L’idée d’un progressisme de la durée est par exemple suggérée par le souci écologiste du développement durable. La pertinence y apparaît d’une motivation et d’une visée sur le long terme. En outre, il est de plus en plus évident qu’il serait irréaliste de prétendre régler à court terme (sur quelques années) les problèmes de la pauvreté dans le monde. Il est assez clair, également, qu’il faudra encore une grande persévérance pour en arriver, partout sur la planète, à une situation de justice pour les femmes, les homosexuels et les exclus en général. Il semble bien qu’il existe d’autres types encore inédits d’exclusion qu’il nous reste encore à découvrir. Le problème de la pauvreté semble résulter lui-même de l’exclusion sous une forme ou une autre. 

En nous basant sur la durée des luttes du féminisme, par exemple, nous conviendrons que le long terme signifie sur un siècle ou plus, le moyen terme, sur une ou plusieurs décennies, et le court terme, sur quelques années

Cependant, il se pose un problème de taille. Comment pouvons-nous nous mobiliser tout de suite pour le long terme ? Comment traiter de problèmes urgents pour les humains d’aujourd’hui en leur demandant de « patienter » pendant encore un siècle ou deux ? 

Pour répondre à une telle question, il nous faudra renouveler les arguments les plus habituels, tels que, par exemple, le nombre de personnes qui meurent chaque jour de malnutrition ou du sida, afin de pouvoir conclure à l’urgence d’une action immédiate. Clarifions d’abord un point essentiel. Il ne s’agit pas ici de se convaincre de « patienter pendant encore un siècle ou deux ». Bien au contraire, l’idée de base du Manifeste progressiste mondial consiste précisément en l’importance de nous mobiliser le plus vite possible dans le but de toujours mieux saisir en quoi consiste les problèmes de base et puis, ensuite, de faire en sorte qu’un mouvement en faveur de ce progressisme à long terme se constitue le plus vite possible. Plus vite il sera constitué et devenu influent, plus vite – c’est du moins à espérer – nous serons en mesure d’aider efficacement les personnes dans le besoin. L’un des présupposés de ce Manifeste est que notre compréhension globale des problèmes de fond est encore insuffisante et doit encore évoluer pendant une certaine durée dans l’avenir, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire dans l’immédiat. Il faut au contraire agir dès maintenant mais en se donnant un droit raisonnable à l’erreur. Il y a là un véritable pari sur l’avenir. En voici la formulation 1

Pari sur l’avenir et sur le sens de notre histoire à long terme : Ce pari consiste à poser que l’histoire a un sens et que ce sens est valable, et que nous ne pourrons vraiment le comprendre qu’après un certain nombre d’étapes dans un apprentissage historique qui s’échelonnera peut-être encore sur des siècles.  

Nombre d’intervenants dans les problèmes de développement humain ont commencé à prendre conscience de l’importance de comprendre qu’on doit compter surtout sur le long terme 2. Ils se trouvent à avoir fait un pari analogue. D’autres arguments dans ce Manifeste concernent les raisons que nous pouvons avoir de croire en un progressisme mondial à long terme.  

            Il découle de cette formulation du pari un paradoxe qui consiste à s’engager envers une conception finale que nous ne comprenons par encore bien. Il est possible de voir ce type d’engagement comme s’apparentant à une foi religieuse. Aussi un autre pari distinct de celui qui est formulé ici permet, d’une certaine façon inédite, de donner plus de sens à la foi religieuse telle qu’elle a été comprise jusqu’à présent, notamment dans les religions du Livre, soit le judaïsme, le christianisme et l’islam.

            • Un autre pari, mais sur l’existence de Dieu

1Afin de saisir les raisons qui m’ont amené à formuler ainsi ce pari, le lecteur devrait prendre connaissance de mon ouvrage Le Dieu imparfait. En outre, pour un éclairage relevant des sciences de la nature, le lecteur devrait prendre connaissance du Manifeste pour une science sans séparation disciplinaire (sur ce même site de l’Agorathèque). 1

2 Comme le lecteur pourra le constater plus loin, dans cet hypertexte, les gens de l’ONU ne travaillent pas moins fort en Haïti même en se disant que c’est à long terme seulement qu’on pourra apprécier les résultats de leur action. Il y aussi le cas de l’Afghanistan, pays dans lequel les intervenants ne s’attendent pas à des résultats vraiment satisfaisants à court terme, ni même peut-être à moyen terme. L’une des premières étapes est de sensibiliser les médias, en insistant sur l’efficacité probable d’un effort soutenu sur le long terme. 2