Lettre à ceux qui sont attirés ou inquiétés par le djihad violent

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  1. Un grand nombre de jeunes découvrent le Coran et s’en inspirent pour préparer leur avenir. Il peut aussi bien s’agir pour chacun d’eux d’un retour que d’une conversion nouvelle à l’islam.
  2. Plusieurs de ces jeunes s’engagent alors dans un conflit armé mondial d’un genre nouveau, différent des guerres mondiales du vingtième siècle, et ils savent que quelques combattants de leur groupe, kamikazes ou non, peuvent ébranler tout un pays.

D’après ce qu’ils en disent, ils veulent être d’un islam qui défie tous les infidèles, tous ceux qui ne se veulent pas, ou ne se veulent plus, musulmans.

Faut-il craindre l’islam ?

  1. Le nombre de musulmans dans le monde est actuellement de l’ordre de 1,6 milliards, soit près de 25 % de la population mondiale. Or, leur taux moyen de fécondité – environ 7 ou 8 enfants par femme – dépasserait de beaucoup le taux de reproduction des sociétés qui est de l’ordre de 2,0. Cet avantage démographique est tel qu’une « islamisation du monde » à venir serait à prévoir.
Une force de l'islam

Une force de l’islam

Faut-il donc craindre l’islam et son éventuelle mainmise sur le monde ? Quoi qu’il en soit, la natalité n’est sûrement pas le seul atout de l’islam. J’expliquerai brièvement, dans cette lettre, comment on pourrait voir l’islam comme possédant une véritable force révolutionnaire mondiale dont les mobilisations humaines de ce qu’on a appelé la « Printemps arabe » seraient les prémices[1].

 

L’initiative naïve « Stop-djihadisme »

  1. Plusieurs internautes riaient après les attentats meurtriers contre Charlie Hebdo, en janvier 2015, un certain nombre d’entre eux faisant partie ou étant attirés par la mouvance islamiste ou, plus particulièrement, par l’un de ses courants les plus radicaux, le djihadisme. Le gouvernement français a alors décidé de lancer sur Internet une campagne anti-djihadisme. Cependant la plupart des jeunes tentés par le djihadisme en réfuteront point par point les arguments, souvent en se contentant d’en rire aux éclats.

Voyons comment et pourquoi.

  1. Le message intitulé Stop-djihadisme, qui est fait d’images et de textes, commence ainsi : «Ils te disent: sacrifie-toi à nos côtés, tu défendras une juste cause. En réalité tu découvriras l’enfer sur terre et mourras seul loin de chez toi».
La campagne Stop-djihadisme : juste ou pas ?

La campagne Stop-djihadisme :         juste ou pas ?

6.      Il est facile de voir que le message simplifie et déforme la réalité puisque par exemple, si on parle de    sacrifice, il est normal que ce ne sera pas un voyage d’agrément mais un engagement. Si vous êtes attirés par le djihadisme, vous verrez dans ce message une raison de plus de vous sacrifier pour ce que vous tenez pour une juste cause ainsi dépréciée.

 

  1. Pour vous rejoindre et éventuellement vous convaincre d’y renoncer, il faudra faire preuve de plus d’empathie envers vous.

 

Empathie et inclusion

  1. Prenons le cas d’une jeune femme qui entendrait l’un des messages présentés dans la vidéo de stop-djihadisme : « Ils te disent: Viens fonder une famille avec l’un de nos héros. En réalité, tu élèveras tes enfants dans la guerre et la terreur ». Mais, pour elle, rester là où elle se trouve équivaudrait à essayer de redonner un sens à un monde et à un avenir dans lequel elle ne croit plus, non sans raison.
La campagne Stop-djihadisme : simplification de la réalité

La campagne Stop-djihadisme : simplification de la réalité

  1. L’empathie signifie ici la capacité, concrètement, de se mettre à la place d’une autre personne, de prendre son point de vue et de comprendre le sens qu’il ou elle donne lui-même ou elle-même à ses actions. Être empathique signifie dans ce cas aller les rejoindre, autant que possible, là où ils se trouvent, les comprendre, autant que possible, comme ils se comprennent eux-mêmes. Il apparaît donc que la campagne Stop-djihadisme ne fait pas preuve d’empathie envers les jeunes attirés par le djihadisme.

