Les États-nations possèdent tous les territoires de la planète et en partagent les moyens de production avec certaines firmes multinationales. Ils détiennent tous les pouvoirs politiques principaux. Mêmes les médias dits indépendants diffusent des informations généralement au bénéfice ou dans l’intérêt des États qu’ils représentent. Le droit international est conçu en fonction des intérêts des possédants. Ce droit ignore de façon générale les intérêts de la plupart des groupes. Ce sont en définitive les groupes riches qui possèdent réellement le capital et les moyens de production. En ce sens, l’aliénation se situe plus au niveau des groupes qu’au niveau des individus puisque seuls les États-nations sont assez riches ou assez puissants pour être en mesure de faire régner leur loi sur leurs propriétés. Les individus n’ont plus guère de nos jours de privilège de cet ordre. 

Une prérogative de l’État-nation 

L’une des prérogatives principales des États-nations est le monopole du pouvoir coercitif sur leur propre territoire tel que reconnu par les autres États-nations, surtout les plus puissants. Au Moyen Âge, les nobles avaient un type analogue de privilège, soit celui de posséder une armée personnelle 

La démocratie mondiale peut être envisagée comme l’idée d’une « vie super-sociale » impliquant expressément une « super-pratique ». Elle consisterait à reconnaître tous les groupes d’appartenance (ou cultures morales), y compris ceux qui sont peu ou pas connus. Elle fonctionnerait sur la base d’une sorte d’organisation des Nations unies ou d’une Assemblée générale profondément renouvelée, ouverte réellement à toutes les nations et dans laquelle chacun des groupes compterait pour un, à égalité avec tous les autres. En outre, le droit à la dissidence y serait reconnu 1

La super-pratique d’une démocratie mondiale

La super-pratique peut être comprise comme un travail, notre travail, impliquant directement ou indirectement les rapports globaux entre les groupes (cultures morales). Ce concept implique une détermination envisagée de façon matérialiste en termes de potentialités humaines individuelles, collectives et supercollectives. Par exemple, l’activité de la recherche en général peut être comprise en termes de super-pratique qui permet de produire des résultats (institutions, règles éthiques ou politiques, œuvres de toutes sortes, etc.) dont la valeur est supercollective, c’est-à-dire susceptible d’être reconnue par tous les groupes. La « supercollectivité » est définie comme l’ensemble de toutes les collectivités, c’est-à-dire de tous les groupes d’appartenance, qui existent à un moment donné de l’histoire. En d’autres termes, la supercollectivité humaine est l’humanité globale. C’est en termes de super-pratique qu’il faudra développer la démocratie globale. 

Le supercommunisme consiste, de façon logique, en 1) la supercollectivisation des moyens de production; 2) la répartition des biens en fonction des moyens de tous et chacun des groupes, et effectuée sans contrainte violente; 3) la suppression des classes supersociales, en particulier du statut particulier des États-nations. Conformément à l’éthique du respect, la révolution requise ne devrait pas être violente mais aussi respectueuse que possible de toutes les capacités humaines d’évoluer et de s’adapter à un nouveau paradigme de respect entre les groupes et les personnes. En outre, cette révolution, tout en étant urgente, devrait se dérouler sur un temps long, assez long pour que chacun des groupes puisse avoir le temps d’évoluer jusqu’au moment où il sera en mesure de comprendre suffisamment bien les enjeux humains véritables qui la motivent. 

L’importance de considérer un temps long 

Les révolutionnaires ont eu fâcheusement tendance à vouloir précipiter les événements en s’appliquant même parfois à tout détruire sous prétexte de reconstruire. Il faut en fait un temps suffisamment long pour être en mesure d’effectuer véritablement et durablement les transformations profondes de la société et du monde. Cela demande au moins plusieurs générations, voire des siècles 2. C’est en ce sens qu’il nous faudrait admettre l’idée d’une urgence patiente de transformer les choses en profondeur. C’est d’ailleurs une question à la fois d’efficacité et de respect 3

