Ce qui est dit, ci-dessus, à propos de la Bible judéo-chrétienne peut être dit aussi bien d’autres corpus de référence. C’est le cas des oeuvres issues d’autres traditions religieuses, mais aussi, par exemple, du corpus de la tradition grecque. On pourrait ainsi parler littéralement d’une « Bible grecque », constituée de tous « les livres par excellence » de cette tradition, et notamment des oeuvres de Platon et d’Aristote, de Démocrite, d’Épicure et de Plotin, en plus des fragments présocratiques et de plusieurs autres. Plusieurs autres corpus de référence existent également. L’univers référentiel est plus vaste que le champ des croyances de n’importe quel groupe ou culture particulière.  

La « Grande Bible » sera définie ici, comme l’ensemble de toutes les oeuvres qui servent de référence à un moment donné de l’histoire. La Grande Bible d’aujourd’hui inclut un corpus grec antique et un corpus judéo-chrétien, en plus de quantité d’autres œuvres très diverses. La Bible proprement dite a pendant près de deux mille ans joué le rôle de « Grande Bible » avant la lettre.  

Socrate, de même que Jésus, Muhammad, etc., sont des personnages qui vivent dans l’univers référentiel de la Grande Bible. Ils doivent leur existence référentielle à d’autres entités référentielles, réputées « auteurs », soit les Platon, saint Paul, Zéid, etc. Cependant, la Grande Bible inclut toutes les oeuvres publiées. En fait, les oeuvres classiques, modernes ou contemporaines y tiennent la plus grande place. On y trouve les oeuvres des Dante, Shakespeare, Cervantès, Molière, Goethe, Proust ou Joyce, et aussi celles des saint Thomas d’Aquin, Marx, Nietzsche, Popper ou Sartre, plus toutes les autres oeuvres auxquelles un contemporain peut se référer. 

Le planète référentielle 

            Toutes ces oeuvres ne sont pas au même niveau référentiel. Certaines constituent des oeuvres bien plus marquantes que d’autres. La Bible (judéo-chrétienne) a longtemps été la référence suprême. Nous pouvons dire que la Grande Bible se réduisait alors pratiquement à ce livre. Bible en constituait un « massif » central, environné d’un certain nombre de petits « reliefs » environnants, qui représentaient les textes de référence secondaires. Le statut référentiel de la Bible a diminué considérablement depuis les débuts de la modernité. Plusieurs petits reliefs se sont élevés, d’autres sont apparus en grand nombre, certains se présentant comme de véritables « massifs » ou « chaînes de montagnes ». Ainsi, plusieurs autres Livres sacrés se sont ajoutés, et d’autres oeuvres plus marquantes, telles que les traités scientifiques correspondant aux différentes disciplines, et plusieurs corpus littéraires. De nos jours, les sommets référentiels s’incarnent surtout dans les oeuvres scientifiques et philosophiques. C’est à elles qu’on se réfère lorsqu’on veut s’appuyer sur des autorités crédibles, s’il s’agit de savoir ce qui est vrai ou réel, ou d’apprécier l’importance ou la pertinence d’une problématique, etc. 

Conscience et mémoire référentielles 

            Il importe de distinguer, dans la Grande Bible, ce qui en représente la mémoire de ce qui en représente la conscience. La mémoire de la Grande Bible comporte de façon marquante en tant que personnages historiques de référence les Alexandre, César ou Napoléon, et aussi les Gengis Khan, Hitler ou Staline. Il y ont une grande notoriété du fait qu’un grand nombre de textes de références décrivent leurs entreprises ou les effets de leurs entreprises. Il ne faut toutefois pas confondre ce type de référence avec celles qui sont d’un haut niveau en ce qui concerne le savoir ou la sagesse. Les références scientifiques, comme celles liées aux noms de Galilée, Newton, Darwin ou Einstein, pour notre connaissance de la réalité naturelle, les références philosophiques, comme celles qui sont liées aux noms de Platon, Aristote, Descartes, Hume, Kant ou Hegel, toutes ces références, avec d’autres, sont incluses à un très haut niveau dans la Grande Bible. On peut voir que, en un sens profond, cette « mémoire » et cette « conscience » liées à la Grande Bible sont par le fait même la mémoire et la conscience de l’humanité. 

            Il arrive parfois que l’on confonde l’une avec l’autre la mémoire et la conscience de l’humanité. C’est le cas de Hans Jonas lorsqu’il écrit que c’est une « perspective intolérable de voir la bonne renommée et l’infamie finir ex-aequo dans l’immortalité 1», en faisant allusion à Hitler et Staline. En fait, il en est pour l’humanité comme pour un individu, qui peut très bien se souvenir de façon cuisante de quelqu’un ou de quelque chose sans que sa conscience du beau ou du bien en soit affectée. C’est elle, précisément, qui lui permettra d’évaluer tout le bien et tout le mal qu’il lui faut associer à tel ou tel souvenir.  

