Le vocable d’ethnie possède, au sein des sciences sociales, un statut très particulier. Ainsi, le chercheur J.-L. Amselle décrit la situation en ces termes : « Alors que la définition de l’ethnie étudiée devrait constituer l’interrogation épistémologique fondamentale de toute étude monographique et qu’en un sens tous les autres aspects devraient en découler, on s’aperçoit qu’il existe souvent un hiatus entre un chapitre liminaire, qui, pour peu qu’on s’y attarde, montre le flou relatif de l’objet, et le reste de l’ouvrage, où les considérations sur l’organisation parentale et la structure religieuse font preuve de la plus belle assurance. […] Hormis la proximité de la notion d’ethnie avec celle de « race », on voit combien sa définition est entachée d’ethnocentrisme et combien elle est tributaire de l’État-nation à caractère territorial [je souligne], d’un État au rabais. Distinguer en abaissant était bien la préoccupation de la pensée coloniale. […] un débat souterrain n’a cessé d’agiter la sociologie et l’anthropologie sur cette question…1 »

Une telle situation paradoxale s’éclaire lorsqu’on fait intervenir le concept de culture morale. D’une part, on peut expliquer le flou de la notion d’ethnie par le fait qu’on a tenté en vain de la définir au moyen de traits qualitatifs tels que la race, la langue, certaines coutumes ou certains traits d’organisation sociale. D’autre part, la situation d’irrespect entre les cultures morales rend assez bien compte de l’ethnocentrisme dont fait état Amselle, lequel n’est qu’une des versions multiples de l’éthocentrisme.

1 Jean-Loup Amselle, « Ethnie », Encyclopaedia Universalis en ligne, le 23 septembre 2009. Jean-Loup Amselle est directeur d’études à l’École pratique des hautes études en sciences sociales. 1