SAS

Système d’aide sémantique

(Semantic Assistance System)

Janvier 2015

SAS d'entrée jardin

 

Un nouveau langage et une nouvelle sorte de signification sont en train de naître. Pierre Lévy, en 1994, travaillait déjà à une « surlangue », ce mot étant une « référence secrète » à son grand projet déjà en cours d’élaboration[1]. J’ai moi-même de façon indépendante, en 1997-1998, publié plusieurs textes sur ce que j’ai appelé l’« idéométrie[2] », ou « langage des Dieux[3] », expressions désignant une sorte nouvelle de langage, à un niveau supérieur de complexité par rapport aux langues naturelles. À ce moment, je n’étais pas informé de cette facette importante du travail de Pierre Lévy. Nous avons donc travaillé à une œuvre commune sans le savoir.

Ce qui sera présenté ici émerge de ma rencontre fortuite avec Pierre Lévy sur Twitter, en septembre 2014. Il s’agira, en très résumé, d’une sorte de programme pour l’avenir humain, allant de l’aide au développement de la science au marketing humaniste, qui est ici présenté dans un synopsis que j’espère utile pour la postérité. Un système d’aide original pour l’apprentissage et la recherche scientifiques et philosophiques, le Système d’aide sémantique,  SAS, permettra de définir et de mettre en œuvre des outils et des méthodes originales afin de commencer à réaliser ce programme.

 

L’IEML

Pierre Lévy appelle IEML une sorte de langage, plus précisément un système original de codage sémantique (Information Economy Meta Language en anglais, ou métalangage de l’économie de l’information, en français)  grâce auquel les opérations sur le sens des mots dans la nouvelle mémoire numérique deviennent transparentes, interopérables et computables, ce qui devrait permettre, aussi extraordinaire que cela paraisse, de traduire les langues naturelles les unes dans les autres de même que les concepts des différents champs disciplinaires des sciences humaines ou sociales[4]. L’IEML peut déjà servir d’« outil virtuel » servant à développer de plusieurs façons encore inconnues certaines des potentialités cachées de l’humain actuel. Plusieurs résultats ont été ainsi obtenus. IEML ne fait donc pas que calculer le sens, il en fait aussi. Il permet même de dévoiler des structures cachées de significations.

 

Le problème du big data

Pierre Lévy a annoncé une nouvelle révolution allant de pair avec l’utilisation de l’IEML en tant que métalangage sémantique commun qui permettrait de tirer profit de la situation actuelle marquée par le défi du big data[5].

Le problème du big data n’est pas récent en soi. Il existait déjà du seul fait de manquer de temps pour prendre connaissance de tout ce qui mérite de l’être. Ce qui est récent c’est surtout l’ampleur du phénomène. L’accès aux informations est très facilité par Internet pour un très grand nombre de personnes qui ne pouvaient y avoir accès auparavant. Cependant Internet est à la fois remède et poison puisque, s’il permet plus d’accessibilité aux données, il a aussi pour effet de multiplier les données au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer jusque-là, y compris celles que nous générons nous-mêmes. En fait, Pierre Lévy semble avoir raison d’affirmer que, dans les décennies à venir, il y aura bien plus de données encore mais aussi des outils plus puissants pour les analyser, qui seront en outre, démocratiquement, accessibles à tous. Parmi ces outils, figure le modèle idéométrique de l’enfant[6] qui, précisément, semble lui donner raison sur ce point. Ce modèle transpose le problème du big data au niveau individuel.

Toute personne reçoit bien plus d’informations par ses sens qu’elle n’en retient et n’en a besoin. Dans le cas d’un jeune enfant, c’est la même chose avec la différence que son cerveau se développe de façon particulièrement rapide. D’une part, son cerveau en croissant reçoit et traite de plus en plus d’informations mais, d’autre part, il devient en même temps capable d’en traiter utilement de plus en plus. Donc sa situation est analogue à celle de l’humanité d’aujourd’hui, qui reçoit et traite de plus en plus d’informations, mais qui, en même temps, se dote de moyens de plus en plus puissants pour les analyser et les utiliser. Cependant, au stade de développement qui correspond à son âge – 18 mois, supposerons-nous ici –, l’une des caractéristiques de l’enfant est son développement intellectuel rapide. En outre, ce qui est vraiment nouveau à ce stade est la capacité de se décentrer de lui-même grâce aux connaissances qu’il peut acquérir par le moyen du langage avec la ou les personnes de son environnement immédiat. Justement, le métalangage IEML créé par Pierre Lévy à l’usage de l’humain globalement se trouve à correspondre à cette capacité toute nouvelle de l’enfant. Examinons le tableau suivant.

 

 Structure complète  Type de big data  Type de langage émergent 
Humanité actuelle Big data généré par Internet Métalangage(fondé sémantiquement)
Enfant (de 18 mois Données produites ou générées par les organes sensoriels et le cerveau Langue naturelle(fondée biologiquement)
Cellule Pullulement des macromolécules        (« soupe primordiale » Code génétique(fondé physiquement)
Atome État dispersé et désordonné de la matière(« équilibre thermique de l’univers primordial ») Numéro atomique(fondé mathématiquement)

Figure 1 : Tableau des formes du big data et du langage

en fonction du type de structure complète émergente

 Ce tableau donne un aperçu de la puissance de l’idéométrie en tant qu’outil de vulgarisation créatrice, en même temps qu’instrument d’approfondissement de la compréhension du monde. Il génère également un problème d’interprétation quant à la signification réelle de telles correspondances entre des domaines aussi éloignés entre eux.

La structure complète est l’expression utilisée ici afin de désigner trois concepts scientifiques de base, respectivement, de la physique, de la biologie et des sciences humaines, soit l’atome, la cellule et l’être humain. Dans le tableau, l’être humain est en l’occurrence un jeune enfant. De plus, une quatrième structure complète a été surajoutée de façon hypothétique, soit l’humanité actuelle en tant que prolongement naturel de la séquence. Dans leurs champs respectifs, ils jouent chacun le rôle de l’élément constitutif de la réalité physique, biologique ou humaine. Ces trois structures complètes ne se correspondent pas sur la base d’une ressemblance ni de traits qualitatifs communs. Elles se correspondent dans leur rapport à l’ensemble d’un ordre de réalité, lequel est compris en fonction de différences avec d’autres niveaux du réel.

L’humanité actuelle connaît de plus en plus le problème du big data au sens propre. Elle prend peu à peu conscience de ce qui lui manque pour surmonter ce problème, qu’elle tend à voir comme un défi à relever plutôt qu’un problème insoluble.

Au niveau cellulaire, ce qui correspond au big data se trouve dans le désordre des macromolécules, dans la soupe originelle[7], avant que n’apparaissent celles qui sont auto-réplicatives, comme les molécules de type ADN. Ces nouvelles macromolécules, en se reproduisant de plus en plus, sont ainsi parvenus à devenir assez nombreuses pour limiter le « bruit » fait par les autres.

Au niveau atomique, la situation est semblable à celles du niveau cellulaire à ceci près que les atomes n’ont aucune propriété similaire à l’autoréplication. Elles ont cependant l’équivalent par leur stabilité relative, liée au numéro atomique. Elles se sont donc multipliées aux dépens des pseudo-structures de particules trop éphémères, comme par exemple le doublet de neutrons ou le doublet de protons, alors que par exemple la réunion d’un proton et d’un neutron, soit le deutérium, avait suffisamment de stabilité pour se multiplier.

 

Le développement humain à venir

Dans le système de codage sémantique IEML tel que conçu par Pierre Lévy, six primitives sémantiques sont posées initialement en tant qu’éléments de base capables d’exprimer par leurs combinaisons toutes les significations possibles aussi complexes soient-elles. Ces primitives ont été définies comme E (vide ou néant), le couple U (virtuel), A (actuel) et, le triplet S (signe), B (être) et T (chose). Elles permettent de situer chacune des composantes du tableau suivant.

Le paradigme de l’aide au développement humain à venir dans l’IEML
Signe (S) Être (B) Chose (T)
Potentiel réel virtuel (U) Vulgarisation-création (potentiel réel de connaissance à venir) Relation- traduction (potentiel réel de conceptions éthiques à venir) Développement humain (potentiel réel de conceptions du pouvoir à venir)
S   développement de la science (et du GEA) S   interprétation aidante (convergence) S   éducation (not. développement de l’enfant ; dév. de la pensée critique)
B   résumés adaptés B   localisation sémantique B  corrections créatives
T   récurrence (création méthodique de sens) T   reconnaissance des autres (personnes, groupes et divinités virtuelles) T   marketing sémantique humaniste (transparence symétrique)
Potentiel effectif actuel (A) Connaissance (potentiel effectif de connaissance) Éthique (potentiel effectif de conceptions éthiques) Pouvoir (potentiel  effectif de conceptions du pouvoir)
S   sciences  S   gouvernance S   compétences
B   sagesses B   Valeurs B   morale
T   arts T   droits/obligations T   ressources

Figure 2 – Tableau du processus à venir de développement humain

Ce diagramme (Figure 2) permet donc de localiser les entrées du tableau en termes des coordonnées indiquées par les primitives sémantiques U, A d’une part, et S, B et T d’autre part. L’organisation du tableau peut être vue comme celle d’un système de coordonnées sémantiques dans un espace tridimensionnel (U, A) x (S, B, T) x (S, B, T). Cette notation sera des plus commodes afin de référer aux différents éléments du tableau. Par exemple, dans l’expression « développement humain (U, T) » le U représente la partie supérieure du tableau ; le T placé entre parenthèses représente la troisième colonne du tableau. On indique donc la troisième colonne par (U, T), dans la partie supérieure, et (A, T), dans la partie inférieure du tableau. Autre exemple, (U, B, T) représente, dans la partie supérieure U du tableau, à la colonne B, le troisième élément, donc T ; il s’agit ainsi de la « reconnaissance des autres ». La même convention s’applique aux sections suivantes.

La Figure 2 suggère un développement à venir de l’humain en général envisageable sur le long terme (plusieurs générations) obtenu à partir d’une extension de la correspondance entre le jeune enfant et l’humanité actuelle. Toutefois cette correspondance n’apparaît pas ici ; elle sera expliquée plus loin, dans le texte. Il faut comprendre ce diagramme comme indiquant la direction générale la plus complète possible d’un développement humain global. C’est, dans les termes de Pierre Lévy, une « carte conceptuelle », une « boussole sémantique » montrant la direction générale d’un développement équilibré[8]. Cependant, si on l’envisage sur le long terme à venir, le développement humain devra excéder les cadres de la compréhension actuelle de l’humain d’après les sciences humaines existantes. C’est ainsi que procède la logique du prolongement des séquences idéométriques, qui simulent en quelque sorte, les paroles maternantes adressées à l’enfant, qui figure toujours ici l’humanité actuelle. Ce diagramme montre donc de façon aussi complète que possible (effectivement possible) les dimensions significatives du développement humain qui correspond à la compréhension actuelle de la science. Cependant il ajoute un ensemble de symétries qui sont en outre significatives d’une nouvelle compréhension inédite du développement humain actuel et à venir, et qui correspond au prochain stade de développement de l’humanité par analogie avec celui de l’enfant. Ce qui est le plus beau dans cette affaire, c’est que cela fonctionne très bien. On peut parler, donc, de correspondance idéométrique sur la base du modèle de l’enfant.

 

Explications des termes du tableau (Figure 2)

Afin de bien comprendre ce qui suit, il nous faut quelques nouveaux concepts, notamment ceux de la sphère sémantique et du GEA, qui sont apparentés l’un à l’autre. Appelons ici GEA, « grand ensemble autoréférentiel », l’ensemble des œuvres ou des documents qui font l’objet de une ou plusieurs références dans n’importe quel texte existant[9]. Il correspond à la partie référentielle de la sphère sémantique selon Pierre Lévy[10]. Nous dirons donc que le GEA équivaut à la sphère sémantique référentielle, soit la partie de la sphère sémantique dont les éléments ont au moins une certaine crédibilité scientifique ou littéraire, le degré de crédibilité dépendant des références sur lesquelles ils sont fondés. Par exemple, la théorie du Big Bang est fondée aujourd’hui sur un grand nombre de références scientifiques, correspondant à des théories validées et aux observations parmi les plus fiables, d’après les revues les plus reconnues de la physique. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet, mais nous nous limiterons ici à ces quelques explications[11]. Pour la suite du texte, il sera utile de se référer au tableau de la Figure 2 afin d’y situer les types d’aide au développement humain à venir au moyen des primitives sémantiques.

 

Le SAS comporte plusieurs dimensions d’aide. Passons-les ici en revue tout en se référant au tableau de la Figure 2, la recherche à venir. Les différents éléments du tableau, ou des sous-ensembles seront identifiés au moyen des primitives sémantiques. En voici la liste :

 

Le fétichisme de la pensée (U, T, B)

Les corrections créatives (U, T, B)

Rigueur et impression de rigueur (U, T, B)

Le faux présupposé de maturité (U, T, B)

La pensée critique (U, T, S)

La vulgarisation créatrice (U, S)

Le résumé (U, S, B)

La récurrence (création méthodique de sens) (U, S, T)

L’analogie verticale (U, S, T)

Le développement de la science (U, S, S)

Les sciences en tant que champ sémantique unifié (U, S, S)

Le potentiel réel de la nature (U, S, S)

L’interprétation aidante (U, B, S)

La localisation sémantique (U, B, B)

La reconnaissance des autres (U, B, T)

Les différences (U, B, T)

Un Dieu virtuel (U, B, T)

Un Dieu imparfait (U, B, T)

Les échanges productifs (U, S, S)

Le marketing humaniste et la transparence symétrique (U, T, T)

 

Le « U » (« virtuel ») qui apparaît dans chacun des cas signifie que chacun correspond à un potentiel réel du développement humain à venir, mais qui n’est pas encore un potentiel effectif[12], accessible, au cours des prochaines années ou décennies. Le « S » (« Signe ») correspond en gros à ce qui concerne des  connaissances qui pourraient se développer, à partir d’échanges d’idées ou de textes vulgarisés. Le « B » (« Être », de « Being ») correspond à la signification, au sens, ou la connaissance, telle qu’on la concevra alors. Le « T » (« Chose », de « Thing ») correspond enfin à une réalité en soi, qui peut être visée plus ou moins clairement par nos connaissances. Bien sûr, plusieurs interprétations sont possibles, certaines étant plus significatives ou créatrices que d’autres.