            Par ailleurs, Jonas se désole que « les grandes oeuvres d’art et de la pensée, plus résistantes que les autres à l’oblitération du temps » sont quand même susceptibles de disparaître avec « la civilisation humaine » qui, nous l’avons appris récemment, « est périssable 2». Certes, mais il est bon de préciser qu’indépendamment du fait que l’humanité puisse un jour périr, notre appréciation des « grandes oeuvres d’art et de la pensée » se transforme au cours des siècles. Ainsi, de nouvelles oeuvres sont créées et, en général, les positions référentielles des oeuvres passées se modifient, avec le temps, vers le bas ou vers le haut. Par exemple, le niveau de la Bible judéo-chrétienne s’est abaissé dans la modernité et celui de la Bible grecque et, en particulier, le niveau référentiel des Présocratiques et des Sophistes s’est élevé considérablement. Personne ne sait aujourd’hui à quoi ressemblera la Grande Bible des siècles à venir. Elle aura conservé en mémoire les faits actuellement mémorisés, sans doute en en transformant le sens, et sa conscience se sera sûrement développée, peut-être bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer de nos jours. 

            Avec la modernité, l’étude de la Grande Bible s’est largement substituée à celle de la Bible. La pensée interprétative et la pensée critique se sont beaucoup développées en donnant lieu à une multitude d’oeuvres nouvelles, y compris dans les domaines de la théologie et de l’exégèse. En ce qui concerne l’interprétation biblique, deux tendances fortes se sont manifestées. La première est celle de la recherche scientifique des faits. On cherche à savoir et à comprendre ce qui s’est réellement passé dans l’histoire. La deuxième est celle de la critique éthique et politique, et aussi de l’épuration de la foi religieuse. On tend vers une conception meilleure de la divinité et vers plus d’authenticité. Ainsi on a beaucoup critiqué la représentation biblique d’un Dieu violent et l’idée d’une foi conçue comme une connaissance objective et certaine. Les deux tendances se conjuguent parfois de façon à distinguer les représentations de Dieu selon les différents livres ou selon les passages bibliques 3. En ce qui concerne le personnage de Jésus, on cherche à expliquer les nombreuses paroles menaçantes qu’il prononce en alléguant la normalité de ce comportement dans le contexte, notamment en tenant compte que Jésus était un héritier de la Bible hébraïque, réputée donner une image violente de la divinité, et que les malédictions de ce type relevaient d’un « archétype religieux de Dieu juge terrible 4». Cette interprétation illustre bien la tendance récente à mettre l’accent sur les aspects « originaux », c’est-à-dire nouveaux pour l’époque, des comportements de Jésus. Cela montre, en même temps, la tendance évolutive de la Grande Bible, dans le sens que, plus l’interprétation avance, plus le niveau référentiel tend à s’élever avec la qualité d’originalité. 

Le charisme référentiel 

On peut définir le charisme référentiel comme la caractéristique d’un texte qui fait qu’on tend à le lire et à le relire, à s’y référer, à le réciter et à le promouvoir, à le publier et, parfois, à le sanctifier et à le « canoniser ». Il relève d’un genre qu’on pourrait appeler « charisme textuel », lequel regroupe un ensemble de phénomènes historico-référentiels lié aux effets qu’ont les textes sur leurs lecteurs. Le charisme référentiel peut comporter les caractères du charisme au sens habituel, tel l’ascendant, le prestige et plusieurs autres caractères que l’on attribue à la personnalité exceptionnelle, étant entendu qu’il s’agit dans ce cas d’un personnage de référence. Le charisme référentiel d’un texte revient à la capacité de ce texte, compte tenu de l’environnement culturel (incluant l’effet de l’appartenance à la culture morale concernée), à provoquer ce type d’impression. On peut comprendre après coup, ou d’un point de vue extérieur, que la « grâce » qui semble animer ou habiter un texte sacré est en partie liée à un intérêt collectif des référants.  

Lorsque le cadre socioculturel est moderne, l’effet de charisme référentiel se retrouve alors, surtout, dans les textes philosophiques et scientifiques, en tant que capacité à provoquer des impressions de vérité et d’autres valeurs, que ce soit compris comme étant lié de façon intrinsèque ou extrinsèque à la vérité ou à ces autres valeurs. On tend à se référer au texte qui est doté de charisme référentiel, en même temps qu’on tend à croire ce qui y est dit, que ce soit de façon rationnelle ou non. La référance crée ou provoque le charisme manifeste si le milieu de vie y est propice. Il se peut qu’un auteur ne devienne charismatique en ce sens qu’après sa mort parce que le milieu y est devenu favorable. La société moderne est fortement imprégnée de références du fait de l’omniprésence des médias qui les véhiculent. La question pourrait être soulevée de savoir si le charisme en son sens le plus général ne s’y ramène pas d’une façon ou d’une autre au charisme référentiel 5.  

