N. B. : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels.  

      Des étudiants s’interrogent sur la pertinence des méthodes pédagogiques utilisées par le professeur. Partant d’une question à propos de la philosophie pour enfants, ils sont amenés à une perspective beaucoup plus vaste touchant la politique, la religion, la science, etc.

Mickael Tétreault :

      La philosophie pour enfants : je trouve que ce concept n’est pertinent. Je ne suis pas concerné, je ne suis pas un enfant.

 Mathieu Laliberté :

      Je ne voyais pas, moi non plus, en quoi cela pouvait nous concerner. J’ai été surpris au départ que le prof parle d’appliquer cette méthode (la méthode Lipman) dans notre classe. Mais j’ai fait des recherches et, après réflexion, je pense maintenant que « la philosophie pour enfant », c’est une façon de parler. En réalité, la méthode Lipman ne concerne pas seulement les enfants, mais tout le monde.  Partout où les discussions s’embourbent et ne vont nulle part, on devrait mettre en application la méthode de discussion pour enfants. 

Mickael T. :

      Je ne te suis pas du tout. N’oublie pas que cette méthode concernait d’abord des enfants de 10 à 12 ans, puis qu’elle a été appliquée à des enfants encore plus jeunes. Alors pourquoi au Cégep ? 

Mathieu L. :

      C’est vrai, mais il y a plusieurs années, elle a déjà été appliquée au niveau du collégial et il semble que les résultats aient été assez encourageants1

Mickael T. :

      Alors, cela veut-il dire que les cégépiens sont des enfants ? 

Mathieu L. :

      Non, cela veut dire que la méthode de Lipman fonctionne avec des apprenants. Je m’explique. Un apprenant est toute personne qui, comme Socrate, « sait qu’elle ne sait rien ». De ce fait, elle se trouve prête à apprendre. 

Mickael T. :

      Pourtant, l’enfant croit souvent qu’il sait quelque chose. Par exemple, il y en a qui croient « savoir » que le Père Noël existe, ou bien que Donald Duck existe ! 

Mathieu L. :

      Cela signifie, à mon avis, que lorsqu’on parle de « philosophie pour enfants », ce n’est qu’une façon de parler. En réalité, je suis convaincu que la méthode Lipman peut aussi être employée avec des adultes et même avec des adultes plus instruits que la moyenne. En fait, il est de plus en plus évident, à notre époque, que toute personne est apprenante ou, du moins, devrait l’être. 

Mickael T. :

      Je peux voir que tu t’es intéressé à cette méthode. Je ne sais pas comment tu as trouvé le temps de faire de telles recherches. En tout cas, cela ne me dit toujours pas comment cette méthode pourrait être utilisée, comme tu le dis, partout où les discussions s’étirent sans résultats. Serait-elle applicable en politique ou là où il y a des conflits interminables ? 

Mathieu L. :

      Je vais peut-être te surprendre, mais je pense que la communauté de recherche de Lipman devrait être appliquée aussi en politique. Les politiciens et les militants me font penser à des enfants ; je précise, à des enfants qui n’ont pas été éduqués au respect. En politique, d’habitude, les débats se font le plus souvent sans respecter ceux à qui on s’adresse. Chaque chef de parti, et même chaque militant, fait tout son possible pour nuire aux autres partis politiques, les faire passer pour pires qu’ils ne sont et ainsi leur faire perdre des appuis dans la population. À mon avis, la politique serait plus intéressante si les politiciens (et les militants) pouvaient se montrer capables de se critiquer mutuellement tout en se respectant, c’est-à-dire en essayant d’aider les autres, même s’ils sont des rivaux.  

Mickael T. : C’est difficilement imaginable qu’un libéral veuille aider un péquiste, par exemple. Il ne fera tout de même pas exprès pour le faire élire à sa place ! 

Mathieu L. : Non, bien sûr, mais il pourrait tâcher d’avoir avec lui une discussion qui ressemble à un vrai dialogue, où ils chercheraient ensemble à avancer vers de meilleures politiques. 

Guillaume Lévesque : D’accord, ce serait probablement un bon moyen de rendre la politique plus valable et plus intéressante. On aurait plus le goût d’aller voter pour quelqu’un si on trouve que c’est quelqu’un de bien, d’honnête. 

Jennifer M. : Mais c’est surtout dans les religions qu’il faudrait recommander ce genre d’attitude de respect. Imaginez si le Pape voulait aider les Protestants, et vice versa. Si les Catholiques, par exemple, en Irlande du Nord, se mettaient à vouloir aider les Protestants plutôt que de faire des attentats pour les terroriser. Si les Islamistes les plus intégristes se mettaient dans la tête d’aider ceux qui ne sont pas d’accord avec eux au lieu de vouloir les envoyer en enfer (même les Américains ou les Juifs).  