 

Le fétichisme de la pensée (U, T, B)[13]

Pierre Lévy s’est souvent fait dire que mettre sur pied un système de computation sémantique fonctionnant globalement était impossible puisqu’on n’a jamais fait cela[14]. Alors la question pertinente ici est comment déterminer ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ? Il est sous-entendu, par ailleurs, que les seules possibilités « qui soient » sont celles effectivement reconnues par le GEA du moment. Cette attitude est cohérente avec l’espèce de restriction mentale qui fait juger qu’une pensée infra-référentielle n’est pas une « pensée », uniquement parce qu’elle n’est pas publiée encore, ou qu’elle n’est pas publiable. L’une des conséquences les plus claires de ce type de préjugé est que les déclarations inflexibles d’impossibilité ont été très fréquentes dans l’histoire de la pensée scientifique.

Littéralement, le fétichisme de la pensée scientifique ou philosophique signifie que l’être (B) est fétichisé en chose (T). Cela donne ici une interprétation pratique, quoique non nécessaire au niveau purement logique, parce que c’est surtout la structure de l’ensemble des significations qui importe. Ces indications seront celles d’une localisation sémantique conforme à l’IEML au sein d’une structure idéométrique. Cependant explicitons ce qu’est ici le fétichisme de la pensée.

On sait que le mot « fétiche » provient du portugais feitiço, qui signifie artificiel ou faux. Au sens propre le fétiche représente l’incarnation d’un esprit et, de ce fait, il est considéré comme doué d’un pouvoir magique. Les Portugais appliquaient ce terme aux croyances des sociétés primitives de l’Afrique. Nous en retiendrons ici le sens d’artificiel et faux ainsi qu’une certaines connotation du pouvoir magique. Il est possible de montrer qu’il existe encore une sorte de fétichisme très répandu, particulièrement chez les philosophes, et qui concerne l’usage qu’ils font du langage.

Le fétichisme verbal consiste à utiliser un mot, ou une expression, comme si sa signification la plus essentielle était déjà acquise dans et par le discours que l’on tient immédiatement. En d’autres termes, on fétichise un terme lorsqu’on croit que sa signification peut être comprise dans l’immédiat sans tenir compte des changements profonds que les auteurs futurs seront susceptibles de provoquer en elle. Ce fétichisme consiste à ignorer le simple fait des restructurations possibles du GEA de l’avenir.

Un autre fétichisme étroitement apparenté au précédent concerne plutôt les concepts indépendamment des mots qui servent à les désigner. Nous parlons en ce sens de fétichisme conceptuel, lorsqu’un concept est posé comme s’il n’y avait aucune possibilité future de remise en question de sa signification ou de sa pertinence. En ce sens, il existe un grand nombre de mots et de concepts qui sont fétichisés. Il sera possible de distinguer entre un fétichisme positif, selon lequel un terme aurait acquis une fois pour toutes la signification qui le rend indispensable et la connotation positive qui en fait la valeur, et un fétichisme négatif, selon lequel une certaine conception doit être rejetée parce qu’on a bien critiqué et rejeté définitivement toutes les significations possibles qui auraient paru, avant son examen, utiles ou valables.

Les auteurs, au cours de l’histoire, ont eu fortement tendance à s’approprier les mots en les fixant ou en les stabilisant au sens qu’ils prenaient à leur époque. L’un de leurs principaux motifs a été sans doute de chercher à éviter les confusions de sens possibles. En définissant une fois pour toutes un terme, on a cru mettre fin aux ambiguïtés, mais surtout on a eu la conviction de déterminer rationnellement, ou scientifiquement, ce que serait le seul sens, véritable et authentique, du terme. On a estimé qu’une signification exacte et précise était nécessaire et qu’elle était nécessairement celle qu’on avait trouvée. On se croyait tout à fait en mesure de le faire, et ce, sans questionner la possibilité même de le faire à ce stade. Or, la situation n’a pas changé aujourd’hui : les auteurs en général tendent encore à ignorer complètement la simple possibilité de restructurations profondes, les potentialités à venir du GEA, et s’estiment généralement capables de formuler correctement les questions et les concepts, exactement comme si toutes les générations futures n’auraient d’autres choix que d’accepter ces formulations et les trouver appropriées et pertinentes.

Les auteurs contemporains, s’ils concèdent très facilement ne pas tout savoir et n’avoir pas tout formulé et défini, ont toutefois l’intime conviction d’avoir la pleine capacité de juger, d’être en mesure de profiter des retombées d’une rationalité enfin devenue adulte, après plusieurs siècles de tâtonnements. Même s’ils admettent ne pas les connaître toutes, ils croient être mesure de juger de la validité de toute question ou problème, ou de toute formulation données. Ils se croient volontiers en mesure 1) de poser correctement le problème et 2) de le résoudre immédiatement (c’est-à-dire d’en actualiser la solution à leur époque). Puisque la solution apparaît fuir de façon récurrente, il en résulte souvent l’impression d’être confronté au mystère, ou à l’énigme impénétrable.

On s’imagine qu’à défaut de la chose on en possède du moins l’idée : même cette impression est trompeuse. Nos idées actuelles devront être revues en profondeur, corrigées, repensées, reformulées, et ce, un nombre x de fois, au moins autant de fois qu’il y aura des stades futurs restructurant la pensée des époques alors antérieures, y compris l’époque actuelle.

Une attitude doublement fétichisante, très répandue à l’époque actuelle, est celle de prétendre à « la bonne lecture », à « la démystification lucide », ou encore à « l’explicitation », entendue comme exhaustive, à « l’interprétation fidèle » et « au retour à l’origine ». Tous ceux qui font ce genre d’accouchement ont la nette impression, ou entendent donner la nette impression, de fermer tout un volet référentiel : après leur travail, on n’aura qu’à s’y référer sans en avoir rien à modifier d’essentiel. Sinon, à quoi bon ? Son interprétation doit bien être « révélatrice ». En premier lieu, ils doivent s’appuyer sur des sources référentielles préalablement fétichisées, à moins qu’ils ne les fétichisent eux-mêmes. On ne tient pas compte de ce que produit et crée continuellement la vie référentielle elle-même. Si nos œuvres ne sont pas « révélatrices », alors qu’en reste-t-il ? Elles peuvent être marquantes, comme l’ont été celles des Parménide et Platon,…,  même si c’est d’une façon que nous ne pouvons pas encore concevoir, qui nous paraîtrait peut-être scandaleuse. Il est doublement fétichisant de prétendre reconstituer le sens originaire d’une œuvre parce que l’idée même de ce sens est traitée comme un fétiche.

 

Les corrections créatives (U, T, B)

La correction créative s’entend ici, d’abord, comme sémantique, c’est-à-dire comme une correction au niveau du sens et qui ce faisant crée du sens. Ce qui précède permet de définir un fétichisme ontologique, selon lequel ce qui n’est pas connaissable immédiatement (à l’échelle de l’histoire) n’a pas et ne peut avoir d’existence. Puisque l’on n’a pas de catégories pour le décrire, le représenter ou l’expliquer, et puisque, par ailleurs, on suppose une maturité acquise  quant à sa capacité de catégoriser, l’objet ne doit pas être possible. C’est un fétichisme déréalisant qui découle du défaut d’impressions suffisantes au niveau supercollectif (de l’ensemble unique des sociétés). Tel semble être le schème de base de tout réductionnisme : l’objet qui ne s’explique pas par le modèle n’existe pas ou n’a pas d’existence significative. Inversement, le fétichisme ontologique implique l’assurance que ce qui sert de catégorisation actuelle est « nécessaire » puisqu’ « il n’y a pas d’autres possibilités ». Ainsi en va-t-il pour le scepticisme tel qu’il a été pensé classiquement. Il devient refétichisant, après avoir défétichisé, parce qu’il nie globalement les possibilités nouvelles de connaissance.

 

Rigueur et impression de rigueur (U, T, B)

Nos plus grandes assurances actuelles en matière de savoir et de jugement s’appuient sans doute sur les mathématiques ; on les prend souvent comme ce qui illustre le mieux notre capacité d’accéder à des certitudes. Certains auteurs plus réservés à ce sujet soutiennent que « tout ce qui est humain est faillible » et que, par conséquent, il ne faut pas exclure par principe la possibilité qu’une erreur se soit glissée dans la preuve d’un théorème, que personne n’aurait encore découverte. Cependant, il nous faut aller plus loin et reconnaître qu’au-delà des erreurs subreptices, il y en a d’autres, beaucoup plus profondes, dont l’idée même nous échappe encore. Nous serions incapables de comprendre même si quelqu’un de compétent (c’est-à-dire d’après un stade futur du GEA) tentait de nous l’expliquer, à moins de supposer qu’elle puisse nous instruire de toute l’évolution du GEA jusqu’à cette époque-là, ce qui supposerait que, non seulement il ait le temps de le faire, mais que nous soyons psychologiquement et moralement assez ouverts pour absorber toutes les nouvelles notions requises et adopter les attitudes appropriées. Pour en saisir la difficulté, il suffit d’imaginer les obstacles que nous devrions surmonter pour faire comprendre notre logique, notre philosophie et le sens de nos convictions  éthiques et démocratiques à un individu d’une société paléolithique, voire du Moyen Âge ou du XVIIe siècle européen.Beaucoup de ce qui apparaît maintenant comme des fautes élémentaires ou grossières sur le plan de la rigueur passaient normalement inaperçu de la part des logiciens ou des mathématiciens des siècles antérieurs. De même, nous sommes inconscients de certaines de nos fautes les plus grossières.

La rigueur n’est pas un acquis mais une recherche. Dans l’histoire des mathématiques, elle a été en progrès constant, de grande époque en grande époque, sans avoir atteint aujourd’hui un statut définitif[15]. Les erreurs et les fausses interprétations y sont moins flagrantes, peut-être, que dans les autres disciplines, mais les restrictions mentales à l’égard des nouveautés y sont au moins aussi fortes que partout ailleurs. Il n’y a pas d’exemple de démonstration totalement fausse qui ait perduré à travers les siècles, d’un pseudo-savoir que l’on jugerait aujourd’hui complètement vide de sens[16]. Pourtant la double naïveté y est aussi présente que partout ailleurs. À chaque époque, y compris la nôtre, on a cru en haut lieu que les démonstrations étaient alors rigoureuses et que l’on avait atteint les sommets de l’abstraction et de la généralité.

On utilisera ici l’expression d’impressionnisme verbal pour caractériser le texte obscur, flou ou ambigu. Voici comment en motiver l’utilisation. L’humanité est très impressionnable, elle ignore sa propre situation d’immaturité. En tant que sujet en croissance, elle ressent des impressions de connaissance et de rationalité comme s’il s’agissait de connaissance et de rationalité accomplies. Les impressions de l’humanité ne sont ni vraies ni fausses, mais elles réussissent ou elles échouent. Plus précisément, elles réussissent jusqu’à un certain point, jamais autant que l’humanité tend à le croire sur le coup, souvent plus que ce qu’elle tend à croire après coup. Ainsi, les auteurs modernes du GEA tendent à admirer exagérément la science moderne et à se fier au sens critique qui y apparaît ; en revanche, ils tendent à décrier exagérément la pensée classique, qu’il s’agisse des sciences antiques ou médiévales, ou de la métaphysique classique.

Des mots comme connaissance, science, rationalité, jugement, critique produisent un certain effet qu’il faudrait distinguer de leur véritable signification, que nous ignorons. Ils sont l’expression d’une impression supercollective et, tout à la fois, ils créent une impression par eux-mêmes. Le mot science, par exemple, représente la plus forte impression de savoir que l’humanité – ou GEA – ait jamais éprouvée dans son histoire jusqu’à présent. Son utilisation avec des expressions dérivées telles que scientifique, chercheur, spécialiste ou savant produisent en outre un effet d’engagement bien particulier, qui est la connaissance référentielle. Ainsi en va-t-il des mots philosophes ou penseurs, qui supposent également l’existence de références authentifiées. Si ces mots continuent d’être employés, c’est parce qu’ils ont reçu des générations antérieures une efficacité à produire de nouvelles impressions et à désigner des expériences dont la portée est supercollective.