Ce type de charisme est sûrement au moins en partie lié à ce qui favorise une certaine communauté ou église. On tendra, en effet, à se référer aux textes recommandés par l’autorité de son groupe. Il a probablement, aussi, partie liée avec l’humanité, envisagée comme l’ensemble de tous les groupes, et plus particulièrement, à l’évolution de l’humanité vers plus de vérité et de valeur éthique. Ainsi, la figure de Jésus a inspiré au texte beaucoup de charisme. Il s’agit du Jésus référentiel, bien sûr; c’est bien lui qu’on a tant aimé dans l’histoire du christianisme jusqu’à nos jours. Ce Jésus référentiel est une figure de l’humanité en tant que celle-ci a appris à se référer à un type de personnage divin, dont l’image exprime quelque chose de neuf. En un sens, Jésus est bien une innovation, au meilleur sens du terme, qui provient du développement général de l’humain dans l’histoire. C’est nous qui décidons ou non de nous y référer, c’est nous qui décidons de le préférer à d’autres représentations de la divinité. 

L’infraréférentiel 

            Nous pouvons décider de faire avancer davantage la référentialité, qui est notre conscience, c’est-à-dire la conscience de l’humanité. La référentialité a eu, jusqu’à présent, le défaut d’ignorer la plupart des groupes humains au profit de ceux qui, à certains moments de l’histoire, ont été les plus forts ou les plus rayonnants. Ainsi la Bible a été la référence suprême d’un groupe dominant pendant près de deux millénaires. Pendant que le christianisme se propageait dans le monde, la Bible était dressée bien haut comme devant être l’unique référence sacrée de tous les humains. On voulait ignorer les autres groupes religieux, avec leurs références différentes. Aujourd’hui, on a commencé à remédier à cette situation, mais beaucoup reste à faire.  

            Michel Clévenot a décrit ainsi le petit peuple, qui était resté sur place en 587 avant J.-C., lors de la deuxième prise de Jérusalem : « ces gens qui ne savaient pas écrire n’ont laissé aucune trace de leur existence (sauf peut-être les « Lamentations » traditionnellement attribuées à Jérémie). Tandis que les exilés des « fleuves de Babylone » (voir le Psaume 137) […] ont si bien écrit que, dans la Bible, c’est eux, en fait qui deviennent le peuple d’Israël […] On l’oublie souvent 6 … » En effet, et on a oublié bien plus encore. La plupart des discours et des expressions humaines demeurent dans les limbes de la Grande Bible. Ainsi que le dit Clévenot : « Un texte n’est toujours qu’une partie de ce foisonnement de paroles, d’écrits, de non-dit, qui constitue le grand texte du monde depuis qu’il y a des hommes 7». Cela signifie, aussi, que bien des cultures sont disparues sans laisser de traces. Il y a toute une non-histoire de ces groupes méconnus. 

            La plupart des groupes humains ont été rayés de l’histoire. La raison n’en est pas qu’ils n’ont pas voulu laisser de traces, mais que d’autres groupes ont les ont supprimés, eux, avec leurs témoignages et leurs oeuvres. La plupart des groupes et des cultures n’ont jamais fait entendre leur voix et sont restés dans l’infraréférentiel. Et cela signifie que, sur le plan religieux, les groupes les plus puissants ou les plus influents ont toujours cherché à museler, à censurer les autres religions, en particulier celles de leurs dissidents. La religion est, dans une mesure considérable, affaire de politique.

Suite

1 Hans Jonas, Entre le néant et l’éternité, Paris, Belin, 1996, p. 108. 1

2 Ibid., p. 109. 2

3 Par exemple, le professeur d’exégèse biblique Giuseppe Barbaglio attribue à la « tradition sacerdotale » une version meilleure que celle qu’on trouve dans le livre de Josué, où l’on voit YHWH provoquer la destruction sanglante du peuple de Jéricho par les Israélites. Selon lui, la tradition dite sacerdotale remplace le massacre par une « exploration pacifique » du territoire de la Cisjordanie. Cependant, remarque-t-il, la nouvelle version donne encore l’image d’un Dieu violent puisque celui-ci met à mort les Israélites, coupables d’avoir décrié le pays, sauf Josué et Caleb (cf. Josué 6, 21 et Nombres 13, 32-33a). Barbaglio ajoute à ce propos : « Attribuer la violence à Dieu, en niant du même coup sa légitimité lorsqu’elle est exercée par des humains, constitue déjà un grand progrès ». Voir G. Barbaglio, Dieu est-il violent? Une lecture des écritures juives et chrétiennes (traduction de l’italien par Daniela Caldiroli et Renza Arrighi), Paris, Seuil, 1994, p. 95-98. 3

4 Giuseppe Barbaglio, op. cit., p. 219. 4

5 Il est indéniable que les grands textes littéraires soient également pourvus d’un grand charisme référentiel. Une question est celle de la distinction entre le charisme référentiel des auteurs scientifiques ou philosophiques et le charisme référentiel des auteurs qui s’inscrivent dans les arts et les lettres. Il semble que le charisme puisse être aussi bien suscité par la valeur de recherche méthodique de la vérité que par d’autres valeurs, notamment d’ordre esthétique ou stylistique. 5

6 Michel Clévenot, Approches matérialistes de la Bible, Cerf, 1977, p. 51. 6

7 Ibid., p. 86. 7