Selon Jean Lacroix, qui se base sur les recherches de Freud, ce n’est pas la conscience des fautes qui provoquent le sentiment de culpabilité, mais une faute inventée. « Il y a chez lui [l’homme] une prédisposition à la culpabilité et à l’accusation » 1. En ce qui concerne la liberté réelle de l’humain, il écrit : « Nul, et pas davantage soi-même, ne peut juger le degré de liberté (ou de non-liberté) dans le moindre acte de sa vie comme dans le plus important » (p. 87). Il évoque à ce propos l’hérédité, l’éducation, l’environnement, l’équilibre mental, les expériences et les situations diverses depuis et avant la naissance. Et il en conclut : « Aucun homme ne peut en juger un autre ni se juger lui-même » (p. 88).

En ce qui touche la culpabilité pénale, Lacroix adopte une attitude aussi critique. Il constate, par exemple, que si l’opinion publique est en faveur d’un durcissement du système pénal, alors l’opinion publique doit être transformée (p. 100). Il faut, selon lui, se fonder plus sur le traitement que sur le châtiment (p. 102). Il écrit en outre que « la condamnation [juridique] ne saurait […] s’accompagner d’aucun « blâme moral », ni même d’un « blâme juridique » », car le libre arbitre ne peut être connu ou que « la volonté ne peut pas se produire sans cause » surtout « elle est choisie par un raisonnement humain qui suppose d’autant plus de liberté qu’il est plus poussée » . Il y a, selon lui, des « degrés » de liberté (p. 112).

D’après sa lecture de L’univers morbide de la faute de Hesnard, Lacroix fait ce constat significatif : « C’est un fait que les criminels ne se sentent généralement pas « coupables », du moins au moment du crime et dans les jours qui suivent » …  « le meurtrier, le plus souvent, se réfère à des valeurs » (p. 126-127). « Le meurtrier […] agit comme s’il exerçait un droit souverain de punir l’autre en justicier » (p. 120).

En fait, ceux qu’on appelle « criminels » sont souvent des membres de petits groupes dissidents, des groupes qu’on pourrait qualifier de groupes interlopes, dissidents. Il est donc tout naturel qu’ils ne regrettent par leur « crime » puisqu’ils sont dans une situation tout à fait analogue à celle des juges dans la société dominante. Ils regrettent aussi peu d’infliger une « peine » à ceux qu’ils estiment coupables que les juges eux-mêmes ne le font.

Lacroix critique la réalité des procès intentés à des criminels. Le tribunal devient alors un « lieu de spectacle » où l’aveu est représenté « comme étant toujours une sorte de confession devant un justicier ». Il y est « publicisé, laïcisé, dénaturé … Bref l’aveu est extorqué. Si l’accusé joue le jeu, il a des chances de voir sa peine réduite (p. 88-89). Lacroix ne condamne pas pour autant la société. Il voit dans tout cela une intention « louable » (p. 90).

Le point de vue de Jean Lacroix rejoint le nôtre sur le plan de la justice pénale, qui se veut également morale. Il s’agit plutôt d’une pseudo-justice, qui résulte elle-même d’un pseudo-progressisme en matière de système de justice dans une évolution des sociétés qui n’est pas du tout terminée. Il faut faire un pas de plus que cet auteur en réclamant le respect pour les pseudo-criminels qui sont en fait des dissidents de la société. Pas plus que celle-ci, ils n’ont appris à faire preuve de respect envers les autres groupes que le leur. En ce sens, d’accord avec Lacroix, nous pouvons admettre que l’intention du législateur est louable. Cependant la société devra encore progresser beaucoup dans l’avenir pour en arriver à une situation de justice véritable, laquelle pourrait être identifiée à la situation de respect mutuel entre les groupes.

1 Jean Lacroix, Philosophie de la culpabilité, Paris, PUF, 1977; p. 23. 1