La Bible judéo-chrétienne est quelque chose de remarquable, non parce qu’elle représente la parole de Dieu, mais parce qu’elle a constitué le Livre de référence pendant des siècles. Le mot « Bible » provient d’ailleurs du grec ta Biblia, qui signifie « les livres » ou, plus précisément, « les livres par excellence ». En d’autres termes, ce sont les textes auxquels on se réfère lorsqu’on cherche un critère de vérité. Le concept de référence est défini ici comme étant un texte institué en autorité auquel on se réfère lorsqu’on veut avoir un point d’appui d’ordre intellectuel, moral ou religieux. Il nous servira afin de radicaliser notre entreprise de désacralisation. De même, la référentialité sera définie comme l’ensemble des caractères de ce qui fait d’un texte ou d’une œuvre une référence effective. Le néologisme référance sera utilisé dans le sens de l’action de se référer. De même, le mot référant désignera celui qui se réfère. Le mot sélectionnant sera utilisé dans le sens de celui qui opère de façon officielle, c’est-à-dire de façon reconnue comme telle dans une collectivité, la sélection de livres pour constituer le canon d’un Livre sacré.  

Remarques à propos du mot référence 

            Le mot référence est souvent utilisé pour désigner l’action de se référer à un objet ou à toute réalité extra-linguistique. Les linguistes utilisent le mot « référent » au sens de l’objet, réel ou imaginaire auquel un signe linguistique renvoie. À la suite des travaux de Gottlob Frege, des logiciens et des philosophes ont utilisé le terme de référence (Bedeutung) au sens d’une réalité sur laquelle un mot de la langue porte, par opposition avec le sens (Sinn), qui constitue plutôt une façon de décrire quelque chose.  

            Il importe de ne pas confondre le sens du mot référence tel qu’il est utilisé ici avec ces usages connus du même mot. La référence, au sens de la référentialité des oeuvres, a une signification ontologique et épistémologique et non pas simplement linguistique ou logique. La référence au sens de Frege (qui est aussi celle de Ricoeur ou de Gadamer, par exemple) est une référence à l’objet à partir du texte, alors que la référence au sens qu’on lui donne ici est une référence au texte ou à l’oeuvre à partir de nous, « nous » désignant l’humanité que nous sommes en tant que nous sommes tous les groupes humains, incluant toutes les églises et toutes les communautés religieuses 1

            Le mot infraréférentiel sera défini comme étant le caractère de toute pensée, discours ou écrit qui n’est pas institué comme référence. Toute pensée, incluant tout dialogue, toute information ou tout argument, qui n’est pas publié en tant que référence effective fait partie du domaine infraréférentiel. 

            L’expression de référence effective sera employée afin d’insister sur le caractère effectivement publié et reconnu de la référence. Elle s’oppose expressément à ce qui est infraréférentiel. 

            En outre, tout texte ou oeuvre qui sert de référence peut être évaluée du point de vue de l’importance référentielle. Certains textes ont plus d’autorité que d’autres et on s’y réfère de préférence lorsqu’on veut établir une thèse.  

            Nous distinguerons ce qui est reconnu de façon collective, c’est-à-dire dans un groupe humain particulier, de ce qui est reconnu de façon multicollective, c’est-à-dire dans une multiplicité de groupes, et de ce qui est reconnu de façon supercollective, c’est-à-dire dans tous les groupes humains (sans exception, du moins en principe). Par exemple, le Granth, qui est le Livre sacré des Sikhs, est reconnu comme référence suprême seulement dans ce groupe. Il s’agit d’abord d’une référence collective. Ce texte a acquis une portée multicollective et, peut-être même supercollective, depuis qu’il a été reconnu comme source bibliographique dans les ouvrages publiés par des chercheurs reconnus. À ce titre, il constitue tout de même encore une référence marginale. D’autres exemples sont les articles de mathématiques ou de physique qui sont publiés dans des revues reconnues internationalement. Ils constituent des références supercollectives. Il en va de même des ouvrages publiés à caractère scientifique ou philosophique.  

            On notera que le mot « supercollectif » est utilisé ici de préférence au mot « universel » même si celui-ci est couramment employé. On ne pourrait qualifier d’universelle, à strictement parler, que l’oeuvre dont la portée rejoindrait l’univers entier de la pensée (y compris la pensée de Dieu), ce qui est invérifiable. Il sera donc admis, ici, que les textes scientifiques existants ont une portée supercollective et, hypothétiquement, universelle. Cependant il nous est impossible d’en affirmer le caractère effectivement universel, entre autres parce que nous ignorons ce que sera l’avenir de la référentialité, c’est-à-dire ce qui servira de référence valable aux générations futures de chercheurs. Nos théories actuelles, même les meilleures, sont toutes susceptibles de diminuer dans l’échelle de l’importance référentielle, voire de tomber en désuétude. 