L’impressionnisme dont il est question ici, à la différence de l’impressionnisme pictural, ne cherche pas à créer un sens qui manifeste l’antérieur. Il ne traite pas la lumière comme un élément essentiel et mouvant. Cependant, d’une certaine façon, il cherche comme lui à saisir l’instant présent. Il s’agit également de reconstituer le mouvement et la fluidité, en renonçant (provisoirement, c’est-à-dire à notre époque) au « conceptuel ». Comme l’impressionnisme pictural, il y a rupture avec la manière classique. Il s’agit ici de commencer à prendre conscience de ce qui est resté illusoire dans notre façon de saisir ce qui nous apparaît. Il nous faut d’abord constituer une réalité qui est nous puis, ensuite seulement, entamer ce qui pourrait être une exploration simple, spontanée et moins naïve. L’instant présent, pour nous, est la pure sensation supercollective, accompagnée de tous ses effets immédiats sur notre sensibilité. L’impressionnisme philosophique ne se désintéresse pas du conceptuel, au contraire, mais il faut d’abord discerner qu’il n’y a encore jamais eu de projet de conceptualisation mené à bien, jamais de « Concept-savoir » accompli. Rien n’indique que ce sera pour très bientôt.

Il en résulte un certain nombre de principes, caractérisant l’approche impressionniste active telle qu’elle pourrait être appliquée à la recherche en général, à notre époque[17]. En voici quelques-uns :

  1. Il ne faut pas prétendre juger de façon définitive.
  2. Il ne faut pas nier les possibilités (sauf, peut-être, si d’autres prétendent à tort à l’actualisabilité immédiate)
  3. Il ne faut pas déclarer qu’on donne « la » formulation, « l’ » explicitation, « l’ » éclaircissement, etc.

En outre, il faut ajouter que les affirmations ou les négations doivent généralement être faites de façon à laisser entendre le non-jugement-définitif. À cet égard, il est bon de noter que l’utilisation de l’expression « sans doute », devrait être favorisée puisqu’elle ne signifie nullement, en effet, « de façon apodictique » ou « indubitablement », mais plutôt, par exemple, « il ne faut pas trop en douter » ou « il ne faut pas croire nécessaire d’en douter ».

Le faux présupposé de maturité (U, T, B)

Ce qui est appelé ici fétichisme de la pensée implique la croyance, souvent implicite, que l’humanité a découvert tout ce qui est essentiel en ce qui concerne la pensée rationnelle comme telle. Il n’est pas nécessaire de croire que l’humanité ressemble à un vieillard fini. Il suffit de poser ses concepts et ses définitions, de s’exprimer généralement comme si elle avait atteint la maturité. On dit souvent, aujourd’hui, que l’avenir sera fabuleux en pensant à la technologie et aux développements appliqués des sciences de la nature ou de la société. Toutefois, on entend rarement l’ « avenir fabuleux » au sens de mutations extraordinaires dans la rationalité elle-même, c’est-à-dire dans la structure même de nos catégories les plus générales, ontologiques, épistémologiques ou éthiques.

Le fétichisme imprègne le langage courant. Par exemple, une certitude qui n’est pas parfaite et irréfutable n’est plus une certitude. Il en va de même pour l’objectivité ou la connaissance, la science, la vérité ou Dieu. On oppose volontiers la « différence qualitative » à la « différence de degré ». Comment distinguer des degrés dans la certitude ? Il arrive pourtant que l’on parle de « certitude pratique », lorsque la probabilité est suffisamment grande et que la probabilité de non-réalisation est négligeable. L’un des problèmes posés par le fétichisme de la pensée est qu’il se trouve solidement noué à des préjugés qui se présentent sous l’aspect de conditions formelles de l’attitude sérieuse, rigoureuse ou scientifique.

 La pensée critique (U, T, S)

La pensée critique permet d’identifier et de mettre en évidence les croyances mal fondées, les sophismes, le dogmatisme et les attitudes d’exclusion en général[18]. Cependant ici on insistera surtout sur la critique de textes et d’opinions, non pas faite dans le but de museler ou de discréditer une source, mais plutôt pour aider les personnes concernées à avancer dans leur propre développement vers l’autonomie. Cette critique se veut donc aidante et, par le fait même, créatrice, de nature à faire découvrir ce que l’autre peut être et faire par lui-même afin qu’il devienne apte à développer sa propre critique.

L’IEML en tant qu’outil sémantique, permettrait d’élaborer des critiques à partir du sens des textes et en vue du sens de la critique elle-même. Cela pourrait par exemple consister à identifier un manque de références sémantiquement pertinentes, ou à mettre au jour une forme ou une autre de fétichisme de la pensée, d’impressionnisme verbal, ou d’attitude d’anathème ou, en général, de nuisance au développement de l’autonomie.

 

La vulgarisation créatrice   (U, S)

Le système de codage sémantique pourra s’avérer l’outil idéal pour trouver des citations originales et pertinentes puisqu’il sera en mesure d’exploiter des ensembles massifs de données beaucoup plus rapidement que n’importe quel humain. L’une des premières fonctions de la computation sémantique consiste à assurer l’interopérabilité des savoirs spécialisés. Cela représente le franchissement des barrières disciplinaires habituelles et indique donc la possibilité de renouveler profondément la vulgarisation scientifique ou, plus généralement, la vulgarisation des discours spécialisés telles que ceux des sciences, de la philosophie ou des études littéraires.

Les virtualités réelles de la computation sémantique nous sont encore inconnues pour la plupart, mais le seul fait de pouvoir soulever un peu le voile libère déjà d’immenses potentialités pour la science et pour l’humain. On pourra découvrir par exemple un peu des significations cachées des études scientifiques elles-mêmes et apercevoir peut-être la signification même de la science telle qu’elle a été conçue jusqu’à présent dans une évolution encore ouverte.

La vulgarisation par la computation sémantique sera des plus profitables aux profanes, mais aussi aux spécialistes, qui cesseront de n’être versés que dans un domaine pointu et donc d’être profanes dans tout le reste, et qui pourront ainsi cesser de négliger le pourquoi de la part du réel qu’ils étudient.

La vulgarisation devient créatrice lorsqu’elle suscite le savoir là où il n’est pas et lorsqu’elle fait comprendre aux profanes ce qui leur est d’habitude incompréhensible. Assistée par les outils de la sphère sémantique, elle fera comprendre des phénomènes qui sont actuellement trop complexes pour être étudiés dans une seule discipline particulière. Par exemple, que penser du phénomène de l’accélération de l’histoire, qui est aussi bien celle de l’univers physique incluant la biosphère ? Cela nous impose-t-il un étrange tempo[19] ? Ou encore, que penser de l’allure effrénée des technologies actuelles qui se complexifient toujours plus et génèrent des données en quantités de plus en plus colossales, cela ne nous infériorise-t-il pas au profit de la machine[20] ?

 

Le résumé  (U, S, B)

Un système de codage sémantique sera susceptible de renouveler l’art du résumé. Comment dire la même chose en moins de mots ? L’expression « la même chose » peut varier en fonction du destinataire. Un bon résumé dépend de la langue du destinataire et de sa culture, de son âge et de son sexe, de son niveau d’éducation et de ses connaissances, de ce que cette personne voudrait en faire, par exemple un aperçu ou une synthèse, sans oublier qu’il dépend aussi des caractéristiques du texte à résumer. Le meilleur résumé dépend de sa façon de rendre l’« esprit » du texte et, dans certains cas peut-être, d’être meilleur transmetteur de cet « esprit » que le texte lui-même. Le tableau de la Figure 2, plus haut, donne un exemple de résumé qui synthétise, sous la forme des principales configurations sémantiques, l’ensemble des potentialités humaines aujourd’hui sur le point de devenir effectives.

 

La récurrence (création méthodique de sens) (U, S, T)

Toutes les applications de l’aide au développement humain à venir dans l’IEML (voir Figure 2) ont été trouvées par un processus créatif de récurrence. Voyons ici comment.

Appelons récurrence sémantique l’application itérative d’une correspondance idéométrique. Le point de départ est le couple virtuel / actuel[21], tel qu’illustré dans le Schème de base.

Schème de base:   U (Virtuel) — A (Actuel)

 

Le couple virtuel / actuel peut ensuite être interprété comme se reproduisant de façon récurrente d’après les deux Schèmes 1 et 2 qui suivent :

 U (Potentiel réel) → A (Potentiel effectif)

 Schème 1- Le couple virtuel / actuel interprété comme (potentiel réel) / (potentiel effectif)

 

 A (Potentiel effectif) → A’ (Fait)

 Schème 2 – Le couple virtuel / actuel interprété comme (potentiel effectif) / (fait)

 

Le potentiel effectif doit être compris comme une possibilité et non comme un fait, mais ce n’est pas une simple possibilité ; c’est une possibilité effective, l’italique signifiant ici que l’effectivité est vécue comme un moment présent effectif.  Le mot « effectif » en ce sens s’applique aussi bien dans le cas d’un « potentiel effectif » que dans le cas d’un « fait qui s’est effectivement produit ». Dans le premier cas, ce n’est encore qu’une possibilité mais qui peut être actualisée dès le moment présent (ou l’époque présente). Dans le second cas, ce n’est plus une possibilité mais quelque chose de réel qui s’est actualisé. Il faut donc distinguer trois modalités. En ordre : U signifie potentiel réel, A signifie potentiel effectif et A’ signifie fait, ce qui peut se représenter comme la séquence qui suit :

U →  A →  A’

Ce processus modal se déroule normalement dans le temps en tant qu’orienté comme l’indiquent les flèches.

Exemples au niveau individuel : Cette séquence peut signifier, par exemple, qu’un potentiel réel d’acquisition du langage U, pour un enfant de 12 mois, devient un potentiel effectif du même type A pour l’enfant de 18 mois, et un fait A’, lorsque l’enfant parle effectivement. D’un point de vue pragmatique, il y a dans cette séquence deux sortes d’effectivité, l’une qui consiste en une possibilité immédiatement réalisable comme celle d’enseigner par la personne qui est devenue enseignante, même si c’est à un moment où en l’occurrence elle n’enseigne pas, et l’autre qui consiste dans le fait d’être en train d’enseigner[22].

Exemple au niveau de l’humanité actuelle : En ce concerne la désinformation dénigrante mutuelle entre les groupes en conflit, un système efficace de codage sémantique sera en mesure de reformer explicitement la désinformation dénigrante médiatique systématique qui a été et est encore si nuisible aux groupes d’appartenance identitaire (nations, groupes religieux,…). Or, il n’existe pas encore en fonction (en 2015) de tels systèmes de codage, qui sont donc encore à l’état de potentialité réelle mais non effective. Lorsqu’un tel système sera mis sur pied, cette potentialité deviendra effective et, lorsque la reformation des images de groupes sera effectuée, la potentialité effective deviendra un fait.

 

L’analogie verticale (U, S, T)

Il s’agit ici, entre autres, d’exprimer l’idée d’un dépassement, d’une transcendance. Dans le mot analogie, le préfixe « ana » signifie « en haut » ou « vers le haut ». L’analogie verticale suppose la prise en compte d’au moins trois niveaux de réalité. S’il y en a trois, sa forme est « A1 est à A2 ce que A2 est à A3 ». S’il y a plus de trois niveaux, la forme générale est : « An-1 est à An ce que An est à An+1 », où n est plus grand ou égal à 2. Un exemple classique d’analogie verticale implique les trois niveaux de l’animal, de l’humain et du divin : l’animal est à l’humain ce que l’humain est au divin[23]. Un autre exemple, particulièrement fécond, est celui de l’Allégorie de la caverne. Voici, en bref, comment Platon la décrit :

[Socrate :] « Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde visible au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l’éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l’ascension de l’âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible l’Idée du Bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu’elle est la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau en toutes choses ; qu’elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière ; que, dans le monde intelligible, c’est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l’intelligence ; et qu’il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.[24] »

Dans ce court extrait, l’analogie verticale n’est pas entièrement explicite. Il est assez clair cependant que Platon distingue trois niveaux :

  • la caverne, les prisonniers, les ombres et la lumière du feu qui les produit ;
  • la région supérieure, l’homme affranchi de ses liens, les objets et la lumière du soleil ;
  • le lieu intelligible, l’ascension de l’âme, les idées et l’Idée du Bien.

Chaque élément de l’histoire que raconte Platon trouve son intelligibilité dans la série de rapports analogiques qui relient les trois niveaux, la différence entre les niveaux 1 et 2 correspondant méthodiquement à la différence entre les niveaux 2 et 3. Jusqu’à la dernière phrase de l’extrait, Platon entend tout en inférer et il ne serait peut-être pas exagéré de dire qu’ils sont la clé de sa philosophie.

Dans le cas du modèle idéométrique de l’enfant, l’analogie de base est celle de l’enfant en bas âge et de l’humanité (dont la « conscience » correspond au GEA) en tant que GEA. Cette analogie est verticale et se développe sur au moins trois niveaux, soit celui de l’enfant, celui de l’humanité et un niveau supérieur, plus abstrait, qui représente la prise de perspective sur l’humanité. Ainsi, on peut établir une série de rapports entre deux ordres de différences. D’une part, on considère les différences entre l’enfant et l’individu adulte, avec la perspective de l’enfant sur son propre développement, sa réalité et la réalité environnante, et celle de l’adulte sur le développement de l’enfant. D’autre part, on envisage les différences entre l’humanité dans son histoire et ce qu’elle pourra devenir, jusqu’à un stade d’accomplissement qui correspond à son état adulte, et les différences des perspectives qui correspondent à ces deux situations. Cette analogie verticale peut être développée avec consistance et ainsi servir à déployer un ensemble de possibilités conceptuelles dont plusieurs sont originales. La différence principale de cette analogie verticale avec celle de la caverne est qu’elle n’est pas fictive, mais constituée de liens précis entre des concepts scientifiques.