 

 L’extrême difficulté d’être empathique en situation de conflitDans un grand nombre de guerres, deux groupes se font mutuellement violence, non parce que l’un est juste et l’autre injuste, mais parce qu’ils veulent se défendre eux-mêmes contre ceux qu’ils voient comme un danger pour leur propre existence ou leur propre développement. À la guerre, le soldat ordinaire n’a pas l’intention de tuer pour tuer ; il tue parce que son intention est d’agir en soldat solidaire de sa nation qui se trouve menacée, étouffée, par ses ennemis. Et c’est ainsi exactement des deux côtés.

La difficile empathie

La difficile empathie

Par exemple, dans les guerres de religions, les autres ne peuvent être que les « méchants » qui attentent à la vie des « bons », puisque notre religion nous l’enseigne ainsi. On devrait pourtant savoir que l’autre groupe voit les choses de façon exactement symétrique : ils se croient justes et ils croient leurs ennemis injustes. Il ne faut pas s’y tromper, ce type d’inversion des points de vue est extrêmement difficile à mettre en pratique lorsqu’on vit un conflit violent.

10.   Le cas du djihadiste Mohamed Merah (Toulouse, 1988 –  Toulouse, 2012)

Vu en France comme un « terroriste islamiste francoalgérien ayant perpétré les tueries de mars 2012 à Toulouse et Montauban » (Wikipédia), Mohamed Merah était plutôt, en inversant le point de vue, un jeune Français qui a voulu rompre avec son pays natal, dans une situation dépourvue de sens, pour se faire lui-même djihadiste, dans ses propres termes « combattant d’Al-Qaïda », craint par plusieurs, admiré comme tel par plusieurs autres…

Mohamed Merah

Mohamed Merah

11.   Le chroniqueur Paul Sheehan a blâmé Tariq Ramadan pour avoir traité Mohamed Merah comme une victime alors qu’il est, selon lui, un « tueur d’enfant » (« child killer »). En fait, Tariq Ramadan a écrit que Mohamed Merah était un « citoyen privé de véritable dignité » (« citizen deprived of true dignity”). Il a surtout tenté de comprendre les intentions réelles de Merah telles que celui-ci les comprenait, ce que Paul Sheehan s’est appliqué à ne pas faire.

Le Printemps arabe

12.   Les événements saillants du Printemps arabe ont débuté le 17 décembre 2010, en Tunisie. Dès le début, les revendications répétées étaient le départ des dictateurs, l’établissement d’une authentique démocratie et la possibilité effective de vivre dans le respect et la dignité (« karama », كرامة, en arabe), et sans chercher de coupable, qu’il s’agisse des Américains ou d’autres Occidentaux.

Il s’agit d’une révolution unique en son genre. Les participants, qui étaient en majorité des musulmans pratiquants, ont eu recours aux méthodes de la contestation non violente. On a remarqué que les manifestations se faisaient sans heurts, d’après le mot d’ordre arabe selmiyye (« pacifiquement »), et que des manifestants désarmés affrontaient des tirs à balles réelles de la police. Les mobilisations des masses du Printemps arabes sont différentes de tout ce qu’on a vu jusque là. Bien sûr, elles auront été rendues possibles par l’usage des nouvelles technologies de l’information et des communications. Elles sont aussi et surtout à la fois apolitiques et non idéologiques. Elles sont sans leadership connu. Elles ne sont dirigées ni contre les États-Unis ni contre Israël, encore moins contre l’Occident. Avec leur slogan « Dégage ! », elles sont loin des drapeaux brûlés des foules hirsutes aux cris de « vengeance ! » Bref, dit-on, elles se ramènent à une revendication de liberté et de respect, émise avec une extraordinaire détermination.

Mobilisation du Printemps arabe

Mobilisation du Printemps arabe

13.    Cette révolution empathique s’est ensuite propagée un peu partout, dans le monde arabe, notamment en Égypte, en Lybie, au Yémen, en Syrie, à chaque fois solidaire de la première, en Tunisie.

