Si on ramène sur un an l’histoire des événements les plus significatifs de l’Univers du point de vue de la science actuelle, on observe une accélération des plus marquées de cette histoire au fur et à mesure où l’on se rapproche du moment présent[1]. Chaque seconde de ce calendrier fictif équivaut à environ 400 ans. La formation du système solaire se produit le 14 septembre et l’apparition de la vie sur la Terre vers le 25 septembre de cette année cosmique. L’apparition de l’Homo sapiens se produit le 31 décembre à 23 h 56, donc à quatre secondes du moment actuel. Tout le XXe siècle tient sur une fraction de seconde. Le moment actuel correspond à minuit.

 

┬ 31 décembre, à minuit et après : ?????

│ 31 décembre, à minuit moins quelques fractions de secondes : Nous, en ce moment

│ 31 décembre, à 23 h 56 : Apparition de l’Homo sapiens

┬ 30 décembre : Disparition des dinosaures

┬ 19 décembre : Premiers vertébrés

┬ 25 septembre : Apparition de la vie sur la Terre

┬ 14 septembre : Formation du système solaire

╧ 1er janvier, à 0 h 00 :  Événement du Big Bang

Figure 3 : Le calendrier historico-cosmique (l’échelle a été déformée pour des raisons de clarté et de présentation)

L’histoire, de toute évidence, n’est pas terminée. Notre univers est marqué depuis le début par un phénomène qu’on pourrait globalement caractériser comme une accélération fractaloïde. Aussi bien à l’échelle de l’évolution des espèces vivantes qu’à celle des technologies de l’information et de la communication, on peut voir dans ce mouvement général différentes échelles d’une même accélération de l’histoire. En effet, ce processus apparaît sur une bien plus petite échelle, qui semble d’autant plus significative que son observation est basée sur un grand nombre de faits de l’histoire récente. La puissance de calcul des ordinateurs, leur miniaturisation, leur accessibilité et tout l’ensemble de phénomènes des technologies des l’information et de la communication semble s’accélérer de façon spectaculaire depuis relativement peu de temps à l’échelle de l’histoire évolutive de l’Univers. Les observations les plus récentes semblent d’ailleurs les plus probantes du phénomène. Depuis environ 50 ans, les médias électroniques se sont généralisés sur la planète, tandis qu’explose le nombre de personnes formées en mathématiques, en informatique ou, en général, dans tous les domaines de recherche et d’enseignement. La longue évolution fractaloïde, d’abord à la fois physique et biologique, puis se confondant dans des histoires millénaires et contemporaine, semble devoir connaître un terme prochain[2]. Le phénomène cosmique d’accélération approche-t-il de sa limite logique et matérielle ? Y aurait-il donc un but, une fin ? Alors laquelle, quand et comment ? Que faire alors : poursuivre le mouvement en nous laissant emporter par l’élan, nous n’aurions qu’à compléter la figure ? Pas nécessairement. D’abord, il y a sûrement encore moyen de progresser dans notre compréhension du phénomène. La fulgurance spectaculaire du phénomène Internet nous laisse tout de même encore un peu de temps ! Devrions-nous songer à nous y opposer carrément ? mais alors au nom de quoi, de quelle liberté ?

Le modèle idéométrique de l’enfant, sorte de simulation de l’humanité actuelle sous l’aspect d’un très jeune enfant, est propre à démontrer un peu des immenses potentialités encore inconnues de la computation sémantique. D’abord l’accélération, phénomène historico-cosmique, semble donner une signification importante à l’espèce humaine et, plus particulièrement, au moment actuel de l’histoire. Supposons que toute l’évolution cosmique, depuis le Big Bang, n’ait fait, en quelque sorte, que préparer tout ce qui existe à ce qui se passe maintenant chez nous. Il semble concevable de trouver l’équivalent de cette espèce fractaloïde de « chrono-centrisme » chez le jeune enfant sur le point d’apprendre le langage.

