Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels.   

            Caroline Choinière défend une position originale qui pourrait surprendre bien des enseignants. Selon elle, la logique de l’argumentation ne tient qu’un rôle mineur dans ce qui rend un discours intéressant et valable… Nous verrons qu’elle devra réviser son jugement, mais pour aboutir à une conclusion étonnante.  

Caroline Choinière :  

Notre professeur de philosophie accorde plus d’importance à la logique qu’elle n’en a réellement1. Ainsi, ce qui distingue la science moderne des connaissances anciennes ne tient nullement au fait que les scientifiques s’y connaissent bien mieux en logique. Socrate, Platon et surtout Aristote s’y connaissaient peut-être plus en logique que la plupart des chercheurs modernes. Par conséquent, c’est autre chose que la logique du discours qui compte lorsqu’il s’agit de faire des recherches et des découvertes. 

Maxime Robitaille : 

            Il me semble qu’au contraire, la logique est ce qui rend le discours cohérent et crédible. Que vaudraient les mathématiques sans logique ? Que vaudraient les sciences sans logique ? 

Caroline C. :  

Je suis d’accord avec ce que tu dis, Maxime, excepté sur un point. Il est vrai que la logique est nécessaire. En fait, elle sert à assurer la cohérence du discours. Cependant, ce n’est qu’une condition de base qui ne suffit pas à rendre le discours vrai et encore moins à le rendre intéressant et original. Par exemple, on peut parler d’un discours comme étant cohérent et logique mais néanmoins délirant. 

(…) 

Jean-François Landry : 

            Je voudrais exprimer mon avis sur la déclaration de Caroline selon qui la logique ne sert pas à grand chose. Je ne suis pas du tout d’accord. Prenons le cas des mathématiques, domaine dans lequel je me sens à l’aise. Lorsqu’on démontre un théorème, il s’agit essentiellement d’une démarche logique. Or, en mathématiques, lorsqu’on fait une découverte importante c’est parce qu’on a démontré un nouveau théorème. Par exemple, le fameux théorème de Fermat a enfin été démontré par Andrew Wiles, en 19932

Caroline C. :  

Eh bien, justement ! Si le théorème de Fermat a pris longtemps avant qu’on soit en mesure de le démontrer, ce n’est pas parce qu’on ne connaissait pas la logique, mais plutôt parce qu’on ignorait encore certains concepts des mathématiques3

Jean-François L. :  

D’accord, je n’avais pas envisagé la question sous cet angle. Cependant je ne suis toujours pas d’accord avec toi, Caroline. Si la logique n’avait pas d’intérêt, pourquoi existerait-il une branche de la recherche nommée logique. Les logiciens font des découvertes.

Caroline C. :

Je te signale, J.-F., que j’ai écrit une note de bas de page spécifiant que je parle de la logique de l’argumentation et non de la logique en général.

Jean-François L. :

Merci, Caro. Tu fais bien de me le dire. Ta critique est quand même surprenante parce que, si tu as raison, cela veut dire que la logique que nous apprenons au cégep est restée en gros figée depuis Aristote.

Caroline C. :

Je crois, en effet, que la logique (de l’argumentation) n’a guère évolué depuis l’Antiquité. Elle sert à des fins pédagogiques en un sens étroit. Sa seule utilité est en somme de s’assurer que le discours est cohérent.

Maxime R. :

C’est ici que je marque mon désaccord. Il est très utile, au contraire, d’apprendre la logique de l’argumentation. J’y vois deux utilités principales. La première est que la cohérence du discours est une condition sine qua non (je suis content d’avoir enfin l’occasion d’utiliser cette expression !) pour que le discours soit rationnel. La deuxième est que cette logique aide à comprendre ce qui rend le discours crédible.

Jean-François L. :

            C’est évident qu’un discours incohérent n’est pas rationnel. En logique symbolique, on peut voir que d’une proposition incohérente on peut déduire n’importe quoi. Exemple : « Si je ne dis pas ce que je dis, je suis un dromadaire. »

Maxime R. :

Afin d’expliquer quelque chose de simple, tu te sers d’un moyen compliqué ! D’ailleurs, J.-F., tu fais erreur. Tu supposes qu’une proposition incohérente est nécessairement contradictoire, alors que ce n’est pas le cas. Par exemple, la phrase « L’arbre is green » est incohérente sans être contradictoire.

Jean-François L. : Je te donne raison là-dessus et j’avoue mon erreur. Dans ce cas, cependant, tu as toi-même, Maxime, commis une erreur lorsque tu as écrit que la logique permet de rendre le discours cohérent. C’est inexact. Elle permet seulement de le rendre non contradictoire.