Puis elle s’est propagée dans le monde non arabe, en Espagne, en Albanie, en Iran, etc., y compris au Québec, sous le nom de « Printemps érable ». Avec les mêmes revendications de base, en ce qui concerne la dignité concrète de la personne, et avec les mêmes moyens originaux de communication. Mais c’est d’abord dans le monde arabe et musulman que le mouvement a débuté et qu’il a été le plus marquant.

Le Printemps érable (22 mars 2012)

Le Printemps érable (22 mars 2012)

14.    Comme le Printemps arabe ne vise aucun coupable en particulier, il contraste remarquablement avec les motivations du complot pour détruire l’islam, les pays conspirateurs étant les pays chrétiens « croisés» et leurs alliés juifs et sionistes d’Israël. C’est un type de mouvement qui tend à n’exclure personne du dehors, ce qui suppose une empathie non seulement avec les personnes de son propre groupe, mais également celles des autres en général.

Ces nouvelles mobilisations sociétales rejoignent l’attitude de Tariq Ramadan, qui représente une nouvelle façon de comprendre et d’inclure les jeunes djihadistes en attribuant leurs méfaits à leurs intentions sincères, bien que trompeuses, plutôt qu’à leur foncière perversité.

 

L’expansion du Printemps arabe

Le Printemps arabe représente une nouvelle révolution dont l’islam a en quelque sorte la clé. Et même, sur plusieurs points, il se présente comme l’analogue de la Révolution française lorsqu’elle s’est imposée, après la France, à beaucoup d’autres pays.

 

Pourquoi d’abord en pays arabo-musulmans ?

15.    À l’époque du premier djihad islamique déjà, le jeune islam s’est distingué par une extraordinaire force d’expansion sociale et religieuse, bien que sous l’aspect d’une guerre de conquête. Après la mort du prophète Mahomet, les premiers califes de l’islam, Abou Bakr Assidîq puis Omar ibn al-Khattâb ont entrepris une fulgurante expansion de l’islam, sur la période 632-644, disposant d’une armée de jeunes pour affronter les deux grands empires byzantin et sassanide, l’un chrétien et l’autre zoroastrien. Quels étaient alors les atouts de l’islam ? Se retrouvent-ils, aujourd’hui, dans les révolutions du Printemps arabe ?

L’une des forces de l’islam est justement qu’il se réclame depuis ses débuts d’une idéologie égalitaire, c’est-à-dire sans l’implication d’une hiérarchie absolue entre les personnes, lesquelles sont autant que possible traitées également les unes par rapport aux autres. En outre, l’islam a fait preuve d’une grande souplesse d’adaptation aux différentes cultures locales, ce qui suppose une profonde capacité de communication avec les autres.

La force de l’islamL’usage d’Internet aura permis de mettre en évidence les caractéristiques inclusives de l’islam, celles qui vont de pair avec l’empathie cognitive déjà caractéristiques de l’islam dès son premier djihad historique de masse. Les nouvelles technologies de communication constituent un moyen privilégié de reconnaître les personnes et leurs cultures respectives partout dans le monde. De ce fait, les pays arabo-musulmans auront été les premiers à les utiliser de façon à inaugurer un processus susceptible de les inclure toutes. Il importe que ceux qui se sentent attirés par le djihad violent (ou djihadisme) soient sensibilisés à ce qui fait la force véritable de l’islam.

 

 

Yvon Provençal (février 2015)

Ph.D. en philosophie (Université de Montréal)

Enseignant en philosophie relié au Cégep de Granby

 

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 Références aux sources bibliographiques et commentaires

 En tant qu’enseignant de philosophie au Québec, puis en tant que chercheur, j’ai eu la responsabilité de sensibiliser les jeunes citoyennes / citoyens aux enjeux essentiels de la société québécoise et des sociétés du monde en général. La publication de cette lettre fait partie d’un ensemble cohérent de pédagogies qui sont rendues possibles par les nouveaux moyens de communication utilisant l’Internet. Plus précisément, il s’agit d’une « pédagogie agissant sur le monde » (une « PAM » ; cf. l’Agorathèque).