            La référentialité représente la donnée la plus objective de l’histoire. Ainsi, les récits bibliques ne sont pas objectifs, puisqu’ils représentent l’expression de croyants d’une confession particulière. Ce n’est pas, non plus, la foi des rédacteurs qui est la donnée la plus objective, parce qu’on ne sait pas réellement qui ils étaient ni ce qui les motivait à écrire. Ce qui est là le plus objectif et le plus sûr est que ces textes ont été lus, sélectionnés et qu’ils ont servi de référence pendant des millénaires. En d’autres termes, c’est parce que la Bible était dotée d’une haute référentialité qu’elle a joué un rôle si marquant dans l’histoire. 

Texte, auteur et lecteur 

            Tout texte n’est pas nécessairement une référence. L’écriture ne devient instituée en référence que lorsqu’un processus de publication a eu lieu. Le texte devient alors une oeuvre reconnue, qui peut être utilisée comme une référence. Une question, une réponse, un dialogue peuvent tous exister en tant que références. La plupart du temps, ils restent dans l’infraréférentiel. L’auteur, en tant que tel, est lui-même institué par un processus de reconnaissance publique. Cependant, la personne de l’auteur existe dans l’infraréférentiel, distinctement de l’auteur lui-même. Parfois on ne connaît que l’auteur et pas du tout la personne (ou les personnes) infraréférentielle qui lui correspond. Par exemple, Homère est un auteur très connu, mais on ignore qui il était. En fait on suppose que plusieurs individus ont produit les poèmes qu’on lui attribue. L’auteur vit d’une autre vie que la personne qui l’incarne. Cette personne peut disparaître alors que l’auteur peut continuer longtemps à vivre; peut-être vit-il alors plus intensément que jamais. Il ne faut pas confondre l’auteur, qui est référentiel, et l’individu infraréférentiel qu’il aura été. Bien que tous deux soient « humains », ils sont distincts et il se peut que leurs personnalités soient très différentes l’une de l’autre.  

            De même, il arrive que l’existence référentielle d’un personnage soit sûre sans que, pour autant, son existence infraréférentielle ne le soit. Tel est le cas de Jésus. Pour beaucoup de lecteurs du Nouveau Testament, Jésus existe bel et bien, mais il existe d’une existence référentielle. Tout ce qu’on sait de lui provient de ce texte. Le reste est spéculation. De même, les auteurs des évangiles, Matthieu, Marc, Luc et Jean, sont des humains qui existent essentiellement en tant qu’auteurs. Leurs personnes infraréférentielles ont une existence problématique et leurs traits de caractères sont hypothétiques. Le « Jésus » infraréférentiel a-t-il existé? Nous ne le savons pas de façon certaine. S’il a existé, était-il réellement comme les évangiles le décrivent, a-t-il fait réellement les actions qu’ils lui attribuent? Nous ne le savons pas de façon certaine. Si, un jour, nous parvenions à savoir exactement qui il était, nous continuerions sans doute à faire la différence. Les croyants, surtout, tiendraient à leur Jésus référentiel et ne voudraient pas le voir diminuer par quelque trait de caractère ou par quelques agissements qu’on ne lui soupçonnait pas.  

            Les lecteurs de textes référentiels sont le plus souvent des lecteurs infraréférentiels puisque leurs lectures restent non publiées comme telles. Il existe cependant des cas de lectures référentielles. Les philosophes considèrent, par exemple, le Kant lecteur de Hume en tant que lecteur référentiel et ils se basent sur les textes publiés au nom de Kant pour en déterminer les traits 2 ». 

La Bible en tant que référence 

            Ce qu’on appelle la Bible représente, dans l’histoire de la référentialité, un phénomène tout à fait particulier. Pendant près de deux mille ans, la Bible a été utilisée comme la référence suprême. Elle était « le Livre ». Elle était considérée comme une référence de portée universelle. De nos jours, toutefois, elle est devenue une référence supercollective d’importance modérée, bien qu’elle soit demeurée une référence multicollective majeure pour une bonne partie de l’humanité. À peu de différence près, il en va de même pour le Coran et plusieurs autres Livres sacrés, comme le Theravada, le Tao Te King ou le Chu King. Toutefois, il est possible de montrer que la Bible constitue par elle-même une sorte de réalité tout à fait remarquable. 