Maxime R. : Non. Je maintiens ce que j’ai écrit. Si un discours est logique, alors il est cohérent. La raison est que la logique concerne la forme du discours et non son expression dans une langue ou une autre. Ainsi, ta phrase « L’arbre is green » est acceptable logiquement même si elle ne l’est pas en français (ni en anglais).

Caroline C. : Mais Maxime, pourquoi accordes-tu de l’importance au fait qu’un discours est cohérent ? Vos exemples ne montrent-ils pas que la cohérence d’un discours est quelque chose de trivial ?

Maxime R. : Je pense que la cohérence d’un discours fait partie de certaines de ses qualités les meilleures. Un discours cohérent est clair et harmonieux. Il nous dit quelque chose ; il véhicule du sens. La cohérence contribue à la valeur d’un texte littéraire. Le discours cohérent est susceptible de durer.

Caroline C. : Je veux bien. Cependant, d’autres qualités sont au moins aussi importantes, telles que son originalité et sa profondeur, par exemple.

Maxime R. : Si je t’ai convaincue que la cohérence d’un discours a au moins une certaine importance, c’est déjà bien. Mais il y a mieux si on considère maintenant l’autre qualité que la logique d’un discours lui donne. Il s’agit, comme je l’ai mentionné plus haut, de la crédibilité de ce discours. Un discours logique — toujours au sens de la logique de l’argumentation — est un discours crédible. Or, la crédibilité d’un discours est sans doute sa qualité principale du point de vue de la rationalité de ce discours.

Caroline C. : Je ne suis pas très d’accord. Un discours crédible peut aussi bien être insignifiant, banal et, en somme, inintéressant.

Maxime R. : Je te l’accorde. Mais supposons que nous sommes à la recherche de la vérité, que nous sommes en quête de savoir, ainsi que le sont normalement les chercheurs. Nous allons naturellement rechercher d’abord les hypothèses les plus crédibles.

Jean-François L. : Un point de ton argumentation m’échappe, Maxime. Tu sembles supposer que la crédibilité d’un discours relève de la logique, ce qui n’est pas clair. En mathématiques, par exemple, une proposition n’a pas à être crédible. De deux choses l’une, ou bien elle vraie, ou bien elle est fausse. Du moins, il me semble.

Maxime R. : Ce que je peux répondre à cela est que la logique de l’argumentation est la logique qu’on emploie couramment et non pas celle sur laquelle s’appuient normalement les mathématiciens.

Caroline C. : D’ailleurs, il y a des mathématiciens qui affirment qu’une proposition mathématique peut très bien n’être ni vraie, ni fausse4. Dans ce cas, quel sens y aurait-il à dire qu’une telle proposition est crédible ?

Maxime R. : Nous nous égarons. Lorsque nous argumentons, il est important de s’assurer que les arguments sur lesquels nous nous basons sont crédibles. Par exemple, prenons le cas de cette argumentation qui, naguère, a trompé des scientifiques : « Ce qui est plus lourd que l’air ne peut pas voler. L’avion est plus lourd que l’air. Donc l’avion ne pourra jamais voler. » Ce qui cloche logiquement, dans ce cas, c’est la crédibilité de la prémisse « Ce qui est plus lourd que l’air ne peut pas voler ».

Jean-François L. : Tu dis que cela a trompé des scientifiques ?

Maxime R. : Oui, avant que l’avion n’existe, on pouvait croire que seules les montgolfières étaient susceptibles de s’élever dans les airs d’elles-mêmes, parce qu’elles étaient plus légères que l’air.

Jean-François L. : Mon cher Maxime, je pense que ce que tu affirmes là est très peu crédible ! Je vois mal qui aurait pu dire cela, sûrement pas un scientifique.

Maxime R. : Oui, pourtant. L’astronome et mathématicien Simon Newcomb, au début du XXe siècle, l’a affirmé.

Jean-François L. : Si j’étais toi, j’irais vérifier cette information parce que, si elle est vraie, c’est que ton scientifique ignorait que les oiseaux sont capables de voler même s’ils sont plus lourds que l’air, en plus des mouches et des chauve-souris, entre autres5 ! On dirait que tu ne sais pas appliquer les principes de la logique de l’argumentation en ce qui concerne la crédibilité des arguments.

Maxime R. : Je me rends compte maintenant que j’ai, en effet, mal appliqué les principes logiques permettant d’établir la crédibilité des arguments. J’avoue en être gêné.