Quant au procédé de récurrence, il sert à établir le schéma de base de l’analogie verticale en termes de modalités, de la réalité actuelle (A’, « fait ») à la possibilité effective (A), puis à la possibilité réelle (U), transposable tels quels à la réalité immédiate de la prison-caverne, à la possibilité actuelle du monde naturel (hors caverne), puis à la possibilité décalée, plus abstraite, du monde intelligible. Dans le cas de l’enfant, on peut considérer d’abord sa réalité corporelle et psychique directe (A’), ensuite la réalité environnante actuelle autour de lui (A), puis les potentialités effectives (U), en particulier celles qui sont incarnées par la présence protectrice et nourricière de sa mère, qui est juste là, près de lui. On remarquera ici que la perception de son intériorité corporelle et psychique par l’enfant est modalement différente de la perception du monde extérieure, ce qui correspond bien à la différence de l’égo et du monde extérieur, qui est l’une des différences les plus profondes de tout ce qui existe[25].

Le développement de la science (U, S, S)

 

D’après les modèles idéométriques (modèles de l’enfant ou autres), les conversations longues, c’est-à-dire qui se développent sur le long terme – plusieurs années, décennies, voire générations – devraient être envisagées lorsqu’il est question de recherche en général. Les « pairs » les plus qualifiables sont évidemment surtout dans l’avenir. On ne peut guère savoir à quoi s’en tenir en ce qui concerne même les meilleures théories telles qu’elles seront jugées dans un futur plus ou moins éloigné. Ainsi en font foi les théories de la physique, qu’il s’agisse de la théorie gravitationnelle de Newton, d’abord considérée comme définitive puis dépassée par la suite. Aujourd’hui, la théorie de la relativité et la théorie quantique, ne sont sans doute pas les plus perfectionnées possibles étant donné qu’elles se contredisent entre elles. On pourra ainsi poser des questions dont la formulation s’affinera jusqu’à l’obtention d’une hypothétique réponse satisfaisante. Dans cette optique, les critiques contre le fétichisme et l’impressionnisme passif seront tout à fait pertinentes en ce qui concerne l’ensemble de la science actuelle. Les chercheurs devront tous s’être approprié la pensée critique défétichisée.

 

Les sciences en tant que champ sémantique unifié (U, S, S)

Aperçu autobiographique

Cela peut sembler étrange, mais je crois qu’à partir de 1976, certaines de mes lectures de l’encyclopédie Universalis m’ont permis de découvrir mes premières structures idéométriques[26]. Pourquoi Universalis en particulier ? Le contenu de cette encyclopédie est une sorte de big data du fait de la densité de sa lecture et, donc, que son contenu ne s’absorbe ni vite ni facilement. Il faut ensuite remarquer que les séquences idéométriques, telles que celles des structures complètes ou celles du modèle de l’enfant, n’utilisent en tant qu’éléments mis en correspondance que des concepts appartenant à des domaines de recherche spécialisés. Or, précisément, les auteurs des articles d’histoire des sciences ou de la philosophie de cette encyclopédie étaient pratiquement tous des experts reconnus au plus haut niveau dans les disciplines concernées. Les titres des articles de cette encyclopédie ont ainsi joué le rôle de tags, c’est-à-dire de marqueurs sémantiques servant à identifier les différentes disciplines spécialisées concernées. Cette méthode a eu pour effet de trouver des structures sémantiques regroupant des termes de plusieurs disciplines normalement sans rapport direct entre elles. Elles ont ainsi été l’équivalent d’une sorte de computation sémantique, l’intuition du chercheur tenant lieu de métalangage. Depuis lors, j’ai cherché mes structures idéométriques dans plusieurs autres sources spécialisées, telles que les textes les plus reconnus de Jean Piaget ou des historiens ou des sociologues des sciences. Il serait par ailleurs intéressant de savoir si l’usage à la fois aléatoire et intuitif d’un système de codage sémantique serait susceptible de mettre au jour d’autres structures sémantiques aussi remarquables à partir de certaines bases de données, telles que celles de Wikipédia ou Britannica par exemple.

J’ai obtenu de nombreux résultats intéressants par la suite à partir du modèle de l’enfant tel que je l’ai développé dans The Mind of Society….[27] J’y ai exposé, entre autres, des résultats d’interopérabilité sémantique directe (Figure 3) entre les trois domaines de la physique, de la biologie et de l’anthropologie (ce terme regroupant les sciences humaines), permettant une compréhension globale du savoir actuel qui se loge dans le « cortex » d’une humanité encore jeune.

Séquence des champs disciplinaires (primitive sémantique d’IEML) Physique(T) Biologie(B) Anthropologie(S)
Séquence des types d’émergence Émergence de la matière Émergence de la vie Émergence de l’espèce humaine
Séquence des types d’évolution Évolution physico-chimique Évolution biologique Évolution des sociétés humaines
Séquence des types de structure complète (et des unités constitutives) Atome(particules élémentaires) Cellule(macromolécules de type nucléotide ou acide aminé) Être humain (système nerveux, cerveau)
Séquence des types d’interaction Interaction physique Communication animale Transmission d’œuvres de création
Séquence des types de stabilité/variabilité Stabilité physique (l’universel matériel) Variabilité biologique
Séquence des types de stabilité/variabilité Stabilité biologique (l’universel du vivant) Variabilité culturelle
Séquence des types de l’arbitraire Arbitraire des constantes fondamentales Arbitraire du code génétique Arbitraire des langues naturelles

 

Figure 3 : Tableau synoptique des correspondances idéométriques dans la séquence physique-biologie-anthropologie

On peut constater que, d’après le tableau, l’évolution et l’émergence, de même que la variabilité et l’universalité sont trois concepts transdiciplinaires, mais qui se comprennent de façon très différente les uns des autres selon le domaine considéré. Deux rangées sont allouées aux thèmes de la stabilité et de la variabilité. Deux types de conventions sont ainsi mis en correspondance. La convention anthropologique (ou des sciences humaines ou sociales) prescrit que ce qui est variable culturellement se comprend par opposition à ce qui est stable, qui est d’ordre biologique, représentant ce qui est naturel par rapport au culturel. Une convention correspondante existe en biologie selon laquelle ce qui est variable dans le vivant se comprend par opposition à ce qui est réputé stable en physique, qualifiable de « matière inerte ». Deux conceptions de l’ « universel » en découlent dans les sémantiques scientifiques correspondantes, l’« universel du vivant » comme substrat pour l’anthropologie, et l’« universel matériel » qui s’identifie au substrat des processus biologiques.

La dernière rangée du tableau, Figure 3, concerne les conceptions de ce qui est « arbitraire » dans le domaine concerné. Est vu comme arbitraire ce qui s’établit d’après un code qui ne résulte pas nécessairement du domaine substrat. Ainsi, l’arbitraire des langues naturelles se comprend par opposition aux lois découlant de la biologie et, en particulier, de la génétique. Cependant, à son tour, le code génétique apparaît comme arbitraire par rapport aux lois de la physique. Quant à la matière physique elle-même, ses caractéristiques se veulent arbitraires ou indéterminées par rapport aux lois mathématiques en tant que telles. Ainsi les constantes dites universelles de la physique telles que la vitesse de la lumière c, la constante de Planck h ou la constante gravitationnelle G, ne sont pas déductibles mathématiquement à partir d’un ensemble d’axiomes reconnus. On peut les voir comme arbitraires dans la mesure où leurs valeurs numériques précises n’ont pas de significations physiques ni mathématiques particulières.

En 1995 et1996, j’ai développé un autre ensemble de correspondances entre la psychologie de l’enfant, surtout d’après les stades de Piaget, et l’histoire du développement des idées en physique classique puis moderne,  (de la dynamique newtonienne et des théories classiques, jusqu’à la science « post-quantique » et la science future, en passant notamment par la théorie électromagnétique et optique de Maxwell, les théories de la relativité et la physique quantique) j’ai obtenu des résultats parfois détaillés à un point considérable.

Développement de l’enfant (stade 3) Développement de la science(théorie de Maxwell)
Ouverture au monde environnant (distinction entre lui-même et certains objets extérieurs s’ils demeurent visibles ou en contact avec son corps) Établissement de nouveaux modèles mathématiques (notion de champ, équations de Maxwell ; abandon partiel de la relativité galiléenne)
Coordination de plusieurs organes sensoriels (en particulier la vision et le toucher) Synthèse de Maxwell réunissant plusieurs domaines (électricité, magnétisme et optique)
Habileté à prédire les mouvements d’objets Prédiction de l’existence d’ondes électromagnétiques invisibles
Absence de notion de soi indépendamment de l’être maternant Pas encore de notion d’une réalité physique séparément des conceptions mathématiques classiques (espace et temps absolus, géométrie euclidienne)

 

Figure 4 : Tableau synoptique des correspondances idéométriques entre le troisième stade selon Jean Piaget, en psychologie, et la théorie de James Clerk Maxwell, en physique

La Figure 4 exhibe l’un des cinq tableaux de correspondances de notions et de concepts, présentés par The Mind of Society[28], entre la psychologie du développement de l’enfant et l’histoire des idées scientifiques. Ce tableau ne donne d’ailleurs qu’une faible idée du caractère systématique et de la précision idéométrique des correspondances. C’est un peu l’équivalent d’un arbre cachant la forêt.

Les interprétations théoriques sont alors considérées comme relevant d’un certain empirisme. J’ai tenté de montrer que la physique peut être envisagée comme relevant elle-même d’une sémantique idéométrique et que cette façon de la considérer s’avère des plus fécondes[29]. En outre j’ai développé, dans la même perspective idéométrique de la science, certaines idées d’ordre épistémologique concernant l’objectivité de la science en général[30], l’exercice de la pensée critique en général[31], l’épistémologie dans une nouvelle optique de critique rigoureuse et articulée[32]. En outre, j’ai développé longuement l’idée d’une science globale et réflexive (notamment autocritique, incluant donc les recherches dites philosophiques) à développer sur le long terme dans le futur qui sera basée sur le concept de potentiel réel de l’Univers, de la vie ou de l’humain[33].

C’est sémantiquement, en quelque sorte, que l’on peut comprendre la physique parce que les modèles mathématiques de la physique actuelle ne s’expliquent pas d’eux-mêmes. Le langage que parlent entre eux les chercheurs est riche en connotations symétriques implicites, ce qui pourra enrichir considérablement notre savoir. Par exemple, si nous parvenons à établir un lien direct entre la conscience de l’observateur en mécanique quantique et la conscience en tant que phénomène étudié par les sciences cognitives, nous pourrons dire que nous comprenons enfin beaucoup mieux cette notion[34]. Ainsi ce type de compréhension lié à l’interopérabilité sémantique résulte de l’usage d’un système – implicite ou explicite – de codage sémantique, et apparaît comme nettement supérieur à la compréhension particulière qu’en ont tous et chacun des spécialistes quelle que soit leur discipline.

Le potentiel réel de la nature (U, S, S)

Le grand espace sémantique comprend toutes les structures sémantiques réellement possibles ; nous en connaissons encore très peu. La méthode de travail développée par Pierre Lévy nous permet cependant de pénétrer les profondeurs de la conceptualisation scientifique contemporaine, incluant celles de la biologie et de la physique.

Les deux diagrammes du développement humain et du développement de l’enfant aident non seulement à mieux comprendre ces deux types de développement, mais en outre ils font voir comment les potentialités réelles, aussi bien de l’humanité que de l’enfant, dépassent de beaucoup ce qu’on croit possible ordinairement. Ils aident à défétichiser les conceptions habituelles de l’humain en révélant l’existence d’un potentiel réel non encore effectif.

Voici une ébauche du diagramme de la cellule vivante en tant qu’issue de potentialités moléculaires et en route pour rendre effectives des potentialités réelles concernant l’évolution biologique :

 Le paradigme de l’évolution biologique dans l’IEML Le développement de la vie (structure cellulaire) 
Signe (S) Être (B) Chose (T)
Virtuel (U) Potentialités réelles de mutations Potentialités réelles d’autoréplication Potentialités réelles d’ordre physico-chimique
Actuel (A) Génome Macromolécules Propriétés physique de la matière

 

Figure 5 – Un diagramme sémantique multipolaire du processus de développement de la cellule biologique à partir d’un substrat moléculaire

Voici maintenant une ébauche du diagramme de la conceptualisation de la physique dans laquelle l’atome apparaît comme la structure complète de base, issue de potentialités mathématico-physiques et en route pour rendre effectives des potentialités réelles concernant l’évolution physique de l’Univers. Une certaine continuité par rapport au tableau précédent est évidente, au moins sur le plan sémantique.

 Le paradigme de l’évolution de la matière dans l’IEML L’évolution physique de l’Univers (structure atomique) 
Signe (S) Être (B) Chose (T)
Virtuel (U) Potentialités réelles en termes de réactions biochimiques Potentialités réelles de la nucléosynthèse Potentialités réelles des particules subatomiques
Actuel (A) Éléments chimiques du tableau périodique Nucléons et électrons Propriétés mathématiques des particules

 

Figure 6 – Un diagramme sémantique multipolaire du processus d’évolution physique liée à l’atome

En tant que notion générale, la notion de potentiel réel (« U ») de l’Univers a, bien sûr, été utilisée de façon implicite puisque tout ce que nous connaissons du contenu de l’Univers provient de ce potentiel réel. En outre, on peut voir dans ce tableau que la différence ontologique entre l’être (« B ») et la chose (« T ») reflète bien la compréhension du physicien en ce qui concerne la différence entre ce qui est physique, « concret », et ce qui est mathématique, « abstrait ».

