L’attitude de condamnation est courante dans les sociétés modernes. Elle se manifeste de bien des façons. Un cas répandu consiste à juger une personne d’après son appartenance à un groupe rival. Les cas les plus fréquents ne sont plus ceux qui consistaient à méjuger les juifs, les noirs ou les homosexuels. Là-dessus il faut reconnaître qu’il y a eu une certaine évolution positive des mœurs, du moins dans bon nombre de sociétés démocratiques. L’attitude de condamnation ne se réduit toutefois pas à la discrimination. Elle est beaucoup plus générale. On la retrouve dès qu’un ou plusieurs membres d’une société décrivent et jugent dans un esprit de condamnation la société ou certains groupes sociaux à l’intérieur de la société. Ses manifestations les plus évidentes de nos jours concernent les mœurs politiques. Dans toutes les démocraties, des partis politiques s’affrontent en démontrant l’attitude de condamnation de façon égale et réciproque, aussi bien dans les partis réputés progressistes que dans les partis dits conservateurs. Ce schème est clairement reconnaissable, par exemple, dans le cas de l’opposition des démocrates et des républicains aux États-Unis.

                        Les enseignements méconnus de la psychologie sociale

D’après les recherches en psychologie sociale, l’individu tend à voir comme « positif » son groupe d’appartenance, c’est-à-dire qu’il tend à le voir comme « bon », « heureux » ou « bénéfique ». On a découvert également que le sentiment d’appartenance peut susciter une dérive identitaire consistant à adopter une attitude d’indifférence ou d’hostilité envers les autres groupes 1.

Il y a ici, toutefois, encore un flou entre identité qualitative (valeurs, normes, etc.) et identité numérique de groupe, celle selon laquelle le groupe se développe et peut transformer librement ses moeurs ou ses lois, etc. C’est la raison pour laquelle le concept d’éthocentrisme manque encore lourdement à la critique moderne des attitudes d’exclusion. Les individus tendent également et surtout à considérer seulement leur propre groupe comme légitime, honnête et authentiquement humain.

Il semble possible d’interpréter les lacunes conceptuelles de la psychologie sociale telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent en terme d’éthocentrisme disciplinaire. Pour que cette discipline fasse librement de ce concept un objet d’étude, il faudrait qu’elle cesse d’être une simple discipline spécialisée et qu’elle puisse s’observer elle-même. En revanche, il semble que le même type d’éthocentrisme disciplinaire dans les autres disciplines explique pourquoi les découvertes de la psychologie sociale restent relativement méconnues des autres chercheurs. Ici, nous considérerons l’irrespect entre les groupes comme un fait constatable d’après une conceptualisation adisciplinaire féconde en rapports explicatifs.

Lorsqu’on fait montre de l’attitude de condamnation, on ne se contente pas de critiquer de façon à corriger des erreurs, mais on accuse la partie adverse, parti politique ou groupe social, de malhonnêteté. Par exemple, il est fréquent que, tout en affectant d’être franc et honnête, on condamne assez généralement et de part et d’autre la mauvaise foi des ténors du parti adverse. On acceptera peut-être cette façon de faire en expliquant qu’en politique, « c’est comme cela » et qu’ « il faut jouer le jeu » si on veut avoir quelque chance de battre l’adversaire et de gagner les élections. 

Il est évident qu’une critique constructive consisterait plutôt, par exemple, à chercher délibérément à discuter sans chercher à nuire à l’autre parti, sans attaquer ce qu’il défend ni dénigrer son image. Et, si ce qu’il défend est franchement faux, alors il faut amener les gens de l’autre parti, et tous ceux qui pensent comme eux ou seraient prêts à les appuyer, comme des humains capables d’apprendre et de corriger leurs erreurs. Certes, il importe de faire la critique sévère des erreurs graves qui donnent lieu à l’intolérance ou à la criminalisation, voire la diabolisation. Cependant cette critique devrait toujours être faite dans le but d’aider l’autre de façon qu’il en arrive lui-même à comprendre pourquoi ses croyances ou ses convictions sont fausses et contraires au respect.

La critique de condamnation semble avoir pour fonction de récupérer ceux des citoyens qui condamnent la société ou un sous-groupe de cette société. Un effet de « raccordement » se produit qui consiste à rallier même certains des dissidents qui condamnent la société pour des raisons particulières, propres à leur culture morale. En bref, l’attitude de condamnation représente un mécanisme social de récupération de la dissidence à l’intérieur d’une société moderne complexe 2.                                              

Il faudrait nous en tenir à une critique sans condamnation morale. S’il s’agit d’actions violentes, il nous faudrait les critiquer sans parti pris contre l’un ou l’autre des groupes en présence. Il faut critiquer la violence chez l’humain non comme s’il s’agit de crimes, mais plutôt d’erreurs, de mauvais jugement, voire d’attitude fanatique, laquelle n’est qu’une forme particulièrement nocive de naïveté, non de malignité ou de diabolicité. Ce sont les bases d’un programme pour l’avenir 3. Il est évident qu’un important travail de sensibilisation aux enjeux éthiques et politiques du respect reste à faire, en commençant par les observateurs de la scène politique, notamment les journalistes, puis les hommes et les femmes politiques.

• Tableau comparatif des attitudes de coopération et de condamnation


1 Voir « La théorie de l’identité sociale » d’après Tajfel, H. & Turner J.C., The social identity of intergroup behaviour in S. Worchel & W.G. Austin (Eds), Psychology of intergroup relations, Nelson-Hall, 1986. 1

2 Cette critique de l’attitude de condamnation m’a été suggérée en partie par l’attitude des féministes envers les femmes en général. En général, elles préfèrent ne condamner aucune femme, y compris lorsque celle-ci se trouve dans l’erreur.   Le discours féministe est puissamment éthocentrique lorsqu’il s’en prend aux « hommes » sans distinction ; il touche alors beaucoup de femmes. Les féministes ont critiqué de façon pertinente le marxisme et la lutte des classes. On peut à cet égard rappeler la phrase de Flora Tristan (1803-1844) : « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme ; elle est le prolétaire du prolétaire ». 2

3 Le lecteur intéressé devrait prendre connaissance des chapitres 5, 6 et 7 de La diabolisation. 3