Caroline C. : Sur quoi se base-t-on pour établir cette crédibilité ?

Maxime R. : L’un des principaux critères est l’appel à l’autorité d’une personne qui est elle-même crédible. Ainsi on peut invoquer l’autorité scientifique d’un spécialiste afin de soutenir la crédibilité d’une prémisse. C’est là que j’aurais fauté. De deux choses l’une. Soit Simon Newcomb n’était pas du tout qualifié pour affirmer ce qu’il aurait affirmé, soit la source que j’ai utilisée en le citant était trompeuse. La leçon que j’en retiens est qu’il faut toujours vérifier ses sources d’information.

Caroline C. : Si ce que tu dis est fiable, Maxime (je m’excuse d’avoir l’air de douter de toi ainsi !), cela signifie que les seuls énoncés fortement crédibles sont ceux pour lesquels il est possible de trouver une source scientifique telle qu’un professeur ou un chercheur spécialisé dans le bon domaine. Est-ce que je me trompe ?

Maxime R. : Non, tu ne trompes pas. C’est à peu près cela si, du moins, il s’agit de valider la crédibilité d’un énoncé dont le sujet est scientifique.

Caroline C. : Et, s’il s’agit d’un énoncé faisant état d’une découverte scientifique, il faut encore le valider de cette façon et ce, quel que soit l’énoncé en question ?

Maxime R. : Oui, c’est bien cela. Il y a cependant des cas où l’on ne peut pas le faire, soit les cas où la découverte est trop récente et que les autorités scientifiques concernées ne sont pas encore informée là-dessus.

Caroline C. : Donc, si je te suis bien, la personne qui fait une grande découverte mais qui n’est pas encore assez reconnue comme scientifique ne sera pas en mesure de valider logiquement l’énoncé par lequel elle voudrait informer les scientifiques sur cette découverte ?

Maxime R. : C’est bien cela, même si cela peut paraître contradictoire. Et c’est sans doute à cause de cela que les découvertes de Galois et de Mendel, entre autres, ont dû attendre près de quarante ans avant d’être acceptées par les experts concernés.

Caroline C.: Je ne comprends pas. Comment est-ce possible que les experts en général d’une discipline soient si long à comprendre qu’une découverte dans leur discipline est valable. On leur demande juste de dire c’est crédible ou non et pas un seul n’a été capable de le faire pendant si longtemps!

Maxime R.: La raison en est, je pense, qu’ils ont des préjugés, surtout envers ceux qui découvrent des choses et qui ne sont pas eux-mêmes déjà connus par les experts. Mais c’est par définition ce qui arrive souvent lorsqu’on fait une découverte importante et originale. 

Caroline C. : Alors, là, j’avoue que je suis stupéfaite. Au début de ce forum, j’avais plus raison que je ne le pensais. La logique de l’argumentation implique le rejet de tout énoncé novateur ; elle récuse à l’avance toute originalité. Quel paradoxe !

   Le lecteur intéressé par ce sujet devrait prendre connaissance de l’agora suivante: L’avenir de la pensée critique.

1 [Note de Caroline Choinière] Il est entendu que, dans ce forum, le mot logique signifie logique de l’argumentation (cf. Pierre Blackburn, La logique de l’argumentation, Éditions du Renouveau Pédagogique, 1989). Retour 1

2 Le dernier théorème de Fermat s’énonce ainsi : l’équation xn + yn = zn n’a pas de solution entière non nulle pour tout n plus grand que 2. 2

3 Caroline a raison sur ce point. La preuve du dernier théorème de Fermat fait appel entre autres aux formes modulaires, aux représentations galoisiennes, à la cohomologie galoisienne et aux représentations automorphes. 3

4 Caroline a raison sur ce point. Par exemple, le mathématicien L. E. J. Brouwer prétendait rejeter le principe du tiers exclu; il considérait en fait qu’une proposition mathématique pouvait n’être ni vraie ni fausse. Cependant il n’est pas sûr que cet argument de Caroline soit pertinent à la discussion. 4

5 Maxime s’est en effet trompé. Il est vrai qu’on attribue à Simon Newcomb la déclaration selon laquelle le plus lourd que l’air ne peut pas voler, mais ce qu’il aurait dit serait en fait différent. Sa déclaration portait plutôt sur le fait qu’une machine à vapeur serait trop lourde et trop lente pour voler. Voir Simon Newcomb, America’s Unofficial Astronomer Royal par Bill Carter et Merri Sue Carter, Mantanzas Publishing, St. Augustine, Floride, 2006. 5