, p. 579b) qu’il est « dangereux » de confondre les conceptions des Pères grecs avec celles du néo-platonisme. 2

3 Cette attitude donne un élément évident d’explication au caractère sévère des prescriptions contre l’avortement, la contraception et même l’homosexualité, dans la mesure où cela est perçu, même inconsciemment, comme des menaces au maintien ou à l’expansion démographique du groupe. Aujourd’hui, il est frappant que ce type de prescriptions soit le plus présent dans les groupes religieux qui sont en vive compétition contre d’autres dans certaines régions du monde, tels que l’Église catholique romaine et certains groupes protestants ou musulmans en Afrique ou en Amérique latine. 3

4 À ce propos, Adolphe Gesché cite en exemple Albert Camus : « Mais quel droit ai-je de blâmer ton langage quand tu parles de Lui, alors que certainement, Lui-même ne pourrait t’en blâmer puisque c’est le seul langage qu’Il t’ait mis en état d’apprendre » (A. Camus, Théâtre. Adaptations. Requiem pour une nonne, de W. Faulkner, Paris, 1957, p. 302-303). Gesché remarque que ce passage n’a pas été repris dans la « Bibliothèque de la Pléiade » et il le commente ainsi : « Cet athéisme (…) manifeste en somme une haute idée de Dieu.» (Cf. A. Gesché, Dieu pour penser. I. Le mal, op. cit., p. 18). 4 

5 Joseph Maier explique que le concept de « peuple élu » n’est nullement propre au judaïsme et qu’on le trouve chez presque tous les autres peuples antiques ; il exprime, pour un groupe, son origine enracinée dans la mythologie. Selon lui, cependant, la représentation de l’Alliance est juive parce que Dieu a voulu faire du peuple d’Israël « une dynastie de prêtres et une nation sainte » (Exode 19, 5-6). Voir Joseph Maier, cité par Sylvie Courtine-Denamy, « Hans Jonas – Hannah Arendt. Histoire d’une complémentarité » (dans Hans Jonas, Entre le néant et l’éternité, op. cit., p. 52). 5

6 Cf. Amos, 1-2; Isaïe 13-23; Jérémie 46-51; Ezéchiel 25-32. Voir Giuseppe Barbaglio, Dieu est-il violent? Une lecture des écritures juives et chrétiennes, op. cit., p. 111. 6

7 On trouve ce type d’énoncé notamment dans le Deutéronome, à plusieurs reprises (Dt 24, 14-15; 24, 17-22; 27, 19). 7