 

L’interprétation aidante  (U, B, S)

L’interprétation aidante est une façon originale de respecter l’auteur d’une pensée ou d’un texte quelconque par une certaine façon constructive de considérer ses erreurs ou omissions éventuelles. Elle a pour principes de reconnaître toutes les personnes comme des personnes égales entre elles et d’aider s’il y a lieu un auteur en refusant toute condamnation de ses propos ou de ce qu’il représente, quitte à le désapprouver si cela est juste. Le but d’une telle approche est de favoriser le développement humain vers l’autonomie et, donc, de soulever des questions non envisagées de façon explicite par le texte, auxquelles on l’amène à répondre. On peut ainsi préciser la critique du texte en faisant des suppositions sur ce qu’un auteur voulait dire au fond ou ce qu’il aurait pu vouloir dire si la question lui avait été posée clairement et de façon à tenir compte de son contexte. Il ne s’agit pas de forcer le texte, ni de le gauchir afin qu’il s’inscrive dans la direction souhaitée, mais de faire comprendre d’une autre façon ce que le texte pourrait vouloir dire implicitement. Si son auteur semble inscrire son discours dans une attitude d’exclusion envers d’autres, on le lit plutôt, par exemple, comme une désapprobation légitime ou compréhensible en son contexte, et qui pourrait être constructive envers les autres et que c’est ce qu’il aurait pu vouloir dire s’il s’était posé la question en tenant compte de ce qu’on sait par ailleurs. Cela suppose qu’on s’efforce de se mettre authentiquement dans sa situation.

 

Plusieurs exemples de ce type de critique sont donnés dans le cadre du Projet Respect sous le titre des PAM, pédagogies agissant sur le monde[35]. L’une d’elles concerne les musulmans et défend la thèse selon laquelle l’islam, loin de constituer une menace pour les autres, pourrait au contraire, sous certaines conditions, améliorer les sociétés en les islamisant d’une certaine façon critique. Une autre de ces pédagogies agissant sur le monde concerne le catholicisme et conduit à des conclusions analogues. L’expansion du catholicisme serait favorable aux humains dans leur ensemble et ce sans contredire les propos de la lettre aux musulmans, ce qui n’est paradoxal qu’en apparence.  L’interprétation aidante vise la grande convergence de tous les groupes d’appartenance identitaire, incluant toutes les nations et tous les groupes religieux, vers un point de plein respect mutuel. Pour ce faire, ils n’auront pas à renoncer à leur autonomie. Cependant ils devront devenir progressivement capables de se reconnaître mutuellement (y compris les petits groupes peu ou pas reconnus) et ils devront devenir capables de s’entraider, par exemple par la critique constructive et par la patience de longue haleine.

 

La localisation sémantique  (U, B, B)

Le concept de localisation sémantique suppose l’usage d’un système de codage sémantique qui permet entre autres de comprendre comment se situer dans le monde des idées et comment l’explorer ; cela permet de chercher à se rapprocher et, éventuellement, de se rassembler pour agir collectivement. Les réseaux sociaux en donnent peut-être déjà une idée balbutiante par la marge de manœuvre qu’ils procurent. Les PAM (en anglais « GPA ») constituent des méthodes pour se situer et pour progresser dans cet espace sémantique, seul ou collectivement, selon une direction précise. Par exemple, la « Lettre ouverte aux musulmans », la « Lettre ouverte aux catholiques » et la « Lettre ouverte aux souverainistes québécois » permettront aux groupes concernés, grâce au concept de différence numérique, de se localiser dans l’espace sémantique parmi tous les groupes d’appartenance identitaires, incluant toutes les nations et toutes les religions, et aussi ceux qui naissent dans l’Internet[36].

 

Historiquement et encore de nos jours, les groupes identitaires n’ont guère appris à se respecter entre eux et, en cas de conflit, ils tendent à abuser de leurs rapports de force et à se dénigrer mutuellement de façon extrême, c’est-à-dire à décrire l’autre comme criminel ou même, encore très souvent, diabolique, ce qui équivaut à exprimer le désir de réduire l’autre à la complète impuissance et, si possible, à l’anéantir.

 

L’IEML apparaît comme une PAM très particulière qui aidera toutes les personnes et tous les groupes qui en ont besoin, 1) par ce qu’on peut appeler la « reconnaissance Internet », c’est-à-dire par la médiatisation massive et immédiate du nom, des coordonnées sémantiques précises et en franchissant la barrière de la funeste désinformation dénigrante, et 2) par la mise en pratique de l’  « attitude d’aide », qui permettra peu à peu l’inclusion pratique de tous, en les aidant à développer leur autonomie personnelle concrète. Précisons ici que la reconnaissance est d’ordre éthique et que, notamment, la reconnaissance de l’égalité des personnes concrète est en cause. Un codage sémantique efficace sera en mesure de reformer la désinformation dénigrante médiatique systématique. Il pourra, en effet, rétablir les significations véritables des gestes posés par les dirigeants des groupes. Ainsi, par exemple, au lieu de présenter une action comme simplement « criminelle »  ou « terroriste », ce qui est dénigrant à l’extrême, il interprétera l’action en lui accordant un sens, soit par exemple comme le geste désespéré d’un groupe qui n’a rien à perdre et qui croit que c’est le seul moyen de rétablir une certaine justice. Cependant, à l’inverse, il interprétera comme compréhensible et prévisible l’action d’un groupe dominant attaqué violemment par un petit groupe. Au fond, les deux groupes en conflit mutuel sont victimes et leurs réactions violentes peuvent être vues, malgré tout, comme celles découlant de mœurs brutales encore courantes. Il faudra les déculpabiliser pour mieux les responsabiliser. L’IEML, ou d’autres métalangages du même type, pourra peut-être ainsi commencer, non seulement à solutionner certains conflits violents et interminables, tels que le conflit israélo-palestinien[37], mais en outre à transformer l’état des comportements intergroupes légués par l’histoire.

 

Le dispositif de localisation IEML comporte la sphère sémantique qui est un système de coordonnées universel « tout inclusif[38] », ce qu’on peut interpréter, je crois, comme apte à la reconnaissance éthique, au sens qu’on accorde le statut de personne égale à tous et, aussi au plein statut de nation (ou de religion, s’il y a lieu) à tous les groupes d’appartenance identitaire de chacune des personnes. Le dispositif aura intégré les concepts de différence numérique, culture morale, reconnaissance, nation et groupe religieux… Pour y arriver, il faudra se donner suffisamment de temps tout en œuvrant à aider par tout moyen approprié ces personnes et ces groupes à gagner leur autonomie de personne ou de groupe. En ce sens, l’IEML contribuera à instituer mondialement par la reconnaissance toute idée, toute entité ou tout projet convergeant vers les mêmes objectifs. C’est en ce sens qu’il sera créateur au sens le plus profond de ce terme puisqu’en agissant ainsi, il donne l’existence littéralement aux personnes et aux nations. Il s’agit alors d’une pédagogie créatrice à l’échelle du monde[39].

 

 

La reconnaissance des autres (U, B, T)

 

En principe tous sont égaux devant le GEA : tous peuvent lire ses textes, prendre connaissance de ses documents et s’y référer, tous peuvent être publiés, tenter équitablement d’être reconnus comme auteurs, promus au rang de sommités référentielles. Rien n’empêche formellement un quelconque contestataire, dissident ou hors-la-loi d’une société ou d’un groupe quelconque, d’y trouver preneur pour ses œuvres, ses textes et d’y faire valoir ses idées. Nul besoin d’être en accord avec les autorités (civiles, morales ou intellectuelles, etc.) reconnues d’une époque pour être publié ou reconnu ; si l’on n’est pas reconnu dans l’immédiat, on pourra l’être plus tard. Il s’agit ici d’une reconnaissance statutaire, pertinente en particulier dans les cas de chercheurs attitré, de scientifique, philosophe, ou encore d’écrivain

 

Nul besoin, en outre, d’être rationnel ou sain d’esprit selon les normes d’une institution particulière ; à la limite, même un « fou » peut arriver à faire reconnaître une œuvre personnelle remarquable[40]. Le GEA a la qualité d’écoute réunie de tous les auteurs de la différence. Non seulement il accueille le penseur dissident, mais en outre il lui confère souvent un statut remarquable. Pourtant, et cela peut apparaître comme un grand paradoxe, le GEA est en même temps très sélectif et ne constitue nullement une grande réconciliation. Le GEA n’est en somme qu’une petite partie de la sphère sémantique.

 

Ce qui vaut en principe, en effet, n’équivaut pas à la réalité, du moins pas à la réalité telle qu’elle nous apparaît à un moment donné. Le GEA semble avoir des préférences, quant à ses producteurs effectifs, pour certaines régions du monde selon les époques (la Grèce, l’Europe occidentale…), sans doute aussi pour certains groupes, certaines classes sociales, celles qui disposent des meilleurs moyens de s’informer et de se former. Cependant, le GEA agrée volontiers les discours critiques de cet état de fait, de même qu’il accueille souvent les cris marginaux[41]. Un nombre considérable d’ouvrages ont été publiés, au XXe siècle, qui critiquent et condamnent l’ethnocentrisme et les attitudes d’exclusion en général ; plusieurs d’entre eux font autorité et leurs auteurs sont considérés comme des sommités. D’autres ouvrages prônant au contraire le racisme et la discrimination négative sont également inclus dans le GEA. Toutefois ils ne représentent aucunement, de nos jours, des valeurs bien confirmées ni sur le plan intellectuel, ni sur le plan moral ou politique. En pratique, cela signifie, par exemple, que des scientifiques qui prétendraient démontrer l’existence de facteurs raciaux ou sexuels de nature à légitimer la ségrégation ou la discrimination ne seraient pas d’emblée pris au sérieux par la grande majorité des autres scientifiques et qu’ils auraient d’abord à établir une base référentielle plus large et plus solide que celle qui existe pour servir d’assise à leurs théories. Le GEA fait des choses et en dit d’autres, dans la mesure où sa propre sélectivité ne s’accorde pas à ce qu’il semble favoriser au regard des idées qui y sont exprimées. C’est là une ambiguïté profonde du GEA : comme toute critique qui compte émane de lui, on ne peut bien savoir à quelle enseigne il loge lui-même ni s’il est plutôt, en définitive, du côté des dominés ou des dominants, ni même si cette question a du sens.

 

Les différences  (U, B, T)

Pierre Lévy dépeint le processus évolutif de l’humanité en tenant compte des développements les plus récents. Voici comment il définit l’« intelligence collective » : « C’est une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée [en tant que projet], coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences. […] le fondement et le but de l’intelligence collective sont la reconnaissance et l’enrichissement mutuels des personnes, et non le culte de communautés fétichisées ou hypostasiées[42]. »  Lévy explique ainsi le sens de ses propos : « partout distribuée » signifie que le savoir est seulement « ce que savent les gens » « tout le monde sait quelque chose » ; il n’y a pas de « réservoir de connaissance transcendant » et la « lumière de l’esprit » brille partout, même dans ce qui est appelé les « échecs scolaires » et le « sous-développement », car là aussi il y a de l’intelligence. L’intelligence collective « sans cesse valorisée » ne signifie pas qu’elle est effectivement valorisée, mais plutôt qu’elle devrait idéalement le devenir en tant que « projet ». Elle est dans le potentiel réel de l’humain bien que non encore effective.  « Car, écrit-il, cette intelligence si souvent méprisée, ignorée, inutilisée, humiliée, n’est justement pas valorisée. » L’intelligence collective est un idéal qui « implique la valorisation technique, économique, juridique et humaine d’une intelligence partout distribuée afin de déclencher une dynamique positive de la reconnaissance et de la mobilisation des compétences ». Ensuite, la coordination en temps réel équivaut à un idéal de communication dans « le même univers virtuel de connaissances[43] ». Lévy ajoute : « Les savoirs officiellement validés ne représentent aujourd’hui qu’une infime minorité de ceux qui sont actifs[44]. » Il ne précise pas ce qu’il entend par « savoirs officiellement validés » ni par « ceux qui sont actifs » […] « À l’âge de la connaissance, ne pas reconnaître l’autre dans son intelligence, c’est lui refuser sa véritable identité sociale, c’est nourrir son ressentiment et son hostilité, c’est alimenter l’humiliation, la frustration d’où naît la violence[45]. »   … Nous pouvons conclure que ce que Pierre Lévy appelle « savoirs officiellement validés » ne représente qu’une petite partie du GEA, que l’on pourrait peut-être identifier au savoir de certaines élites scientifiques spécialisées, dont les préoccupations sont souvent plus « politiques » que scientifiques.

 

Un Dieu virtuel ?  (U, B, T)

Le hasard en tant que notion explicative est souvent utilisé par les auteurs inspirés par la science moderne. Par exemple, le hasard doit expliquer objectivement l’apparition du code génétique et de la première forme de vie. Il doit expliquer, également, l’apparition de l’espèce humaine par le jeu de la sélection naturelle. C’est aussi à lui qu’il faut nous en remettre pour expliquer l’histoire en dernière instance, de même que l’émergence de toutes les œuvres humaines, notamment celles qui constituent le GEA. Les partisans de cette approche soutiennent que le hasard peut seul expliquer objectivement les événements qui ne se déduisent pas des lois scientifiques. On affirme que la seule autre possibilité serait la manifestation irrecevable d’une « intention divine », ce qui est évidemment irrecevable.

La comparaison avec le cas de l’embryon montre vite le caractère spécieux de ce type de raisonnement. D’après l’embryologie actuelle, il serait irrationnel d’attribuer l’ensemble des événements du développement embryonnaire au simple hasard. Pourtant on ne l’explique pas davantage par l’intervention divine. On admet généralement, dans ce cas, qu’il existe une sorte de programme qui détermine certains événements et qui en rend possible d’autres selon un enchaînement précis. En d’autres termes, il s’agit d’un programme qui actualise et potentialise. Il est à noter, en outre, qu’il a fallu attendre l’époque moderne pour que l’idée effective d’un tel programme apparaisse.

