L’autonomie en idée est celle d’une identité préservée à travers les échanges multiples, susceptibles de produire un éventuel accomplissement de soi. Il fallut beaucoup de temps, dans l’histoire, pour que tous les humains soient reconnus « autonomes », au sens de l’éthique de la personne (kantienne). Le sens du mot « autonome », dans ce cas, n’équivaut pas à celui qui est donné ci-dessus, qui correspond plutôt au sens originaire, autonomia. La personne est actuellement dite autonome dans le sens qu’elle peut, en un sens restreint, décider elle-même de ce qui lui convient ou non. Ce sens est restrictif dans la mesure où l’on n’accorde pas à l’individu le droit de préférer se conformer à une loi distincte de celle qui règne dans son groupe initial, qu’il ne voit plus comme son groupe. Il ne peut pas, en d’autres termes, être dissident au sens fort de celui qui ne peut se dissocier du groupe où il se trouve. Il peut être puni pour infraction à la loi édictée par « la société », qui est le groupe dominant un territoire donné.

Cette conception du respect des personnes et des groupes ici avancée, dans ce Manifeste, est en quelque sorte la première étape devant conduire à la reconnaissance des « groupes roturiers » en tant que « nations nobles », c’est-à-dire des nations au plein sens du terme. Lorsque ce principe sera suffisamment reconnu, une situation de respect tout à fait nouvelle sera en mesure de s’instaurer 1.

L’autonomie consiste à prendre conscience qu’on peut être dissident, qu’on peut même, à la limite 2, fonder une nouvelle culture morale ayant sa propre loi, établissant les principes du groupe, par exemple, les droits et les devoirs de chacun dans le groupe. Il est sûr que le monde actuel n’est pas prêt à une telle reconnaissance universelle et qu’il faudra encore du temps pour qu’il le soit. Cependant, ce fait n’est pas de nature à décourager ceux qui savent faire l’analogie avec l’ancienne division noble/roturiers. Au Moyen Âge, la plupart des roturiers n’espéraient ni même n’imaginaient le jour où eux ou leurs descendants seraient enfin reconnus comme des personnes à part entière. Il en va de même, aujourd’hui, dans la plupart des groupes. On ne semble pas encore capable d’imaginer une situation de respect véritable.

On ne peut dire, d’ailleurs, que les membres des « Nations unies », ainsi qu’on les appelle, constituent un ensemble démocratiquement accompli, loin de là, puisque certains de ses membres ont un droit de veto qui leur a été accordé de façon arbitraire. Cependant, la raison principale est que toutes les nations sont encore loin d’y être reconnues. Il ne s’agit pourtant pas, ici, d’accuser l’ONU, laquelle apparaît comme une première tentative – encore très naïve – d’instaurer une situation plus juste entre les groupes.

• Peut-on renoncer à condamner moralement?

 À propos des accommodements raisonnables

1 On pourrait objecter ici que cette conception de l’autonomie (ou du respect) ne semble pas tenir compte des apports du la morale kantienne. Or, elle en tient compte. J’ai tenté de le mettre en évidence tout en identifiant quelques failles dans cette morale; cf. La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique, § 75 à 83. Retour 1
2 Comme me l’ont suggéré certains étudiants, qui ont été ravis de ma réponse plus qu’hésitante. 2