Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels.    

      La logique de l’argumentation favorise-t-elle les idées nouvelles ou leur fait-elle obstacle ?

Marie-Pier Cyr :  

         Je vais tenter, dans ce forum, de critiquer la façon dont on conçoit la pensée rationnelle et critique dans la modernité. Ainsi, je soutiens que la logique de l’argumentation n’a pas joué un rôle positif dans l’histoire des idées. Au lieu de favoriser l’avancement des idées, elle a servi à leur faire obstacle. La logique de l’argumentation doit donc être remise en question et critiquée de façon constructive.

Et voici ma thèse : 

Si une évolution de la pensée rationnelle et critique s’est produite, ce n’est pas simplement parce qu’on en est venu à argumenter davantage ou d’une meilleure façon, mais plutôt parce que la façon d’évaluer les différentes philosophies s’est elle-même profondément modifiée et ce, indépendamment de leur forme argumentative comme telle.  

La production de connaissances crédibles dépend d’abord et surtout de deux choses : 

a)      L’observation méthodique des phénomènes. 

Exemples : l’observation des cellules au moyen d’un microscope ; l’observation des galaxies au moyen d’un télescope. 

b)      La production de nouveaux concepts. 

Exemples : philosophie (pythagoriciens), force et masse (Newton), sélection naturelle (Darwin), lutte des classes (Karl Marx). 

Bref, l’argumentation comme telle n’a joué qu’un rôle mineur dans l’histoire des idées.                                   

                        Donc, on devrait cesser d’enseigner la logique dans les cours obligatoires de philosophie. 

Qu’en pensez-vous ?

Dave Bachand : 

            J’appuie cette proposition. Je crois aussi qu’on ne devrait pas être obligé d’apprendre la logique puisqu’elle est inutile. 

Cassandra Beauregard :  

Tu n’a pas compris, Dave, que la thèse de Marie-Pier ne dit pas que la logique est inutile, mais seulement qu’elle a joué un rôle mineur dans l’évolution de la pensée.

Quant à moi, j’ai lu attentivement l’énoncé de ta thèse, Marie-Pier. C’est intéressant, mais il me semble que l’argumentation a bien dû jouer un rôle chaque fois qu’on a voulu présenter un nouveau concept ou une nouvelle méthode. Par conséquent, je pense que l’argumentation demeure ce qu’il y a de plus essentiel dans l’évolution de la pensée.

Parie-Pier C. :

L’argumentation a été en pratique nécessaire, mais ce n’est pas elle qui a fait avancer les idées et la critique.

Dave B. :        

Je connais des gens intelligents qui n’ont jamais appris l’argumentation à l’école et qui savent très bien raisonner.

Karine Leggett :

            Cela ne prouve rien, Dave. Il y a des gens analphabètes qui réussissent très bien. Par exemple, un entraîneur du Canadien (je ne me rappelle plus son nom). Cela ne veut pas dire qu’apprendre à écrire ne sert à rien. Ces gens auraient pu aller plus loin, peut-être, s’ils avaient été mieux formés.

Samuel Forand :

            Au fait, les scientifiques ont-ils besoin d’argumenter pour découvrir de nouveaux phénomènes ou pour inventer une nouvelle théorie ?

Karine L. :

            Très bonne question, Samuel. Quand on a découvert l’usage du feu ou quand on a inventé la roue, on n’a pas eu besoin d’argumenter.

Samuel F. :

            Tu crois, Karine ? Supposons qu’un homme a découvert comment faire du feu en frottant deux morceaux de bois l’un contre l’autre. Il n’avait apparemment qu’à montrer aux autres comment faire pour le leur apprendre. C’est un argument contre l’utilité de l’argumentation.

Marie-Pier C. :

Je ne pense pas que cela montre vraiment l’inutilité de l’argumentation. Celui qui a découvert comment faire du feu a dû, je suppose, d’abord rassembler les gens de sa tribu avant de faire sa démonstration. Je vois mal, en effet, comment il aurait pu répéter sa démonstration pour chaque personne. Ils pouvaient être des dizaines ou des centaines. Donc, du point de vue pratique, il a dû trouver un moyen de les convaincre de se rassembler. Il fallait donc qu’il argumente au moins un peu.

Karine L. :

Cela me semble tout à fait juste. Il a pu avoir à dire par exemple : « J’ai découvert quelque chose de très utile, donc venez voir la démonstration que je ferai au coucher du soleil, sur la place centrale de la tribu ». C’était sûrement plus commode de répéter cette phrase que de faire la démonstration.

Marie-Pier C. :

C’est la raison pour laquelle, je soutiens que l’argumentation est utile. Cependant, je le répète, ce n’est pas surtout cela qui importe dans ce qu’est la pensée scientifique (ou philosophique).

Samuel F. :

Mais Marie-Pier c’est ce que tu fais toi-même ici depuis le début, argumenter.

Marie-Pier C. :

            Oui, mais il a d’abord fallu que je pense à la façon de formuler ma thèse correctement, afin qu’elle soit assez claire et assez originale.