Mathieu L. : Et vice versa. Si les Israéliens voulaient bien aider les Palestiniens à avancer, si les Américains cherchaient à aider les Talibans, par exemple les aider à faire une autocritique de leurs croyances… Ce serait un peu fou, non ? Mais, moi je pense que la méthode de la communauté de recherche devrait être pratiquée dans les sciences et en philosophie. Je m’explique : les scientifiques physiciens, biologistes, etc., s’ils se comportaient comme les chercheurs en communauté de recherche, ils pourraient trouver que les connaissances dans leur discipline sont loin d’être les seules connaissances importantes et ils cesseraient donc de croire qu’ils n’ont pas besoin de savoir ce que font les chercheurs ailleurs.

Guillaume L. : Vous devriez savoir qu’il y a un nom pour cela : « apprenants ». Quelqu’un qui veut vraiment apprendre des autres est un apprenant. Les étudiants, je veux dire, les « bons », ceux qui se grouillent un peu, ils sont des apprenants. Mais ce n’est pas seulement les étudiants, c’est les profs qui devraient être aussi des apprenants !

Mathieu L. : Où as-tu pris ce nom d’apprenant ?

Guillaume L. : C’est pas compliqué. D’après la pédagogie moderne, il faut se centrer sur l’apprentissage, donc sur les apprenants. C’est ce qu’on avait oublié de faire jusqu’à présent. Je pense que si c’est bon pour les étudiants, c’est bon aussi pour un peu tout le monde. Tout le monde est apprenant aujourd’hui ou, du moins, devrait l’être.

Roxane Jean : Toi aussi, tu es un apprenant parce que tu as beaucoup à apprendre encore  !

Mathieu L. : Toi aussi, Roxane, et moi aussi, et même le prof ! Même s’il en sait plus que moi, Yvon a beaucoup à apprendre ! J’espère qu’il ne m’en voudra pas de le dire.

Roxane J. : Et tu penses que les scientifiques et les philosophes ont encore beaucoup à apprendre, en plus des profs  ?

Mathieu L. : Bien sûr. Les physiciens ne comprennent pas leur meilleure théorie, la mécanique quantique. Vous vous souvenez ? Feynman, le prix Nobel, qui a dit quelque chose comme « Je suis sûr de ne pas me tromper en disant qu’aucun physicien ne comprend la mécanique quantique2». À mon avis, cela veut dire que les physiciens ont encore bien des croûtes à manger dans leurs recherches futures. Ils sont encore loin d’avoir tout appris ce qu’ils auront à apprendre.

Roxane J. : Et les philosophes, notre prof par exemple ? Ce sont des apprenants comme nous ?

Mathieu L. : Pourquoi pas ? En tout cas, je le pense. Plus exactement, même s’ils comprennent plus de choses que nous, ils en ont encore des tas à apprendre à mieux comprendre.

Guillaume L. : Ouais, peut-être. Mais le prof a l’air des fois d’en savoir plus que d’autres (eh, le prof, tu me donneras un point pour ça ! J’aurais pu dire que tu t’en donnes l’air mais que t’en sais pas plus !).

Mathieu L. : Guillaume, tu écris n’importe quoi et tu ne mérites aucun point de plus. Il faut que ce que tu écrives soit pertinent et, en plus, tu n’écris même pas correctement. Je reviens à Lipman. Ce qu’il a appelé la philosophie pour enfant représente en réalité une recherche pour tous les apprenants, c’est-à-dire pour ceux qui veulent vraiment apprendre à partir de ce que les autres savent ou sauront dans l’avenir. Je ne pense pas être un enfant, mais je suis un apprenant. Et ce que nous faisons, ce n’est pas spécifiquement de la philosophie ; c’est une recherche sans discipline.

Jennifer M. : Non, Mathieu. Tu devrais dire « une recherche a-disciplinaire », ce qui veut dire une recherche qui n’appartient à aucune discipline en particulier.

Mathieu L. : Tu as raison, Jennifer ; c’est ce que je voulais dire. Ce que nous faisons ce n’est pas plus de la philosophie que de la pédagogie, et ce n’est pas plus de la pédagogie que de la philosophie ou n’importe quelle autre recherche. C’est une recherche en un sens global.

1 Voici la référence utilisée par Mathieu : Marie Bolduc et Gilbert Talbot, Formation fondamentale et philosophie de Matthew Lipman. Rapport de recherche, PAREA, 1997. 1

2 Ici, Mathieu cite en fait de façon approximative la phrase de Feynman : « Je crois pouvoir dire à coup sûr que personne ne comprend la mécanique quantique » (R. Feynman, La nature des lois physiques, Paris, Seuil, 1980, p. 34). 2