• Par son immaturité profonde,
  • par son développement scientifique et humain colossal et relativement très rapide,
  • par l’acquisition d’un nouveau langage,
  • par sa forme propre de conscience,
  • par la présence de ce qu’on pourrait appeler des dieux parentaux.

L’immaturité profonde de l’humanité actuelle signifie que son développement général est encore en grande partie devant elle. L’humanité actuelle ne sait pas ce que signifie son propre développement. Elle ne se comprend pas elle-même. Elle ne sait ni qui elle est, ni d’où viennent ses potentialités et encore moins ce qu’elle deviendra.

Comme le cerveau d’un jeune enfant, les réseaux de communication de l’humanité planétaire actuelle se développent de façon très complexe et très rapide à l’échelle de l’évolution du vivant en général, ce qui n’est pas sans causer des troubles et des crises aux points de vue sociopolitique, économique et environnemental.

L’acquisition d’un nouveau langage est un point crucial distinguant le développement de l’enfant par comparaison à tout autre développement complexe embryonnaire de type animal. Ce nouveau langage permettra à l’enfant de gagner une grande autonomie par rapport à ses pulsions ou déterminismes biologiques. Il lui permettra d’accéder à la pensée. Or, ce qui est quasi fantastique, l’humanité est également sur le point d’acquérir une toute nouvelle sorte de langage, identifiable à l’idéométrie.

Le développement de la conscience de l’enfant possède un correspondant formel dans le cas de l’humanité. Il s’agit de la science en tant que processus de développement global, dès lors comprise comme une sorte différente de conscience beaucoup plus vaste et complexe en soi que celle d’un individu. L’humanité sera comprise comme étant dotée d’une super-conscience aussi irréductible aux consciences des être humains individuels que celles-ci sont irréductibles aux différents neurones de leurs cerveaux respectifs.

Comme l’enfant a normalement des parents qui jouent un rôle essentiel dans le fait même de son existence et de son développement, l’humanité informée par l’idéométrie verra Dieu telle une mère ou, si on veut, tel un dieu maternant. Ce ne sera pas exactement un Dieu créateur de toutes choses, mais plutôt une sorte d’entité supérieure procréatrice, une entité de complexité supérieure à l’individu humain, dont l’existence est mathématiquement constatable et qui aura provoqué l’émergence d’un nouvel être identifiable à l’humanité.

 

Bref commentaire philosophique sur le modèle de l’enfant

À l’appui du modèle de l’enfant, on pourrait entre autres se référer à l’œuvre de Platon et, en particulier, à sa théorie des idées en tant que modèles d’une réalité supérieure, à la doctrine thomiste de la théiôsis, c’est-à-dire de la divinisation de l’humanité, à Husserl et sa description de la société comme une « Personne de degré supérieur » (Cf. Edmund Husserl, Méditations cartésiennes ; René Toulemont, L’essence de la société selon Husserl) …

Le modèle de l’enfant semblera toutefois des plus problématiques lorsqu’il s’agira de considérer comme un processus de développement d’un même être les différentes philosophies jalonnant l’histoire, de Platon à Heidegger, puis par exemple à Foucault. Y aurait-il donc une immaturité de la pensée platonicienne par rapport aux philosophies modernes ou contemporaines ? En un sens, c’est bien le cas. On peut imaginer Platon sans Heidegger pour le penser, mais il serait impossible de comprendre Heidegger sans l’œuvre de Platon et ce qui s’en est ensuivi. Le GEA (le Grand ensemble autoréférentiel de toutes les œuvres publiées ou reconnues) du temps de Platon était simple et peu développé par rapport à celui des penseurs qui ont rayonné par la suite, Aristote bien sûr, mais aussi tous les autres. Le GEA est en quelque sorte au monde actuel un peu ce qu’était, dans le texte hégélien, Athéna en tant qu’esprit unique de la cité athénienne. (Cf. Le Dieu imparfait, 2006, p. 1 ; 22)

Le GEA correspond idéométriquement au cerveau de l’enfant, dont les raccords synaptiques de l’influx nerveux équivalent à des rapports de références entre les auteurs. Il n’y a pas de neurone « immature » par rapport à d’autres neurones, mais des réseaux plus ou moins développés, plus ou moins complexes.

L’humanité en tant que GEA est, en termes heideggeriens, une humanité-dasein, un « être dans lequel il est question de l’être qui est le sien », bien qu’encore d’une manière inchoative et souvent dissonante. Ce questionnement ne peut faire simplement l’objet de discussions entre individus, qui eux-mêmes, quelle que soit leur époque, se réfèrent d’abord à une histoire qui les précède et qui fonde leurs concepts et leurs idées, de même que la possibilité des discussions rationnelles. On critiquera, après Michel Foucault, la prétention à la pleine autonomie du jugement dans les discussions argumentatives actuelles, faute de perspective épistémique sur leurs prérequis.

Autre chose qu’un accord intersubjectif est requis, en principe, pour qu’une discussion puisse être déclarée rationnelle. Il s’agira, disons, d’une impression supercollective d’autonomie plus grande par rapport aux grandes époques antérieures, ce qui suppose qu’un assez grand potentiel réel de l’humanité-GEA (la conscience de l’Enfant) soit devenu effectif (plusieurs découvertes, applications techniques…), de sorte que ce n’est pas d’abord l’impression des participants à la discussion qui décidera de ce qui est vrai ou rationnel, mais celle des participants à la reconnaissance effective de cette discussion dans le GEA. Cette reconnaissance effective ne relève donc pas de la discussion en tant que telle, mais plutôt du consentement supercollectif. Un graphe orienté en arbre très complexe pourrait l’illustrer. Il demeure que, comme dans les dialogues platoniciens, l’accord intersubjectif peut représenter un modèle pédagogique utile.