Le cri   Edvard Munch, 1893

Le cri
Edvard Munch, 1893

« Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K. »… Il ne sut jamais pourquoi ni pourquoi on lui intentait un procès. Apparemment on lui reprochait seulement d’être là. Il fut finalement exécuté « comme un chien ». (Franz Kafka, Le Procès 1)

Sur le plan individuel comme sur le plan collectif, il arrive encore souvent que l’on cherche spontanément un ou des coupables en ce qui concerne certains problèmes humains. Concentrons-nous d’abord sur le cas de l’individu. Une situation obscure existe encore en ce qui concerne la culpabilisation, que celle-ci soit prise en un sens moral ou en un sens légal. Il importe d’éclairer au moins un peu la situation puisque, la culpabilité impliquant la responsabilité, la question de la responsabilité réelle des êtres humains est en cause. Il importe également d’éclairer la situation en mettant en lumière la façon injuste dont on traite ceux qu’on voit comme des coupables.

Une critique rationnelle permettrait de tirer des conclusions en accord avec la logique et avec les données de la science. Ainsi, il semble que l’individu humain en général soit déterminé dans ce qu’il est et dans sa façon d’agir, d’une part, à cause de sa matérialité corporelle et, en particulier, par son hérédité ou ses gènes et, d’autre part, par son environnement familial, culturel et socio-historique. Que reste-t-il, dans ces conditions, de sa liberté réelle ? Il semble bien que, d’après nos meilleures sources de connaissance, celles de la science, l’individu ne peut logiquement être tenu responsable de ce qu’il est ni de ce qu’il fait. Comment peut-il être coupable de quoi que ce soit si ce n’est que par l’effet d’une tendance psychique qu’en tout état de cause, il ne peut contrôler ? Pourquoi donc croyons-nous que des individus soient coupables si ce n’est parce que nous sommes nous mêmes déterminés à le faire ? Et, si le dissident est puni par la société du seul fait d’être dissident, il ne fait guère de doute qu’il est ainsi traité injustement. C’est ici que l’éthique de la personne vient à la rencontre de questions politico-sociales de fond.

 Le liberté du point de vue de la science actuelle

Il existe relativement peu de sources crédibles en ce qui concerne ce type de question et ce, en dépit du fait que l’on parle de plus en plus de responsabilité humaine, par exemple, dans les questions d’ordre environnemental. L’une des meilleures réflexions philosophiques semble être celle qu’on trouve dans l’ouvrage de Jean Lacroix, Philosophie de la culpabilité 2. En se fondant sur les recherches de Freud, Lacroix constate qu’il y a chez l’homme « une prédisposition à la culpabilité et à l’accusation 3». Lacroix pense d’abord au sentiment de culpabilité qu’éprouvent les humains vis-à-vis d’eux-mêmes. L’humain en général tend à se culpabiliser et à s’accuser lui-même, ce qui découlerait des études freudiennes du sentiment de culpabilité éprouvé par l’enfant lors de la phase œdipienne. Et, par extension, l’individu tend également à culpabiliser et à accuser les autres, ce qui jetterait le discrédit sur le traitement infligé aux criminels.

Une tendance à la culpabilisation

Cependant, la question de la culpabilité en général ne peut être résolue aussi simplement. Non seulement nos jugements éthiques supposent l’existence possible d’une responsabilité humaine, donc d’une forme de liberté, mais en outre la société fonctionne sur la base, entre autres, d’un système de justice chargé d’appliquer les lois et de sanctionner les contrevenants. Freud semble d’accord avec la morale, c’est-à-dire avec la condamnation rationnelle et morale afin de triompher du désir 4. D’après la lecture de Lacroix, Freud croit que la culpabilité morale doit remplacer la culpabilité morbide. Toutefois Lacroix adopte une position plus radicale que celle de Freud à l’égard de la culpabilité morale, qu’il souhaite tenir séparer de la culpabilité pénale. « Trop souvent, écrit-il, la culpabilité subsiste en ayant perdu tout sens : on ne connaît plus guère qu’une culpabilité sans faute ». « C’est ce qu’on peut appeler une situation kafkaïenne ».

La liberté reconsidérée

1 Commentaire inspiré de celui du Robert encyclopédique des noms propres 2008. 1

2 Jean Lacroix, Philosophie de la culpabilité, Paris, Presses Universitaires de France, 1977. 2

3 Ibid., p. 23. 3

4 Lacroix cite Freud à ce propos, dans Cinq leçons sur la psychanalyse (Payot, p. 30) ; cf. Jean Lacroix, op. cit., p. 21. 4