Le respect consiste non seulement à reconnaître l’autre groupe comme une culture morale et comme une nation aux pleins sens de ces expressions, il consiste également à adopter une attitude d’aide envers l’autre. Or, ce qu’on observe dans toute l’histoire des rapports entre les groupes est plutôt une attitude de rejet et de nuisance, ce qu’on appelle ici l’éthocentrisme.

            Le terme éthocentrisme signifiera que l’on tend à considérer sa propre culture morale (nation, ethnie, confession, etc.) supérieure aux autres, indépendamment de ses caractéristiques qualitatives, telles que la puissance économique ou les productions artistiques. Il faut donc le distinguer de l’ethnocentrisme, lequel consiste notamment à trouver sa culture supérieure à celle des autres en vertu de ses qualités. L’éthocentrisme peut aussi être décrit comme l’attitude consistant à considérer son propre sens moral comme le seul valable. Tous les groupes de l’histoire ont, semble-t-il, eu tendance à adopter des attitudes éthocentriques, c’est-à-dire à voir les autres groupes comme leur étant moralement inférieurs. Par exemple, leurs croyances et leurs rituels religieux ne sont jamais aussi valables que les nôtres ou leurs prétention à occuper le territoire ne sont jamais aussi légitimes que les nôtres. 

            L’une des conséquences de cette situation des rapports entre les groupes se manifeste dans ce qui sera appelé ici le principe de déformation automatique : il y a a priori déformation de la description d’un groupe par un autre groupe. Ce principe a une valeur éthique, parce qu’il permet d’expliquer pourquoi est si répandue la croyance en la malignité de l’autre et parce qu’il autorise à croire que la déformation se produit spontanément, sans intention claire de nuire. Comme on tend constamment à déformer l’image de l’autre, la plupart du temps de façon négative, une sorte de consensus sur la responsabilité de l’autre s’établira très vite dans son propre groupe lorsque celui-ci subira un dommage quelconque. La prise de conscience à cet égard est très difficile. En effet, le groupe qui déforme l’autre groupe vise essentiellement à se défendre et, en même temps, à défendre tout ce qui pour lui a le plus de valeur 1. Il faut noter que ce qu’on appelle « propagande haineuse » est bien plutôt une propagande morale, c’est-à-dire une propagande aux fins morales de défendre son groupe contre un groupe que l’on craint.

Dans toute société complexe, il existe des sous-groupes qui génèrent des sentiments d’appartenance secondaire. Des exemples en sont les partis ou les mouvements politiques. Une forme atténuée d’éthocentrisme apparaît dans l’attitude de condamnation. Celui-ci s’applique à des sous-groupes qui entretiennent une attitude d’irrespect envers un ou plusieurs autres sous-groupes de la même société. L’irrespect se manifeste dans des discours d’aspect critique qui prennent souvent la forme de la l’accusation et de la réprobation envers un ou plusieurs autres sous-groupes.      

L’attitude d’aide                 

L’attitude de condamnation

1 Extrait de La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique (2007, p. 13-14). Pour un complément d’information, voir le Projet respect. Critique de la morale et des mœurs politiques (2000, chap. 5). 1