Le concept de la démocratie mondiale comporte le droit à la dissidence. Cela signifie par exemple qu’on s’oppose à tout impérialisme, incluant le capitalisme globalisant. En revanche, rien n’y indique qu’il faille a priori et de façon générale contrer le capitalisme local, c’est-à-dire un mode de production de type capitaliste dans un groupe particulier ni, à l’inverse, qu’il faille contrecarrer ou gêner un groupe qui aurait opté pour le socialisme. Ainsi, par exemple, le régime castriste à Cuba aurait été aidé plutôt que contrarié dans un cadre de démocratie mondiale. Il faut ici comprendre qu’aider un régime ne signifie pas chercher à le maintenir tel quel, mais bien plutôt faire ce qu’on peut pour que ce groupe puisse aussi librement que possible poursuivre son auto-développement sans trop nuire à celui d’autres groupes. Sans préjugé favorable ni défavorable, le respect à l’égard d’un groupe pourrait aussi bien se traduire par des actions contribuant à l’instauration d’un socialisme que d’un capitalisme ou un assemblage des deux, tout dépendant de ce qui s’avère le plus utile et le plus efficace pour le développement de ce groupe, et tout en faisant en sorte qu’il apprenne progressivement le respect envers les autres. Cela suppose aussi, bien sûr, que l’autocritique soit en mesure de s’y développer. Il importe ici de souligner que l’autocritique n’équivaut pas à l’auto-culpabilisation ni à l’auto-réprobation. En général, la réprobation, incluant l’auto-réprobation, est un facteur de violence. Dans une telle optique, la révolution serait profonde et relativement harmonieuse parce que faite avec respect dans le temps long de l’histoire. 

Il en découle une explication logique des résultats décevants des tentatives de mises en application du marxisme dans le monde. Lorsqu’on tente de transformer une nation, il s’agit d’une super-pratique, ce qui signifie qu’il importe de tenir compte de l’état de son développement général (économique, démocratique, etc.) et aussi de l’état de ses rapports super-sociaux avec les autres groupes. Il semble clair que là où l’on a tenté d’imposer le socialisme (que ce soit de façon démocratique ou non), on l’a fait en présumant que l’état de la société correspondait au stade moderne et à la forme occidentale du capitalisme. Ce n’était le cas ni en Russie ni en Chine. En outre, on voulait réaliser tout de suite la révolution, ce qui rendait la violence inévitable et systématique. L’état des rapports sociaux à l’intérieur d’une société est en grande partie déterminé par les rapports supersociaux. La Chine actuelle, par exemple, n’est pas à voir comme un « groupe prolétaire » qui se révolte, mais bien comme un nouveau « groupe embourgeoisé », particulièrement vorace, étant donné les rapports qu’il entretient avec les autres groupes du monde, y compris les groupes dissidents qui vivent sur le territoire dit chinois.  

Il apparaît que Marx avait encore plus raison qu’il ne le croyait lui-même en ce qui concerne la lutte des classes si on admet que celle-ci concernait au fond davantage la super-division en classes des groupes humains 4. La révolution qu’il a prédite n’a encore jamais eu lieu à ce niveau. Il ne se serait donc pas trompé si lourdement qu’on l’a cru puisque son projet, tout compte fait, aurait péché surtout par son manque de vision claire, et non par les échecs répétés de ses mises en application. La grande révolution qu’il attendait demeurerait, de nos jours encore, une importante possibilité d’avenir 5.

1 La dissidence est ici définie en termes d’autonomie ; cf. Le respect des personnes et des groupes dans leur autonomie (Voir le droit à la dissidence). L’importance éthique et politique de la dissidence est expliquée et illustrée dans les chapitres 5, 6 et 7 du Phénomène de la mondialisation. 1

2 Environ deux siècles en effet ont été requis afin de reconnaître peu à peu dans la modernité des droits égaux aux Noirs, aux femmes et aux homosexuels. Après coup, on peut également constater que ce n’est pas la violence répétée qui s’est avérée nécessaire mais plutôt une persévérante détermination. 2

3 J’utilise ici le « nous » (en italiques) qui nous désigne en tant que l’humanité globale dans l’histoire qui se fait, dans l’histoire que nous faisons (Voir le chapitre 1 de l’ouvrage Le Dieu imparfait). 3

4 Marx ne pouvait que très difficilement commencer à le voir de la sorte à son époque puisque l’ONU (ou la SDN) n’existait pas encore, même sous la forme de projet à long terme. 4

5 Il importe de souligner que cette possibilité d’avenir n’équivaut nullement à la fin de l’histoire. Rien n’indique, en effet, qu’il n’y aura pas d’autres dépassements tout aussi importants par la suite. 5