Dave B. :

Il y a une question que j’aimerais te poser, Marie-Pier. Trouves-tu que l’argumentation est aussi importante en science qu’en philosophie ? Moi, il me semble que les scientifiques argumentent moins que les philosophes et que c’est peut-être pour cela qu’on les prend plus au sérieux.

Marie-Pier C. :  

Non, je diffère d’avis avec toi là-dessus, Dave. Les scientifiques ont besoin d’argumenter chaque fois qu’ils veulent faire comprendre à leurs collègues ce qu’ils ont fait comme recherche et pourquoi ils l’ont faite, etc. Ils doivent argumenter dans leurs publications scientifiques, tout comme les philosophes dans les leurs.

Cependant, Dave, ta question m’intéresse parce qu’elle me suggère quelque chose. Je pense que les scientifiques ou les philosophes modernes n’argumentent ni plus ni mieux que ne le faisaient les philosophes ou les théologiens classiques. Cela va tout à fait dans le sens de ma thèse. La science (ou la philosophie) moderne ne s’est pas établie parce qu’elle argumentait mieux que la science qui l’a précédé, mais pour d’autres raisons.

Samuel F. : Je pense que les scientifiques doivent argumenter chaque fois qu’ils obtiennent des résultats intéressants. C’est dans de tels cas qu’ils doivent argumenter sur ce qu’ils voulaient obtenir et pourquoi ils le voulaient, et ce qu’ils ont obtenus et la raison d’un éventuel écart. En somme, ils doivent argumenter chaque fois qu’ils ont quelque chose d’intéressant à transmettre. Les simples techniciens, à la limite, peuvent peut-être se passer d’argumenter, surtout s’ils sont des machines !

Karine L. : Mais Samuel, tu viens de montrer pourquoi il est important d’argumenter, non ?

Samuel F. : En somme, il faut argumenter pour faire voir ou comprendre l’importance de quelque chose. Cela veut sûrement dire qu’il est important d’argumenter.

Karine L. : Justement. Tu as argumenté, Samuel, pour essayer de montrer l’importance de l’argumentation. À l’inverse, Marie-Pier as argumenté pour essayer de montrer l’inutilité relative de l’argumentation. Elle conclurait peut-être que ce qu’elle a fait ici avec nous n’est guère important ! C’est vrai, Marie-Pier ?

Marie-Pier C. : Non, bien sûr. Je trouve important, au contraire, de montrer quelle est l’importance de l’argumentation en comparaison avec d’autres choses telles que la conceptualisation ou l’interprétation. Nous tous, ici, avons également, en discutant, utilisé des concepts et des interprétations de ces concepts. Cela nous fait tous découvrir ce qui est important lorsque nous voulons mieux comprendre quelque chose. Il faut, à la fois, argumenter, conceptualiser et interpréter. Chacun des lecteurs de ce forum (j’espère qu’ils seront nombreux !) devra interpréter pour lui-même ce qui se sera dit dans ce forum et il sera peut-être éclairé un peu par notre discussion. Pour le lecteur, il importe plus d’interpréter que d’argumenter, s’il veut comprendre ce dont nous avons discuté.

Karine L. : Et pour toi, Marie-Pier, il importait plus ici d’argumenter que d’interpréter.

Marie-Pier C. : Non, je ne crois pas puisqu’il me fallait surtout interpréter correctement ce que vous avez écrit pour que je le comprenne.

Samuel F. : J’ai appris moi-même beaucoup de choses, ici. Ce que je retiendrai est que l’argumentation est importante mais n’est pas la seule chose importante lorsqu’on veut savoir ce qui est vrai.

Marie-Pier C. : J’ajouterai là-dessus, pour ma part, que l’interprétation n’est pas plus importante en soi que l’argumentation ou la conceptualisation, mais qu’elle suppose une certaine habileté spéciale qui est de savoir juger de façon complexe, ce qui veut dire que l’on considère qu’une réalité profonde existe et qu’elle ne se donne pas simplement au moyen d’une observation ou d’une mesure, ni, non plus, au moyen d’un simple raisonnement logique.

Karine L. : Oh ! Tu deviens un peu trop profonde pour moi. Tu me perds.

Marie-Pier C. : Je vois. Il me faudrait un bon exemple de ce que je veux dire. Prenons notre existence, ici et maintenant, nous tous qui avons participé à ce forum jusqu’à présent. Si on réduit cette existence à un raisonnement, on perd quelque chose ; en fait, on la perd ; on ne parle plus d’elle ; c’est comme si nous n’existions pas. Si le raisonnement est faux, nous ne sommes que du néant. Si le raisonnement est vrai, nous sommes figés dans l’éternité comme une équation mathématique. Or, nous sommes là, bien réels. Nous avons autre chose à faire. Je dirais que c’est un aspect de ce qu’ajoutent nos interprétations à nos raisonnements. Elles supposent que nous existions réellement.