L’impression de liberté 

Les lois de la science classique selon Newton, ou encore le déterminisme selon Laplace, n’étaient pas compatibles avec l’idée de libre arbitre. Si Descartes, puis Laplace, ont entretenu l’idée d’une science parfaitement rationnelle et parfaitement libre, c’est parce que, selon eux, l’esprit transcende la matière et donc échappe aux lois de la nature. La base scientifique actuelle ne semble pas davantage compatible avec l’idée du libre arbitre. Celle-ci serait en quelque sorte une fiction utile aux êtres vivants que nous sommes. L’illusion utile de la liberté, et une certaine impression de puissance, peuvent trouver une base explicative dans la théorie de l’évolution biologique. Ce type d’impression est sans doute éprouvé par la plupart des animaux pourvu d’un système nerveux sinon tous. Voyons d’abord en quoi cette illusion peut être utile à l’adaptation. Nous procéderons à cette description dans les termes de potentiel réel et de potentiel effectif

Les choix effectifs que l’animal a fait dans le passé lui auront permis de durer jusqu’au moment présent. Ils ont donc objectivement une certaine valeur ou, du moins, ils ne contredisent pas logiquement le fait pour l’animal de survivre. Si on suppose que l’animal est actuellement en pleine possession de ses moyens, ses choix passés lui ont vraisemblablement été profitables. Ils auront probablement permis à cet animal de rendre effectives de nouvelles possibilités de reproduction et, s’il s’agit d’un humain, de rendre effectives de nouvelles occasions de développer un potentiel de talents ou d’aptitudes personnels. De ce fait, cet animal, ou cet humain, a de façon cohérente, parfois trompeuse mais la plupart du temps véridique, l’impression que ses décisions passées ont été bonnes, voire les meilleures possibles. Elles sont parfois trompeuses puisque ce n’est que de façon probable que les choix passés sont consistants avec la survie actuelle. En d’autres termes, il est possible qu’un choix passé ait été en fait de façon plutôt neutre ou même nuisible quant à ses chances de survie, mais pas assez nuisible pour mettre fin à la vie de l’animal. Il se peut, dans de tels cas, que le mauvais choix ait été compensé par la chance après coup. En somme, les décisions passées de l’animal l’ont donc plutôt avantagé. Il a l’impression qu’il peut encore être ainsi avantagé. Il n’a qu’à décider de lui-même. Bref, il se sent libre, sans aucune entrave.  

L’impression de liberté est illusoire parce que l’animal, ou l’humain, n’avait qu’un nombre limité de possibilités réelles et qu’il aurait pu, de façon fatale, faire erreur ou manquer de chance. Cependant cette impression de liberté de choix, combiné avec certaines pulsions ou certains désirs, lui a été plutôt profitable. Elle est tout à fait compatible avec le fait d’avoir survécu et d’être encore apte à vivre ou à se reproduire. Cette impression de liberté va de pair avec les impressions d’ « avoir voulu » et de « vouloir » encore. S’il avait été trop indifférent, ou trop dubitatif — en proie au doute, comme on dit —, cela aurait pu lui être fatal ou, à tout le moins, dommageable. L’impression de « vouloir » ainsi qu’il l’a fait était donc l’une des conditions requises pour qu’il soit devenu ce qu’il est. L’impression que l’action est « volontaire » apparaît alors comme une caractéristique, potentielle ou effective, de l’action même. Cette illusion utile de liberté s’apparente à celle du placebo.