Tant qu’il n’a pas acquis la capacité de parler, l’enfant tend à se voir lui-même, au présent, comme la raison d’être de tout ce qui l’environne, de son univers. Soyons plus précis: il tend non seulement à se voir comme le centre, mais aussi à se croire lui-même, au présent, le centre multi-dimensionné de tout ce qui existe autour de lui ; son besoin actuel passe avant tout ; il a faim, il veut jouer, il a sommeil : tout cela est pour lui absolu. Le petit enfant, bien sûr, ne comprend pas ce qui lui arrive, y compris lorsqu’il sera en train d’acquérir la capacité effective du langage et que se produira l’explosion lexicale[3]. Or, l’humanité actuelle lui ressemble. Dans tous les projets politiques considérés comme rationnels, on place tel ou tel besoin social de sécurité, climatique ou autre, ou l’exigence de justice avant le reste, tout en se montrant certain de ne pas se tromper. Même les scientifiques ou les chercheurs en général se croient sûrs de pouvoir juger, dès maintenant, de ce qui peut être vrai ou faux, de ce qui peut être bon ou mauvais.

Dans les deux cas, de l’enfant et de notre univers, il y a un centrage. Dans le cas de l’enfant, le centrage se fait sur la conscience de l’enfant et, dans le cas de notre univers, sur la science de l’univers et de l’humain. Dans le cas de l’enfant, en particulier, le centrage est objectif dans la mesure où il correspond à la réalité de son proche environnement, de ses jouets, sa chambre, toute la maternance, qui semblent faits pour lui, ce qui n’est pas faux ; ce centrage n’est pas géométrique, mais lié au moment présent, ce qu’on peut ainsi désigner comme une sorte de chrono-centrisme.

 

 Structure complète    Chronocentrisme  Type de langage émergent
Humanité actuelle Aboutissement apparent de l’accélération historico-cosmique Système de codage sémantique
Enfant (18 mois) Centre apparent d’un univers environnant conçu pour lui Langue naturelle

Figure 8 : Tableau montrant les analogues chronocentriques

de l’accélération de l’histoire et du centrage sur soi de l’enfant

Dans le cas de l’Univers fractaloïde, l’accélération apparaît comme un processus à la fois scientifique et réflexif à plusieurs niveaux, tout en se présentant comme un processus objectif qui aboutit à un certain point de l’espace et du temps. C’est une autre forme du chrono-centrisme. Or, dans les deux cas, on peut voir que la notion générale de langage tient un rôle clé. L’enfant qui apprend à parler sera capable de se décentrer de plus en plus de ce qu’il est en échangeant avec autrui et en se constituant lui-même comme une personne. De même, dans le cas de l’humanité connaissant l’accélération historique, un langage d’un type nouveau semble en passe de jouer le rôle décisif d’une singularité temporelle dans le développement humain à venir.

Le modèle de l’enfant nous éclaire sur le centrage sur soi. Or, cela nous éclaire aussi sur la situation actuelle de l’humain et de sa science, et de son caractère éminemment dépassable. Ce n’est que lorsque l’enfant aura une conscience langagière de soi et du monde, qu’il en saura davantage sur ce qu’il est et sur la réalité au-delà de son petit monde, son lit, son parc, sa chambre… il cessera de se croire le centre d’intérêt de tout ce qui l’entoure, ainsi qu’il l’aura fait antérieurement non sans quelque raison. De même, ce n’est que lorsque l’humain aura développé une sorte nouvelle de science allant de pair avec une sorte nouvelle de langage, une sorte de « surlangue[4] », qu’il comprendra que la science actuelle représente un point de vue très limité sur le réel, qui s’avérera beaucoup plus riche que ce qu’il croit encore à notre époque.

[1] L’astronome Carl Sagan (1934-1996) a publicisé une telle idée en 1980, lorsqu’il créa la série télévisée Cosmos sur le réseau PBS. Le calendrier présenté ici en représente une version simplifiée et modifiée.

[2] Ce qui a été appelé « singularité technologique » représente une idée voisine de celle qui est décrite ici comme terme possible de l’accélération fractaloïde, mais elle s’en distingue en ce qu’elle a plus trait aux intelligences artificielles qu’à l’humain en tant que tel.

[3] Cf. Diane Daviault, L’émergence et le développement du langage chez l’enfant, Montréal, Chenelière Éducation inc., 2011, p. 31-32; Mervis CB, Bertrand J. Acquisition of early object labels: The roles of operating principles and input. In: Kaiser A, Gray, DB, editors. Enhancing children’s communication: Research foundations for intervention. Baltimore: Brookes, 1993. p 287–316.

[4] L’expression de « surlangue » est de Pierre Lévy dans L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, Éd. La Découverte, 1994, p. 16.