La Bible, comme d’autres Livres sacrés, résulte d’un processus de création référentielle d’une grande complexité. Y ont participé non seulement les rédacteurs des textes qui la constituent, mais également ceux qui ont recopié ces textes, avec des modifications plus ou moins volontaires, et ceux qui ont fait la sélection de ces livres pour les réunir en un canon. Il faut considérer en outre le rôle important, peut-être décisif, joué par les lecteurs et les référants multiples qui ont contribué à la transmission de ces livres jusqu’au moment de leur sélection.

             Ce qu’on sait aujourd’hui sur le détail du processus de création se résume à peu de choses. Par exemple, à propos de la création du Nouveau Testament, on conjecture que l’utilisation de tel ou tel texte a été déterminée par « la situation communautaire et historique » et que les évangiles sont « des péricopes (…) réunies par un auteur » qui les a trouvées « intéressantes 1». Ce type d’énoncé, qui est conforme à l’usage, se trouve à résumer de façon trop courte la complexité de la réalité. 

            On oublie souvent que ce sont les multiples lecteurs et référants qui, en définitive, ont permis que des textes soient retenus plutôt que d’autres par la mémoire collective. Ainsi, les motivations et l’état d’esprit des lecteurs et des référants étaient aussi importants, sinon plus, que ceux des rédacteurs eux-mêmes. Chacun des auteurs de ces textes avait sans doute rédigé d’autres textes qui, pour toutes sortes de raisons, n’ont pas été retenus lors de la sélection. Dans certains cas, ils sont tombés en désuétude faute de lecteurs et de référants. Dans d’autres cas, les copies auront été perdues par accident ou elles auront été détruites intentionnellement pour des motifs religieux, moraux ou idéologiques.  

            Certains livres ont été inclus dans le canon biblique des siècles après leur rédaction. Dans la plupart des cas, les sélectionnants ne connaissaient pas personnellement les rédacteurs et n’avaient même presque aucune idée sur eux, c’est-à-dire sur leur mode de vie, sur le groupe spécifique auquel se rattachait leur foi religieuse ou encore sur la qualité de leur croyance et les motifs précis qui les avaient animés lors de la rédaction. Les sélectionnants faisaient partie de sous-groupes communautaires et ils pouvaient avoir eu des préférences pour l’un ou l’autre de ces textes pour des raisons de traditions locales. Les sélectionnants ont dû composer entre eux et se mettre d’accord sur le choix des livres en faisant des compromis (« nous acceptons tel livre si vous acceptez tel autre »).  

            La présence de tel ou tel livre dans le canon biblique actuel aura dépendu d’un grand nombre de petites décisions en plus de la décision officielle des sélectionnants. Nous ne pourrons sans doute jamais le vérifier, mais nous pouvons tenter d’imaginer en quoi consistaient certaines de ces petites décisions. Par exemple, l’unique copie d’un des livres, bien avant qu’il soit sélectionné pour le canon, a pu être préférée à celle d’un autre livre par un lecteur quelconque qui l’a mise de côté ou qui l’a offerte en cadeau à quelqu’un qui l’aura conservée pour des raisons sentimentales. Une autre aurait pu avoir été sauvée d’un incendie parce qu’un serviteur l’avait déplacée pour un usage quelconque qui n’avait rien à voir avec son contenu. On pourrait imaginer une infinité de récits du même type anecdotique. 

Il est probable que ce sont les référants et les sélectionnants qui ont prétendu, longtemps après coup, que Dieu lui-même était le rédacteur ou que les rédacteurs étaient inspirés de Dieu, alors que les rédacteurs ne se doutaient pas du tout que leurs écrits passeraient ainsi à la postérité. Beaucoup de questions sont restées sans réponse. Par exemple, les sélectionnants ont-ils rejeté tous les autres textes concurrents parce qu’ils les voyaient comme faux et mensongers ou parce qu’ils les voyaient comme moins propres à convaincre ? À quel moment l’ensemble des référants ont-ils cru que les textes retenus pour constituer le canon avaient été écrits par Dieu ? Est-ce un processus qui ne s’est fait que progressivement ? 

Quoi qu’il en soit, le processus qui a mené à l’institution d’un texte comme celui de la Bible a été tellement long et complexe que l’on peut dire que, d’une certaine façon, l’humanité en a été l’auteur effectif direct et qu’elle l’a été d’une façon peu consciente. Si Dieu en avait été aussi l’auteur, il l’aurait été de façon indirecte, par l’intermédiaire, non pas d’un ou de quelques rédacteurs « inspirés », mais de milliers d’individus et de plusieurs groupes qui tous auraient été « inspirés », de façon imperceptible, en choisissant un livre, en en conseillant la lecture à d’autres, en participant à sa publicité par l’expression d’une appréciation, etc. Les caractéristiques de ce type d’inspiration se retrouvent d’ailleurs dans n’importe quel processus de publication. 

            La Bible en tant que tradition est souvent comprise comme un contenu transmis. Cela se retrouve dans toutes les traditions figées. Cependant la Bible est autant, sinon plus, à comprendre comme une tradition en tant que processus de transmission (traditio). L’expérience vive d’êtres humains qui ont conçu ce contenu, qui l’ont reçu, qui l’ont sélectionné, transmis, érigé en référence multi- puis supercollectives, et ainsi de suite. Ce processus comporte le développement progressif d’une pensée critique et des modes de transformation des représentations, en somme toute une vie référentielle. 

1 Pierre Guillemette et Mireille Brisebois, Introduction aux méthodes historico-critiques, Montréal, Fides, 1987, p. 322. Une péricope est une courte suite de mots racontant un fait ou un dit de Jésus. 1