  1. Propos rapportés par le site « L’islam au quotidien » (AJIB.fr) « Une vidéo pour faire peur ? » AJIB| publié le 17 octobre 2012 par Oum Michket :

« Le site fait état d’une vidéo sur l’expansion de l’islam : «  … nous assistons à l’islamisation du monde. […]  Plusieurs comparaisons sont faites entre les taux de fécondité des européens et ceux des gens issus de l’immigration. Par exemple, selon le documentaire le taux de fécondité français est de 1,8 (2007), et de 8,1 pour le taux de fécondité dit « musulman ». La même comparaison est effectuée pour d’autres pays européens (Angleterre, Russie, Allemagne, Belgique) avec toujours la même conclusion : en raison du nombre d’enfants issus de cette « immigration musulmane », l’Europe sera musulmane, au détriment du christianisme. Selon le documentaire, un français sur cinq sera musulman d’ici 2027. Toujours selon la vidéo, l’islam sera la première religion dans le monde, d’ici 5 à 7 ans. Elle évoque aussi l’effondrement en cours, et à venir, de l’Eglise chrétienne. … Enfin, le narrateur invite les « croyants » à fournir un effort pour faire passer « le message de l’Evangile dans le monde ». « Ceci est un appel à l’action » est la phrase qui clôture ce court métrage. » L’Islam au quotidien, AJIB.fr,  se consacre à l’actualité de l’Islam et des musulmans en France.

 

L’initiative naïve « Stop-djihadisme »

  1. Lucie Ronfaut et Benjamin Ferran, « Sur Internet, la liberté d’expression à l’épreuve du terrorisme » Le figaro.fr, 12 jan. 2015.

 

  1. Campagne Stop-djihadisme : http://www.stop-djihadisme.gouv.fr/

Empathie et inclusion

  1. Campagne Stop-djihadisme : http://www.stop-djihadisme.gouv.fr/
  2. Techniquement, l’empathie qui est en cause ici est l’empathie cognitive, concept que des chercheurs en  psychologie ont récemment créé. Ils la définissent comme la capacité de comprendre réellement les états mentaux d’autrui, sans nécessairement les approuver. Il semble avoir le potentiel de révolutionner la recherche en éthique et dans les sciences humaines en général.
  3. Decety. (2002). Naturaliser l’empathie [Empathy naturalized]. L’Encéphale, 28, 9-20.

Iain King. (2008). How to Make Good Decisions and Be Right All the Time: Solving the Riddle of Right and Wrong. Selon Iain King, l’éthique repose sur l’empathie éprouvée envers autrui.

Nota bene: Le philosophe Iain King a été critiqué ensuite par Geoff Crocker qui a qualifié de simpliste sa façon de solutionner les dilemmes moraux (An Enlightened Philosophy: Can an Atheist Believe Anything? by Geoff Crocker, 2010). Le problème tel que posé par Iain King semble en effet omettre la décision éthique en tant que telle, c’est-à-dire la décision prise par la personne autonome.

Michael Slote. (2007). The Ethics of Care and Empathy, Oxford University Press, 2007

Marjanovic, Zdravko; Struthers, Greenglass (August 8, 2011). « Who Helps Natural-Disaster Victims? Assessment of Trait and Situational Predictors ».Analyses of Social Issues and Public Policy 12 (1): 245–267.

S.D. Hodges & K.J. Klein. 2001. « Regulating the costs of empathy: the price of being human », Journal of Socio-Economics, vol. 30, p. 438.

  1. Vischer. (2009).Über das optische Formgefühl, ein Beitrag zur Ästhetik(« Le sentiment optique de la forme, Contribution à l’esthétique »), Julius Oscar Galler, 1873. Traduction française, Maurice Elie, Aux origines de l’Empathie, Éditions Ovadia, 2009, p. 57-100.

Il existe au moins un auteur qui parvient à pratiquer à sa façon cette empathie cognitive envers les djihadistes et leurs ennemis. Il s’agit de Tariq Ramadan, connu pour son implication personnelle en tant que médiateur entre les univers occidental et islamique, et pour ses travaux en islamologie et en philosophie.