Il conviendrait ici de distinguer trois acceptions du possible constitutif de l’une ou l’autre de ces espèces de hasards. En plus de l’actualisable et du potentialisable, déjà définis respectivement comme ce qui est réalisable immédiatement et ce qui est réalisable seulement de façon différée, il y a l’altéro-possible, qui concerne la possibilité d’autres réalités universelles, en tant que réalités qui auraient pu exister en lieu et place de notre réalité, considérée comme « la seule réelle », mais qui ne l’ont pas fait[46]. Ce que les scientifiques modernes appellent communément le hasard porte en général sur l’actualisable, mais non sur le potentialisable ni sur l’altéro-possible.

Ces remarques nous amènent maintenant à considérer ce que pourrait être un hasard d’altéro-possibilité. Qu’est-ce qui fait que notre univers est celui-ci plutôt que tout autre ? Il faudrait, selon l’approche du hasard, admettre un altéro-hasard qui aurait, en dernière instance, présidé au choix de notre univers parmi plusieurs univers possibles, qui sont sans doute en nombre infini ou incommensurable. Ce serait « par altéro-hasard » que notre univers aurait été doué des caractéristiques qui auront rendu possibles les événements successifs de l’apparition de la vie, de l’humain, de même que du développement subséquent de l’humain. Si, cependant, on admet l’existence de cet altéro-hasard, la question de savoir si l’ADN, les cultures humaines, etc., sont apparus par hasard, au sens d’un hasard d’actualisation, perd beaucoup de son intérêt. Qu’importe, en effet, de savoir si ces événements auraient pu de fait ne pas se produire, pourvu qu’ils soient réellement possibles, qu’ils aient été rendus réellement possibles par l’altéro-hasard originel. Dans ce cas, il nous faudra reconnaître que le possible peut-être réel ou non et que, s’il est réel, cela demeure une réalité mal explicitée par la science actuelle.

Cette question débouche d’ailleurs sur une autre question, encore plus profonde : y a-t-il une altéro-possibilité des univers mathématiques eux-mêmes, c’est-à-dire d’autres sortes de mathématiques tout à fait différentes dans leur ensemble, que l’ensemble de concepts et de théories mathématiques que nous connaissons ? Pour le moment, on serait fondé de répondre « Dieu seul le sait », mais qu’il s’agit d’un Dieu virtuel, qui « n’apparaît pas » dans notre univers tel que nous le connaissons.

Si nous défétichisons tout ce que nous tenons pour acquis dans la pensée, nous serons en mesure de concevoir d’autres Possibles, d’autres Dieux, d’autres Univers, y compris des Possibles, des Dieux et des Univers qui transcendent tout ce que nous avons appelé « Possible », « Dieu » et « Univers » jusqu’à présent. Le phénomène même de notre connaissance, c’est-à-dire de nos impressions de connaissance, nous reste incompréhensible. Les théories de la connaissance que nous avons tenté d’élaborer sont demeurées extrêmement limitées parce qu’elles se donnaient un objet d’étude inexistant, ce qu’on prenait pour connaissance n’étant qu’ « impressions subjectives » de l’humanité, et qu’elles essayaient de le déterminer sur la base d’impressions très floues sur ce qui est possible. Plus tard, nous en ferons sans doute d’autres plus élaborées. Nous devrons apprendre à cesser de prendre pour science en soi ce que nous avons appelé « science » jusqu’à maintenant et en percevoir le caractère éminemment relatif d’un point de vue référentiel évolutionniste, tout en reconnaissant ce que notre science moderne a de prometteur en tant qu’impression supercollective en pleine croissance.

En outre, il nous faudra apprendre à ne pas trop nous centrer sur ce que nous voyons comme des idéaux ou des utopies. Notre idée actuelle de la vérité est encore en bonne partie illusoire. Les idéaux peuvent être utiles mais ne peuvent être régulateurs qu’en un  sens très provisoire et très factice. Les idées qui sont utilisées généralement sont souvent trop fondées sur l’actualisation, sur les « découvertes » qui sont des « faits » dits scientifiques, en quelque sorte figés dans leur image, dont nous sommes souvent trop satisfaits. Ce qu’il nous faudrait serait plutôt des super-idées, ou des idées d’idées, qui nous aident à potentialiser, à développer le potentiel évolutif du GEA. La connaissance accomplie est peut-être à notre portée, bien que nous n’y arriverons sans doute pas avant plusieurs générations, peut-être plusieurs grandes époques, donc peut-être plusieurs siècles. Une super-idée constructive (peut-être la seule super-idée que nous puissions actualiser maintenant) serait alors que nous nous identifiions à notre conscience supercollective (l’humanité-GEA) – ou notre psychisme global (sphère sémantique) Cette super-idée pourrait nous apprendre à formuler des idées sur ce que nous pouvons potentialiser. Peut-être l’histoire pourra-t-elle nous suggérer des formes inédites d’induction potentialisantes. L’analogie avec le jeune enfant fournit une illustration de ce type d’induction.

Un Dieu imparfait (U, B, T)

Nous ne savons pas qui est Dieu, nous ne savons même pas s’il existe rien de tel. En tant qu’humanité, nous avons tout au plus de troubles impressions, partiellement supercollectives, d’en savoir quelque chose. L’analogie (analogia) avec le jeune enfant suggère que, par manque de développement intellectuel et moral suffisant, nous sommes encore incapables de concevoir ce que serait cet Autre, que nous le confondons avec nous-mêmes, que nous nions son altérité et sa réalité en conséquence d’un pur égocentrisme. Il y a un multi-lemme-fétiche : ou bien nous croyons savoir que Dieu existe, quel est son nom et par quoi il se révèle, ou bien nous croyons savoir qu’il n’existe rien de tel et qu’il faut s’en remettre au hasard en guise d’explication concluante, ou encore nous croyons savoir que nous ne pourrons jamais savoir s’il existe, ce qui est tout aussi fétichiste, etc. De plus nous ignorons ce que nous deviendrons plus tard. Si nous pouvions, maintenant, rencontrer l’humanité accomplie que nous serions plus tard, nous la trouverions peut-être d’aspect similaire à ce que nous nous représentons maintenant comme étant la divinité, avec quelques différences notables encore pour nous incompréhensibles. En ce sens, l’humanité serait divinité, mais ce serait actuellement un Dieu inachevé. Il est probable en outre que, si nous pouvions prendre le point de vue des Dieux, nous verrions qu’ils ne sont pas du tout parfaits et qu’ils regardent l’idée de leur propre perfection comme un travers puéril de notre tournure d’esprit. Il vaudrait mieux, même, parler de la « toute-faiblesse de Dieu[47] ».

S’il existe quelque chose de tel qu’un « Dieu créateur » de l’humanité-GEA, nous pouvons en approcher la super-idée par l’analogia de la mère (ou du père). Ce Dieu aurait ainsi altéro-possibilisé l’humanité-GEA, non pas à partir de rien, mais à partir d’une réalité dont nous ne pouvons actualiser la représentation et qui est super-abstraite. Ce Dieu serait attentif et soucieux de développement de l’humanité, mais n’interviendrait jamais au niveau de l’actualisation dans l’histoire humaine ; peut-être interviendrait-il cependant (d’une façon dont nous ne pouvons actualiser la conception) en vue d’en faciliter les potentialisations. En cas de difficulté éprouvée pas l’humanité, il compatirait et tenterait de l’aider par toutes sortes de moyens, dont nous n’avons aucune idée. Il respecterait l’intégrité historique de l’humanité comme une mère respecte le développement intrinsèque de son enfant, sans interférer indûment, même s’il éprouve des ennuis.

Tenter de se représenter la divinité ne serait pas lui manquer de respect. Au contraire, la divinité aimante apprécierait que sa créature s’efforce de la comprendre. Tout comme la mère considère son enfant comme un être en développement, qui aura à se tromper d’abord lourdement dans ses efforts de compréhension de la réalité. Ainsi Dieu ne condamnerait pas l’idolâtrie ni les représentations objectivantes des humains. Il serait plutôt préoccupé, voire contrarié, qu’on ne tente pas de le faire, que l’on craigne à ce point l’erreur. Les humains redoutent souvent de chercher à comprendre la divinité, de chercher à « se mettre à sa place ». Ils ne comprennent pas encore qu’un Dieu d’amour espère sans doute ces tentatives, pourvu qu’elles soient effectivement comprises comme des tentatives et non des fabrications d’illusions tenaces, et qu’il y en ait d’autres plus avancées par la suite, au cours des siècles et des millénaires.

 

Les échanges productifs (U, S, S)

Considérons la liste suivante, qui résume quatre grands types d’échanges productifs susceptibles d’être considérés pour la recherche ou la pédagogie.

  1. La réflexion
  2. Le dialogue
  3. Les échanges référentiels
  4. Les échanges idéométriques

Ce sont quatre niveaux distincts d’échanges pertinents à la recherche de connaissance et de compréhension, quatre niveaux qui sont assumés de façon successive tout en accumulant les possibilités effectives d’époque en époque. En premier lieu, les échanges peuvent se faire sous les formes de concepts, d’images, de sensations ou, plus généralement, d’impressions dans la réflexion individuelle.

Les échanges peuvent également prendre la forme de dialogues ou de conversations entre deux ou plusieurs individus, ou encore entre des groupes. L’échange se fait alors sous la forme de paroles sur différents sujets pouvant comporter des argumentations et des interprétations.

Les échanges dits ici référentiels se font généralement sous la forme de citations, de concepts, d’arguments… nécessairement accompagnés de références à des auteurs de textes publiés. Les disciplines de la recherche moderne les utilisent par principe, de façon systématique, généralement sous la forme de listes bibliographiques. On peut les comparer à des conversations sublimées avec des auteurs référentiels plus ou moins connus.

Les échanges idéométriques se font sur l’ensemble des disciplines du savoir et consistent à établir des relations originales entre des domaines de la recherche, et à constituer ainsi des structures sémantiques. Les citations, références et bibliographies y sont intégrés de façon explicite ou implicite. Les textes du SAS comportent plusieurs échanges de ce type. Par exemple, plus haut, les Figures 1 et 2 comportent deux structures idéométriques qui permettent d’obtenir une compréhension plus profonde impliquant plusieurs disciplines à la fois. L’image paradigmatique serait alors celle d’un enfant qui essaie de parler avec d’autres personnes et découvre les difficultés que cela comporte pour lui. Ce dernier type d’échanges est de nature à favoriser les discussions ouvertes, notamment celles qui prennent des séries de publications sur un sujet dont les dimensions sont multiples, par exemple, la conscience, le potentiel réel, le potentiel effectif.

On peut parler de « mutation éditoriale[48] » à l’égard du nouveau mode d’inclusion d’articles dans la recherche. Traditionnellement, les articles étaient évalués avant leur publication. Le nouveau processus éditorial consiste à commenter ou critiquer un article après sa publication, la technologie actuelle permettant un fonctionnement plus facile, plus rapide et plus efficace des contributions, et aussi plus démocratique.

Dans les rencontres internationales ou au sein d’une société moderne, les différences profondes sont fréquentes entre les cultures et les niveaux d’éducation. C’est souvent ce que démontrent par exemple les échanges entre scientifiques et créationnistes sur la question de l’évolution. La discussion rationnelle sur des sujets complexes semble peu praticable, entre deux individus dont les présupposés appartiennent à des domaines différents du GEA et tels qu’ils ne sont pas en mesure, en se référant à leur ensemble référentiel respectif de reconnaître la crédibilité des mêmes « faits » ni des mêmes « principes ». Les bases référentielles, de part et d’autre, peuvent appartenir à des époques différentes du GEA. L’un ne peut reconnaître comme crédible ce que l’autre admet fondamentalement, et vice versa. En outre, de part et d’autre, il n’y a pas encore de véritable autonomie du jugement parce qu’il existe partout des présupposés importants dont on n’est pas ou peu conscient, ce qui ne veut pas dire qu’on les met sur un pied d’égalité. Leurs bases respectives correspondent à des stades distincts d’une même évolution vers la science.

Il est également pertinent d’ajouter que les rapports entre groupes nationaux ou religieux étant ce qu’ils sont encore, c’est-à-dire presque totalement dénués de respect mutuel, que toute entente sur des bases référentielles commune est souvent difficile.

Il en découle que les résultats obtenus par la discussion rationnelle sont souvent peu satisfaisants, du moins tant que nous n’aurons pas acquis ce type de maturité supercollective qui nous permettrait d’être conscients de chacun de nos présupposés actuels et d’établir ainsi un équilibre dans la discussion. On peut conclure de ce qui précède que la discussion rationnelle entre des agents (plus ou moins) autonomes n’a pas été le principal facteur d’évolution du GEA. L’asymétrie des relations entre les grandes époques du GEA suggère qu’une transformation en profondeur est en train de s’effectuer depuis des millénaires et que le processus évolutif global n’est pas terminé. Plutôt que de simples discussions, il s’agirait plus généralement de notre réflexion et de nos échanges de toutes sortes en tant que nous sommes une humanité en train de se former et d’apprendre les bases de sa pensée, et non d’une humanité globalement adulte, capable à ce titre d’une réflexion maîtrisée, de soupeser équitablement chacun des éléments de sa réflexion.