            Considérons la foi chrétienne. Qu’est-ce qui est, là, le plus susceptible de résister à nos efforts de désacralisation ? Ce n’est pas la résurrection de Jésus, qui n’a jamais été établie en tant qu’historique. Ce n’est pas davantage ce qu’on a appelé « la foi pascale des premiers chrétiens 3». En fait, ce que l’histoire peut déterminer est que Jésus est le nom du personnage central du Nouveau Testament et que celui-ci a servi de référence sacrée dès les premiers siècles de notre ère, en plus d’autres détails qui pour la plupart, sinon tous, sont d’ordre référentiel. Tout ce que nous pouvons savoir de cette foi, comme de la vie de Jésus et de sa résurrection réside dans les témoignages qui nous sont transmis sous la forme de textes de référence. La seule réalité humaine (ou divine, peut-être) qui s’impose à nous à cet égard est le processus historico-référentiel en tant que tel.                                

            La Bible ne nous transmet pas directement, par elle-même, la Vérité, que ce soit en un sens historique ou en un sens éthique. En général, celui qui cherche à savoir ce qu’il peut y avoir de vrai ou de bon dans la Bible doit le chercher dans d’autres références où une interprétation est faite de la Bible. Il doit utiliser les écrits qui ont été institués en référence et qui sont transmis par le processus historico-référentiel. S’il est l’adepte d’une foi particulière, il se référera à une tradition particulière. Ainsi, le catholique se référera aux écrits de la tradition catholique, lesquels ne sont pas nécessairement pourvus d’une grande valeur référentielle du point de vue des non-catholiques. Il n’y a pas une Vérité transmise par la Bible, mais plutôt une vérité de ce qui a fait son efficacité référentielle pendant des millénaires. Personne, actuellement, n’est en mesure d’expliquer entièrement ce qu’est cette vérité.  

            Il y a vraisemblablement des éléments de vérité (d’ordre théologique, éthique, etc.) dispersés dans le contenu littéral de la Bible, aussi bien dans sa lettre hébraïque, que dans ses lettres grecque, latine, etc. Il est probable que ces éléments de vérité varient selon les versions. Il y aussi, sûrement, beaucoup d’éléments de vérité dans les multiples ouvrages qui ont interprété et commenté la Bible. Personne n’est actuellement capable de les identifier de façon certaine. On peut le faire avec un certain degré de probabilité ou de vraisemblance, qui sera sans doute révisé à plusieurs reprises dans l’avenir de la référentialité.

Suite 

1 J’ai développé les thèmes de la référentialité et de l’humanité en tant que « nous » dans mon ouvrage Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps, Cap-Rouge (Québec), Presses Inter Universitaires, 2006 ; voir en particulier l’introduction et le premier chapitre. 1

2 Paul Ricoeur évoque ces « oeuvres écrites qui ont rompu leur lien initial avec l’intention de l’auteur, avec l’auditoire primitif et avec la situation commune aux interlocuteurs ». C’est le cas de la Bible. Il écrit aussi que « l’auteur est institué par le texte », ce qui rejoint l’idée de référentialité, bien qu’il n’emploie jamais ce terme. Il utilise les termes et les concepts de référence et référent en des sens différents de ce qui est fait ici. D’après ce qu’il écrit, on peut constater que, pour lui, un auteur est nécessairement référentiel et un lecteur nécessairement infraréférentiel. Et, pour lui, la réalité du dialogue est profondément différente de celle de l’écriture. Il explique que, dans le dialogue, « si je ne comprend pas spontanément, je vous demande une explication (…) Il en va tout autrement avec les oeuvres écrites (…) ». Il se trouve à ignorer la possibilité de dialogues référentiels. Pourtant, ceux de Platon sont de ce type et la remarque de Ricoeur ne tient donc pas de façon générale (cf. Paul Ricoeur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, op. cit., p. 142, 165-166). 2

3 G. Bornkamm, « Jésus », dans Encyclopaedia Universalis, vol.9, Paris, 1974, p. 431a. Bornkamm affirme que « la foi pascale des premiers chrétiens est la donnée que la science historique peut saisir », par opposition à la vie de Jésus-Christ ou sa résurrection et son règne éternel. Certes, on peut lui donner raison sur le fait que la foi des premiers chrétiens est une donnée nettement plus crédible que la résurrection. Cependant la foi en tant que telle est quelque chose d’invérifiable, contrairement aux textes qui la rapportent qui, eux, ont une existence tout à fait vérifiable. 3