L’originalité du concept d’empathie cognitiveL’empathie cognitive porte parfois à défendre ce qui paraît indéfendable. Le problème réside en bonne partie dans le statut qu’on accorde à l’intention d’un humain lorsqu’elle oriente ses actions. Prenons le cas de la peine de lapidation que certains musulmans considèrent comme juste et obligatoire dans certains cas, comme par exemple l’adultère. Tariq Ramadan s’oppose fortement à ce supplice comme à tout châtiment corporel et, plus généralement, à la peine de mort, mais il considère qu’on ne peut juger ceux qui la pratiquent sans tenir compte de leur contexte.Tariq Ramadan demande donc, logiquement, qu’on ne condamne pas ces pratiques de façon abstraite, sans tenir compte de leurs intentions de fond. C’est pourquoi il s’est exprimé ainsi : « Les pays musulmans prennent ces textes très au sérieux […] il ne suffit pas de condamner pour faire avancer les choses […] il faut ouvrir le débat et trouver une pédagogie […] Ma position est l’arrêt total des châtiments corporels. » Son invocation d’une pédagogie signifie que Tariq Ramadan croit qu’ils font preuve d’une sorte d’ignorance ou d’aveuglement, et non d’une mauvaise volonté.D’un point de vue socioculturel et religieux, l’empathie cognitive permet de comprendre ces croyants et de les inclure parmi les humains qui ont besoin d’être aidés plutôt que condamnés.

 

Tenir compte de l’intention lorsqu’elle est sincère

  1. La société musulmane de prédication Tablighi Jamaat insiste sur l’importance de prendre en compte l’intention sincère. Moussa Khedimellah. (2001). « Jeunes prédicateurs du mouvement Tabligh : la dignité identitaire retrouvée par le puritanisme religieux ? » http://socio-anthropologie.revues.org/155. La société de prédication Tablighi Jamaat, en français l’Association pour la prédication, base ses pratiques sur six qualités que partageaient les compagnons de Mahomet. L’une d’elles prend ici une signification particulière. Il s’agit de la « correction de l’intention et la sincérité »(Tashih al niya oua ikhlasouha),  ce qui peut signifier : faire en sorte que son intention soit sincère envers les autres musulmans. En d’autres termes, l’intention de faire ou de ne pas faire quelque chose doit être prise en compte quelles qu’en soient les conséquences.

 

Des deux côtés, on a accusé Tariq Ramadan de tenir un double discours, l’un parce qu’il dit s’opposer à la peine de la lapidation, et l’autre parce qu’il soutient ceux qui la pratiquent, en refusant de les condamner. En fait, son discours est des plus originaux et il est difficile d’en bien saisir le sens et les implications.

Tariq Ramadan a provoqué un scandale à propos du moratoire qu’il a invoqué pour l’application de la peine de lapidation : « Je demande un moratoire pour qu’on cesse l’application de ces peines-là dans le monde musulman. Ce qui compte, c’est de faire évoluer les mentalités. Il faut un discours pédagogique. » Il a lancé cette phrase à chaud, lors de son célèbre duel avec Nicolas Sarkozy, à l’émission « 100 Minutes pour convaincre» du 20 novembre 2003. Plus tard, il délaissa l’idée de moratoire, mais ses objectifs généraux demeuraient les mêmes. (Wikipédia, « Tariq Ramadan »)

 

Cf. Aziz Zemouri. (2005). Faut-il faire taire Tariq ramadan?, Édition l’Archipel, p.  65-71.

Sans cesser d’être soi on tente de rejoindre autrui en tant que personne intelligente, mais réellement différente. Il s’agit donc d’un effort afin d’inclure de façon concrète l’autre avec ses raisons, ses motifs et sa façon de comprendre les autres.

10.   Le cas du djihadiste Mohammed Merah

Cf. article de Wikipédia: « Mohamed Merah ».

Tariq Ramadan, “The lesson of Mohamed Merah”, Abc religion and ethics updated 26 mar 2012; first posted 23 mar 2012). “The story of Mohamed Merah holds up a mirror to the face of France: he ends up a jihadi without real conviction, after having been a citizen deprived of true dignity”. http://www.abc.net.au/religion/articles/2012/03/23/3462587.htm

Paul Sheehan, “It’s wrong to make victim of child killer”, Sydney Morning Herald columnist, 29 mars 2012: “Professor Ramadan portrayed him as a frustrated, adrift, distressed, non-racist, non-political, non-religious Frenchman. A murderer of children becomes a victim.”

 

Un relativisme intolérable ?