S’il s’agit de faire avancer l’humanité elle-même, il faudra poser d’autres questions que celles déjà incluses et jugées pertinentes dans le GEA actuel. En voici, peut-être, quelques-unes :

—         Se peut-il que nous fassions la découverte d’autres paradigmes majeurs, qu’apparaissent d’autre grands auteurs aussi marquants que les Platon, Aristote, Descartes…, qu’apparaissent d’autres grands domaines ou sujets de recherche, bref, d’autres massifs référentiels qui remplaceront aux sommets ceux que nous connaissons aujourd’hui ?

—         Si oui, se peut-il que ces découvertes soient aussi bouleversantes pour toutes nos conceptions actuelles de la vérité et de la réalité que l’ont été, par exemple, les découvertes scientifiques modernes pour les conceptions classiques ?

—         Si oui, serait-il possible qu’il existe plusieurs grandes époques futures apportant à chaque fois de tels bouleversements, si bien que, tout en avançant scientifiquement et démocratiquement pendant des siècles dans l’avenir, l’humanité pensante aura franchi une distance qui l’éloignera à peu près autant de l’époque actuelle que celle-ci est éloignée de l’Antiquité, voire de l’époque préhistorique ?

—         Si oui, se pourrait-il que notre science actuelle soit vue par le GEA de l’avenir, après plusieurs autres stades de la pensée, comme aussi naïve et inefficace, toute proportion gardée, que les sciences antique et classique le sont à nos propres yeux ?

Faut-il conclure, après cet exercice ironique, que rien de ce que nous croyons savoir n’a la moindre valeur de vérité ? Non, car ce serait encore tomber dans la naïveté du naïf qui se croit sans réserve capable de juger. Procédons encore par analogie (analogia, mise en proportion systématique en assumant l’impressionnisme qui en découle[49]). Ainsi, nous n’affirmerions sûrement pas qu’il n’y avait pas la moindre vérité dans la science antique ou classique, que les mathématiques des Grecs étaient totalement vides, de même que leur astronomie, leur mécanique statique, etc., que les philosophies de Platon et d’Aristote manquaient totalement de jugement et de la moindre capacité critique ? Et pourtant leurs évidences n’étaient pas les nôtres. Plusieurs choses leur paraissaient certaines qui ne sont maintenant plus crédibles. Plusieurs choses leur paraissaient raisonnables et sensées qui nous paraissent déraisonnables et absurdes. S’il en est de même pour notre époque considérée du point de vue de l’avenir, il nous faudra bien assumer, en plus de notre profonde ignorance, notre grande naïveté en capacité de jugement.

 

Marketing humaniste et transparence symétrique (U, T, T)

 « Le problème avec l’hyper-surveillance est que la transparence n’y est habituellement pas symétrique[50] » Pierre Lévy

Aujourd’hui, l’humain jouit de sa consommation, y compris des gadgets et outils électroniques de toutes sortes, mais se désole de ne guère faire que cela de « sensé[51] » ! Il connaît peu ou prou le « mythe » de la croissance qui est supposé résoudre tous les problèmes et, impuissant, se désole de voir l’environnement planétaire se dégrader. Toutefois, l’une des craintes les plus courantes de nos jours est celle de l’atteinte à la vie privée des personnes. Elle se trouve constamment ravivée par les controverses concernant l’Internet et, en particulier l’entreprise Google et les réseaux sociaux tels que Facebook, la vidéosurveillance, etc. Le danger réel persiste, en effet, qu’un groupe d’humains s’empare des technologies pour asservir d’autres humains en déformant leur image et leurs motifs. Partout où il y a des humains qui aspirent à plus de liberté, ce type de risque ne disparaîtra sans doute jamais. Cependant voici quelques raisons de croire que ce risque en vaut la peine.

 

L’un des symboles de la menace qui pèse sur la vie privée et la liberté individuelle est « Big Brother », grand personnage fictif du fameux roman  1984, au futur antérieur, de George Orwell (1949). Comment répondre à la crainte du Big Brother face à l’Internet telle qu’elle se présente à un certain nombre d’observateurs ? L’idée même d’un « marketing humaniste » apparaît comme une contradiction à sa source. Ce serait chercher à convaincre qu’Internet se fera soin et souci pour les personnes concrètes, que son soi-disant contrôle sera conseil et respect de toutes les dissidences, que le pouvoir qu’il confère sera accaparé par quelques-uns au détriment de la majorité.

. On notera que ce qui suit se veut déjà représentatif d’un marketing sémantico-humaniste. On tente d’y exprimer une réponse sensée à une demande implicite et futuriste du public.

Le marketing électronique est une méthode qui consiste à utiliser la fouille de données (data mining) afin d’accroître la clientèle d’une entreprise. Lorsqu’un nouveau produit est lancé, on examine la réponse du marché et on tente ensuite de rejoindre les plus intéressés d’après leur profil tel qu’enregistré de façon statistique. On se dit normalement : telle personne a constamment acheté tel type de produit, alors offrons-lui ce même produit ou quelque chose de différent mais du même type. Cela ne fait que prolonger une habitude. L’utilisation de la méthode sémantico-humaniste donnerait plutôt : cette personne a acheté de ce type de produit récemment, alors proposons lui ce qui la surprendra, ce qui sera de nature à la faire avancer dans son développement personnel et faisons-lui connaître et apprécier tel ou tel autre type de produit originalement créé sur la base d’une computation sémantique d’après les principes du respect des personnes concrètes. Avec le codage sémantique, il s’agirait de créer et de présenter les produits auprès des personnes concrètes qui apprennent du nouveau. On pourrait se permettre de produire des objets coûteux par exemple d’après ce qu’on peut savoir de la signification actualisable à court ou moyen terme de ces produits pour les acheteurs éventuels.

On pourra faire de même avec les entreprises en général. Par exemple, il suffit de penser aux habitudes de manger gras et sucré, ou de polluer l’environnement, pour anticiper des changements plus ou moins probables dans l’avenir. Le produit ainsi créé pourrait être tout nouveau pour le vendeur : pourquoi pas l’amener à évoluer, à transformer lui-même sa chaîne de production ? Il y a là une dialectique de développement humain, un cercle vertueux, encourageant pour l’avenir. En somme, on pourrait se risquer à développer d’autres produits sur le long terme afin de répondre à une demande la plupart du temps implicite ou peut-être tout à fait nouvelle. En outre, ce type de projet d’affaire aurait l’avantage de permettre un développement conforme au meilleur de l’humanisme parce que la production se ferait en fonction du développement humain vers plus d’autonomie. Il s’agirait donc de combiner l’aide au développement humain, notamment d’après son évolution future avec la production de produits commerciaux à long terme. La recherche et le développement des entreprises, systématisées sur la base du codage sémantique, consisteraient à trouver des méthodes nouvelles pour lutter contre les causes profondes de la pauvreté et d’en faire paradoxalement une affaire rentable à long terme puisque les pauvres d’aujourd’hui pourraient bien devenir les riches de demain.

S’il est conçu pour éclairer l’humain sur son avenir, l’usage d’un système de codage sémantique permettra une planification rationnelle à long terme. En outre, pour fonctionner, ce système devra viser tous et chacun dans leur emplacement sémantique propre tout en les reconnaissant du même coup. Le but de principe n’y sera pas de faire du profit, mais d’aider le développement humain. Viser en pratique une rentabilité suffisante pour que cela puisse durer, c’est une contrainte matérielle. Aider les autres consiste à devancer leurs besoins éventuels en s’appuyant sur leurs actions et leurs conversations, à leur suggérer des idées nouvelles intéressantes en s’appuyant sur leur parcours, à leur faire faire des rencontres mutuellement profitables, et ce tout en tenant compte du développement futur de leur groupe respectif d’appartenance identitaire… Ce type de marketing serait fait dans l’esprit de la PAM, en particulier du Manifeste progressiste, globalement et sur le long terme[52]. Ce serait donc un marketing éducatif, dont la finalité ne serait pas d’enrichir financièrement les investisseurs, mais d’humaniser tout en se conformant à la contrainte économique.

 

La conclusion à tirer de ce qui précède est qu’il est important de respecter la vie privée de tous, mais qu’il est important également pour chacun de pouvoir être suffisamment transparent pour être en mesure d’acquérir ses propres outils de développement personnel vers plus d’autonomie. Les entreprises pourront se permettre de devenir plus transparentes dans leurs motifs lorsqu’elles adopteront un système d’aide sémantique commun. Ainsi le respect de la vie privée n’implique pas plus d’opacité, mais plutôt la plus grande transparence possible qui soit compatible à la fois avec la plus grande liberté de se développer soi-même et suffisamment d’opacité pour cultiver son moi intérieur et assurer sa propre sécurité envers d’éventuelles entreprises susceptibles de lui nuire.

 

Annexe : L’accélération fractaloïde

 SAS accél fractale

Si on ramène sur un an l’histoire des événements les plus significatifs de l’Univers du point de vue de la science actuelle, on observe une accélération des plus marquées de cette histoire au fur et à mesure où l’on se rapproche du moment présent[53]. Chaque seconde de ce calendrier fictif équivaut à environ 400 ans. La formation du système solaire se produit le 14 septembre et l’apparition de la vie sur la Terre vers le 25 septembre de cette année cosmique. L’apparition de l’Homo sapiens se produit le 31 décembre à 23 h 56, donc à quatre secondes du moment actuel. Tout le XXe siècle tient sur une fraction de seconde. Le moment actuel correspond à minuit.

 

?  Et après ?

┬ 31 décembre, à minuit : ?????

│ 31 décembre, à minuit moins quelques fractions de secondes : Nous, en ce moment

│ 31 décembre, à 23 h 56 : Apparition de l’Homo sapiens

┬ 30 décembre : Disparition des dinosaures

┬ 19 décembre : Premiers vertébrés

┬ 25 septembre : Apparition de la vie sur la Terre

┬ 14 septembre : Formation du système solaire

╧ 0  1er janvier :          Big Bang

Figure 1 : Le calendrier historico-cosmique (l’échelle a été déformée pour des raisons de clarté)

 

L’histoire, de toute évidence, n’est pas terminée. Notre univers est marqué depuis le début par un phénomène qu’on pourrait globalement caractériser comme une accélération fractaloïde. Aussi bien à l’échelle de l’évolution des espèces vivantes qu’à celle des technologies de l’information et de la communication, on peut voir dans ce mouvement général différentes échelles d’une même accélération de l’histoire. En effet, ce processus apparaît sur une bien plus petite échelle, qui semble d’autant plus significative que son observation est basée sur un grand nombre de faits de l’histoire récente. La puissance de calcul des ordinateurs, leur miniaturisation, leur accessibilité et tout l’ensemble de phénomènes des technologies des l’information et de la communication semble s’accélérer de façon spectaculaire depuis relativement peu de temps à l’échelle de l’histoire évolutive de l’Univers. Les observations les plus récentes semblent d’ailleurs les plus probantes du phénomène. Depuis environ 50 ans, les médias électroniques se sont généralisés sur la planète, tandis qu’explose le nombre de personnes formées en mathématiques, en informatique ou, en général, dans tous les domaines de recherche et d’enseignement. La longue évolution fractaloïde, d’abord à la fois physique et biologique, puis se confondant dans des histoires millénaires et contemporaine, semble devoir connaître un terme prochain[54]. Le phénomène cosmique d’accélération approche-t-il de sa limite logique et matérielle ? Y aurait-il donc un but, une fin ? Alors laquelle, quand et comment ? Que faire alors : poursuivre le mouvement en nous laissant emporter par l’élan, nous n’aurions qu’à compléter la figure ? Pas nécessairement. D’abord, il y a sûrement encore moyen de progresser dans notre compréhension du phénomène. La fulgurance spectaculaire du phénomène Internet nous laisse tout de même encore un peu de temps ! Devrions-nous songer à nous y opposer carrément ? mais alors au nom de quoi, de quelle liberté ?

 

Le modèle idéométrique de l’enfant, sorte de simulation de l’humanité actuelle sous l’aspect d’un très jeune enfant, est propre à démontrer un peu des immenses potentialités encore inconnues de la computation sémantique. D’abord l’accélération, phénomène historico-cosmique, semble donner une signification importante à l’espèce humaine et, plus particulièrement, au moment actuel de l’histoire. Supposons que toute l’évolution cosmique, depuis le Big Bang, n’ait fait, en quelque sorte, que préparer tout ce qui existe à ce qui se passe maintenant chez nous. Il semble concevable de trouver l’équivalent de cette espèce fractaloïde de « chrono-centrisme » chez le jeune enfant sur le point d’apprendre le langage.

Tant qu’il n’a pas acquis la capacité de parler, l’enfant tend à se voir lui-même, au présent, comme la raison d’être de tout ce qui l’environne, de son univers. Soyons plus précis, il tend non seulement à se voir comme le centre, mais aussi à se croire lui-même, au présent, le centre multi-dimensionné de tout ce qui existe autour de lui ; son besoin actuel passe avant tout ; il a faim, il veut jouer, il a sommeil : tout cela est pour lui absolu. Le petit enfant, bien sûr, ne comprend pas ce qui lui arrive, y compris lorsqu’il sera en train d’acquérir la capacité effective du langage et que se produira l’explosion lexicale[55]. Or, l’humanité actuelle lui ressemble. Dans tous les projets politiques considérés comme rationnels, on place tel ou tel besoin social de sécurité, climatique ou autre, ou l’exigence de justice avant le reste, tout en se montrant certain de ne pas se tromper. Même les scientifiques ou les chercheurs en général se croient sûrs de pouvoir juger, dès maintenant, de ce qui peut être vrai ou faux, de ce qui peut être bon ou mauvais.