Le concept d’empathie cognitive va de pair avec une forme de relativisme moral que certains pourraient juger scandaleux.  Pour ma part, je pense que ce n’est pas le cas ici et que le lecteur pourra mieux juger de mes raisons après qu’il ait pris connaissance de ces deux textes : « Les nazis » (2007) (http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=1594) et la « Lettre aux juifs d’ici, d’Israël ou d’ailleurs » (2013) (http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=3580)

11.   Il serait faux de voir les discours de Tariq Ramadan comme n’étant empathiques qu’envers des musulmans. En fait, il est capable d’empathie cognitive aussi bien envers les Occidentaux. S’adressant aux musulmans en tant que citoyens d’un pays européen, il les exhorte à se libérer de leur rôle constant de victimes et arriver à se prendre en charge. Ainsi, leur dit-il, ne faites pas qu’accuser les autres d’ « islamophobes » ou de « racistes », justifiant ainsi leur propre passivité ; ils doivent plutôt « s’engager en tant que citoyens et lutter contre les injustices, le racisme, la discrimination, les discours populistes de stigmatisation et les hypocrisies. »

Tariq Ramadan et, à travers lui, l’islam ouvrent une brèche dans le mur de toute morale punitive. Cependant l’empathie cognitive ne sert pas qu’à soutenir les êtres humains sincères ; elle est susceptible de révolutionner les sociétés.

 

Tariq Ramadan. (2009). Mon intime conviction, p. 88.

 

Le Printemps arabe

12.   Le Printemps arabe a débuté avec l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi(محمد البوعزيزي), de son vrai nom Tarek Bouazizi (طارق البوعزيزي), né le 29 mars 1984 à Sidi Bouzid (Tunisie) et mort le 4 janvier 2011 à Ben Arous.

Il semble que ce type de suicide représente l’ultime demande de reconnaissance par et pour la personne concrète.

Interview de Mondher Kilani par Abdelafidh Abdeleli, « Tunisie, Egypte: la rupture non violente », Swissinfo, publié le 1eravril 2011, consulté le 21 mai.

Philippe DROZ-VINCENT, « PRINTEMPS ARABE ou RÉVOLUTIONS ARABES  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 février 2015. URL :http://www.universalis.fr/encyclopedie/printemps-arabe-revolutions-arabes/

13.   « Les troubles dans le monde arabe depuis la révolution tunisienne», sur L’Orient-le Jour,‎ 31 janvier 2011.

Duncan Green, « What caused the revolution in Egypt?  », The Guardian, publié le 17 février 2011, consulté le 21 février.

 

Hanaa Al-Mekkawi, « Les Egyptiennes aussi font leur révolution », Al Ahram Hebdo, no 865, 6-12 avril 2011, consulté le 11 avril 2011.

14.   Jarret Brachman. (2008).Global jihadism: theory and practice, Jarret Brachman,Taylor & Francis, p. 11.  Cf. Wikipédia :     Le premier principe du djihadisme est qu’il existe un complot pour détruire l’Islam et que les pays conspirateurs sont les pays chrétiens « croisés » et leurs alliés juifs et sionistes d’Israël. Pour le théoricien koweiti du djihadisme Hamid al-Ali(en), il faut ajouter à ces ennemis du djihadisme, les chiites.

 

Une question se pose d’emblée ici. Pourquoi ce mouvement universel de contestation pacifique des pouvoirs a-t-il commencé et s’est-il développé dans les pays arabo-musulmans ? La question est d’autant plus embarrassante qu’elle se présente souvent avec la perception d’un islam fermé, intolérant, misogyne, barbare.

Les révolutions démocratiques se sont historiquement produites à partir de pays occidentaux comme l’Angleterre, les États-Unis ou la France. Dans le cas du Printemps arabe, elles ont débuté et ont produit des changements profonds d’abord et surtout dans des pays arabo-musulmans, la Tunisie et l’Égypte en tête.

15.       Robert Mantran, (membre de l’Institut, professeur émérite à l’université de Provence-Aix-Marseille-I), « Islam (Histoire) – De Mahomet à la fin de l’Empire ottoman  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 février 2015, et celle de Mohammed Arkoun, Penser l’islam aujourd’hui, Alger : Laphomic ENAL, 1993.

Le respect musulman des autres cultures demeure lacunaire, notamment en ce qui concerne son iconoclasme. Cependant le christianisme a aussi pratiqué l’iconoclasme, qui dès lors semble une caractéristique du monothéisme plutôt que de l’islam en tant que tel.

L’expansion musulmane a aussi été vecteur d’un enseignement de civilisation à l’échelle des continents. L’arabe, devenu la langue commune des convertis, acquit du même coup le statut d’universalité, donc d’une langue propre à transmettre les idées philosophiques ou littéraires, et les acquisitions en science, ce qui suppose chez les philosophes arabes une compréhension analogue à celle qu’un enseignant doit avoir de ce qu’il enseigne. Les Arabes ont ainsi construit le pont entre le savoir antique des Grecs et les savants de la Renaissance européenne. Une importante transmission du savoir, notamment en mathématiques et en astronomie, a ainsi permis à la civilisation occidentale de naître et de se développer comme elle l’a fait par la suite.

Sur la charia

L’un des obstacles à la révolution expansionniste mondiale saute pourtant aux yeux : la charia n’est-elle pas une loi régressive qui va à l’encontre des libertés et de la démocratie ? En fait, ce serait tout le contraire. Je laisse ici la parole à Tariq Ramadan :

 

Qu’est-ce que la charia ?La charia n’est ni un « système », ni un « corps de lois islamiques fermées », mais bien plutôt la « Voie de la fidélité aux objectifs de l’Islam », qui sont de protéger la vie, la dignité, la justice, l’égalité, la paix, la nature. Toutes les lois qui s’accordent à ces objectifs sont, d’après Tariq Ramadan, « ma shari’a appliquée dans ma société » même si celle-ci n’est pas majoritairement musulmane ou que ces lois n’ont pas été pensées et produites par des savants musulmans. Je suis dans la Voie puisque ces lois me permettent d’être fidèle à ses objectifs fondamentaux et donc d’être fidèle au message et aux principes de l’islam. »Tariq Ramadan. (2009). Mon intime conviction, p. 86.

 

Ce philosophe lui-même musulman voit ainsi le citoyen musulman comme devant s’intéresser à toutes les questions de société qui concernent l’ensemble de la population, musulmane comme non musulmane, telles que les questions sociales, l’enseignement, le chômage et l’emploi, la délinquance, la violence urbaine, les activités des partis politiques, les relations internationales, etc. Les musulmans doivent, dans leur contexte, se préoccuper de comprendre les facteurs qui poussent les jeunes à adopter des interprétations extrémistes de la religion, voire à s’engager parfois dans des actes de violence. Les mariages forcés, l’excision et les crimes d’honneur ne sont pas islamiques, mais liés à des cultures locales qui diffèrent entre elles. Ramadan semble des plus empathiques envers les femmes lorsqu’il affirme que les hommes doivent accepter le fait que « garantir la liberté de la femme signifie accepter que celle-ci puisse faire un choix que l’on comprend ou un autre que l’on ne comprend pas ».

 

La lecture du Coran conduirait donc à respecter la tradition en son sens fondamental sans chercher nécessairement à l’accorder avec la philosophie rationaliste ou scientiste. Ce qui importe est que les musulmans ne s’attachent pas à la lecture littérale du Coran mais qu’ils prennent aussi en compte le contexte actuel des lois et des traditions islamiques.

 

Dans une telle optique, rien n’empêche la charia d’être en harmonie – « empathique » – avec les droits et les libertés de l’humain en général telles qu’elles sont reconnues dans les Chartes des droits humains, et surtout de rejoindre l’ensemble des autres sociétés, qu’elles soient musulmanes ou non.

 

Tariq Ramadan. (2009). Mon intime conviction, p. 86-87, 89, 95, 97.

 

Conférence de Tariq Ramadan : « Réponses aux critiques de prétendus salafîs » : http://tariqramadan.com/blog/2006/08/14/reponses-aux-critiques-de-pretendus-salafis/. Tariq Ramadan. (2009). Mon intime conviction, p. 88.

 

 

[1] Toutes les références aux sources d’information, accompagnées d’explications et de commentaires, sont reportées à la fin de la lettre.