 

Dans les deux cas, de l’enfant et de notre univers, il y a un centrage. Dans le cas de l’enfant, le centrage se fait sur la conscience de l’enfant et, dans le cas de notre univers, sur la science de l’univers et de l’humain. Dans le cas de l’enfant, en particulier, le centrage est objectif dans la mesure où il correspond à la réalité de son proche environnement, de ses jouets, sa chambre, toute la maternance, qui semblent faits pour lui, ce qui n’est pas faux ; ce centrage n’est pas géométrique mais lié au moment présent, ce qu’on peut ainsi désigner comme une sorte de chrono-centrisme.

 

 Structure complète    Chronocentrisme  Type de langage émergent
Humanité actuelle Aboutissement apparent de l’accélération historico-cosmique Système de codage sémantique
Enfant (18 mois) Centre apparent d’un univers environnant fait pour lui Langue naturelle

Figure 2 : Tableau montrant les analogues chronocentriques

de l’accélération de l’histoire et du centrage sur soi de l’enfant

Dans le cas de l’Univers fractaloïde, l’accélération apparaît comme un processus à la fois scientifique et réflexif à plusieurs niveaux, tout en se présentant comme un processus objectif qui aboutit à un certain point de l’espace et du temps. C’est une autre forme du chrono-centrisme. Or, dans les deux cas, on peut voir que la notion générale de langage tient un rôle clé. L’enfant qui apprend à parler sera capable de se décentrer de plus en plus de ce qu’il est en échangeant avec autrui et en se constituant lui-même comme une personne. De même, dans le cas de l’humanité connaissant l’accélération historique, un langage d’un type nouveau semble en passe de jouer le rôle décisif d’une singularité temporelle dans le développement humain à venir.

Le modèle de l’enfant nous éclaire sur le centrage sur soi. Or, cela nous éclaire aussi sur la situation actuelle de l’humain et de sa science, et de son caractère éminemment dépassable. Ce n’est que lorsque l’enfant aura une conscience langagière de soi et du monde, qu’il en saura davantage sur ce qu’il est et sur la réalité au-delà de son petit monde, son lit, son parc, sa chambre… il cessera de se croire le centre d’intérêt de tout ce qui l’entoure, ainsi qu’il l’aura fait antérieurement non sans quelque raison. De même, ce n’est que lorsque l’humain aura développé une sorte nouvelle de science allant de pair avec une sorte nouvelle de langage, une sorte de « surlangue[4] », qu’il comprendra que la science actuelle représente un point de vue très limité sur le réel, qui s’avérera beaucoup plus riche que ce qu’il croit encore à notre époque.

Yvon Provençal

Département de phlosophie

Cégep de Granby

 

[1] Pierre Lévy  s’est exprimé alors de façon prophétique : « Par-delà les médias, des machineries aériennes feront entendre la voix du multiple. Encore indiscernable, assourdie par les brumes du futur, baignant de son murmure une autre humanité, nous avons rendez-vous avec la surlangue. » Cf. Pierre Lévy, L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris, 1994, p. 16.

[2] L’idéométrie est d’abord une étude des idées prises en elles-mêmes, indépendamment de ce qu’elles ont pour fonction de désigner dans la réalité, puis de leurs développements éventuels dans et par la recherche.  Une correspondance idéométrique consiste en la mise en rapport sémantique et analogique entre deux notions, concepts ou idées, ou de questions et de problèmes, normalement tenus pour séparés par les chercheurs disciplinaires. Cf. http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=3394

[3] J’ai utilisé cette expression pour désigner l’idéométrie. Voir mon article: en français: http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=3394 ; en anglais : « The Mind of Society : Investigating and Using the “ Language of the Gods ” », World Futures, 1998, Vol. 52, pp. 281-312 (Received March 27, 1997; accepted April 7, 1997).

[4] Pierre Lévy, La sphère sémantique, Tome 1, Université d’Ottawa, p. 17.

[5] Collective intelligence, big data and IEML |28 November 2014. Source: Pierrelevyblog.com.

[6] Ce modèle sera expliqué plus bas, dans cet article.

[7] Plusieurs expressions synonymes ou similaires sont employées: “soupe primordiale », « soupe primitive », etc.

[8] Cf. Pierre Lévy, La sphère sémantique, Tome 1, op. cit., p. 140.

[9] Le GEA est le thème central de mon ouvrage Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps, Presses Inter Universitaires, Québec, 2006, p. 1.

[10] Cf. Pierre Lévy, La Sphère sémantique, Tome 1, 2011, p. 214. La sphère sémantique y est définie comme un « système de coordonnées mathématiques spécialisé dans le balisage et la simulation d’écosystèmes d’idées » ; cette sphère a vocation d’universalité et est une conception susceptible de prolonger la signification la plus générale d’Internet. Lévy ajoute que par extension, on peut considérer que « la sphère sémantique contient tout ce qu’elle organise. » Cette dernière acception sera ici la plus utilisée, de pair avec le GEA.

[11] Certes, je ne peux que recommander la lecture du Dieu imparfait pour de plus amples explications.

[12] Le potentiel effectif actuel ne figure pas dans cette liste, mais il correspond à « A », c’est-à-dire « actuel » dans le tableau de la Figure 2.

[13] Cette section et la suivante sont faites d’extraits remaniés du Dieu imparfait., op.cit., p. 73 et suiv.

[14] “I also develop in this book the linguistic and semiotic arguments in favour of a universal computable metalanguage, because I am aware of the powerful prejudices according to which a universal language, let alone a calculable semantics, are « impossible » … because they do not yet exist.” Cf. IEML Grammar, 2014, p. 14.

[15] Certains experts témoignent de ce fait. Ainsi Jean-Pierre Cléro : « la quête de la rigueur est liée à une régression à l’infini dans laquelle la certitude s’érode graduellement » (Épistémologie des mathématiques, Paris, Nathan, 1990, p. 117). Imre Lakatos pour sa part écrit : « Je suis effrayé de la foule de propositions que l’on admet implicitement. Je crois même qu’il y aurait beaucoup à faire pour les dégager » et il ajoute : « la certitude n’est jamais achevée » (Preuves et réfutations, traduction de Balacheff et Laborde, Paris, Hermann, 1984, p. 63-71.

[16] Sauf peut-être la numérologie, qui semble avoir joué à l’égard des mathématiques un rôle semblable à celui de l’astrologie à l’égard de l’astronomie.

[17] Plus précisément : à notre époque et à un certain nombre, inconnu, d’autres grandes époques futures du GEA.

[18] J’ai publié un texte pertinent sur le développement de la pensée critique dans l’histoire ; il comporte un tableau de rapports idéométriques fort suggestifs : Un_outil_pédagogique pour l’enseignement de la pensée critique et de l’usage rationnel des documentsPortail du réseau collégial, 22 mai 2013, Corporation « Le réseau collégial », Montréal, Québec, Canada.

[19] Voir l’annexe.

[20] Cette question a été traitée plus haut à propos du problème du big data.

[21] Le couple virtuel / actuel ; analogies épistémologiques. Ce type de structure a été présenté par Pierre Lévy dans son Dictionnaire IEML-Français, Août 2013.

[22] Certes il reste le problème encore obscur des rapports entre ce qui est actuel et ce qui est possible, et plus particulièrement des rapports de la réalité physique au modèle mathématique. Cf. dans l’Agorathèque : « La réalité potentielle et la réalité effective » : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=1610 et « La conscience effective » : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=2236

[23] Une variante peut être trouvée chez Rousseau (Profession de foi d’un vicaire savoyard, chapitre 10) qui écrit à propos de Dieu : « sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps ».

[24] Platon, La République, Livre VII, 517b (traduction de René Baccou, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 275-276.

[25] Descartes a donné une signification épistémique à cette différence (le « cogito »). Par ailleurs, la philosophie de l’esprit a identifié la conscience individuelle comme l’un des problèmes les plus difficiles de la science et de la philosophie actuelles.

[26] Il s’agissait alors de la première édition de l’Encyclopaedia Universalis, parue entre 1968 et 1975.

[27] Voir The Mind of Society…, Gordon & Breach, 1998, p. 15.

[28] The Mind of Society…, 1998, p. 68, 71, 76, 84 et 87.

[29] Cf. Dans l’Agorathèque, « L’interprétation non pythagoricienne des lois physiques » : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=1326

[30] « Une analyse de la notion d’objectivité », Philosophiques, vol. 14, 1987, p. 361-380.

[31] Un_outil_pédagogique pour l’enseignement de la pensée critique et de l’usage rationnel des documentsPortail du réseau collégial, 22 mai 2013, Corporation « Le réseau collégial », Montréal, Québec, Canada.

[32] Yvon Provençal, Le Dieu imparfait. Essai de philosophie pour notre temps, 2006, Presses Inter Universitaires ( http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=2082).

[33] Manifeste pour une science sans séparation disciplinaire (http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=382).

[34] C’est ce que j’ai essayé de faire dans un cadre sémantique unifié. Cf. « L’interprétation physico-cognitive de la conscience » http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=1353.

[35] Par définition, une PAM (pédagogies agissant sur le monde ; en anglais GPA, global pedagogic action) est une forme de pédagogie utilisant l’Internet afin d’instituer une idée, une entité ou un projet par la reconnaissance éthique mutuelle ou, plus largement, par respect mutuel. Cf. http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=1832

[36] La différence numérique se comprend par opposition à la différence qualitative, et la reconnaître est nécessaire au respect des groupes dans leur autonomie temporelle. En effet, le respect suppose qu’ils puissent s’autogouverner et se développer le plus possible par eux-mêmes. Ils doivent pouvoir à leur guise changer leurs différences qualitatives par rapports aux autres groupes, tout en conservant leur différence (numérique) intacte, c’est-à-dire tout en demeurant un autre groupe, un groupe autonome. Cf. http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=655. On peut retrouver toutes ces PAM et plusieurs autres (pédagogies en action sur le monde) à l’adresse : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=1832.

[37] Pour une illustration critique de l’attitude d’aide, cf. « Le conflit israélo-palestinien » : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=2423.

[38] Pierre Lévy, « Vers une science de l’intelligence collective », MSRC, Communication Research Center, Canada, 21 janvier 2010, p. 24.

[39] Cf. Une nouvelle pédagogie de l’action citoyenne sur le monde publié dans le Portail du réseau collégial (2013).

[40] Par exemple, le mémoire de Pierre Rivière a pu être publié grâce à l’intervention de Michel Foucault (Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… Un cas particulier de parricide au XIXe  siècle présenté par Michel Foucault, Paris, Gallimard/Juillard, 1973). Dans ce cas, il faut reconnaître que plus d’un siècle fut requis pour que ce texte devienne recevable dans le GEA.

[41] Telle est du moins la perception qu’ont certains auteurs spécialisés. Par exemple, François Laruelle écrit que la Différence est devenue l’invariant gréco-occidental le plus ancien et le plus dominant » (F. Laruelle, Les philosophies de la différence. Introduction critique, Paris, PUF, 1986, p. 16).

[42] L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, Paris, La Découverte, 1994, p. 29 (les italiques sont de Lévy).

[43] Ibid., p. 30-31.

[44] Ibid.

[45] Ibid.

[46] Ce que les physiciens appellent « univers parallèles », « univers multiples » ou « multivers » relève de l’altéro-possibilité. Ces univers, dit-on, sont possibles mais non « réels ». Ils correspondent à des modèles mathématiques cohérents mais qui ne coïncident pas avec les observations physiques. Leur « possibilité » est suggérée par leur cohérence logique.  Cf. Aurélien Barrau, « Multivers », Encyclopaedia Universalis en ligne (8 juillet 2014).

[47] Cette expression est empruntée à Gabriel Marcel, qui l’a utilisée lors d’une conversation (cf. Jeanne Parain-Vial, Gabriel Marcel et les niveaux de l’expérience, Paris, Éditions Pierre Seghers, 1966, p. 54). Marcel estime qu’on ne doit pas extrapoler la puissance en parlant de la toute-puissance divine et il considère que l’amour est le terme le moins impropre à la désignation de Dieu.

[48] Pierre Lévy, La sphère sémantique, op. cit., p. 149.

[49] Le Dieu imparfait…, op. cit., § 50, « L’analogie ».

[50] Blog de Pierre Lévy, « Collective intelligence, big data and IEML », entrevue avec Sandra Alvaro, 15 novembre 2014.

[51] Ici, l’humain se trouve représenté par son GEA, lequel correspond à la conscience de l’enfant.

[52] Voir le Manifeste pour un progressisme mondial et à long terme : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=378

[53] L’astronome Carl Sagan (1934-1996) a publicisé une telle idée en 1980, lorsqu’il créa la série télévisée Cosmos sur le réseau PBS. Le calendrier présenté ici en une version simplifiée et modifiée.

[54] Ce qui a été appelé « singularité technologique » représente une idée voisine de celle qui est décrite ici comme terme possible de l’accélération fractaloïde, mais elle s’en distingue en ce qu’elle a plus trait aux intelligences artificielles qu’à l’humain en tant que tel.

[55] Cf. Diane Daviault, L’émergence et le développement du langage chez l’enfant, Montréal, Chenelière Éducation inc., 2011, p. 31-32; Mervis CB, Bertrand J. Acquisition of early object labels: The roles of operating principles and input. In: Kaiser A, Gray, DB, editors. Enhancing children’s communication: Research foundations for intervention. Baltimore: Brookes, 1993. p 287–316.

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[56] Pierre Lévy, L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, Éd. La Découverte, 1994, p. 16.