Méta-commentaire : Pierre (si je peux me permettre), je n’ai pas écrit sur ton travail (notamment les chapitres 7 et 8 de La sphère sémantique 2) le commentaire auquel je pensais tout d’abord. Il m’a semblé plus important et pertinent, de traiter de l’ouverture sur l’avenir de nos travaux respectifs : comment cette ouverture se présente-t-elle? de quelle façon est-elle comprise? Je suis conscient que le texte qui suit reflète plus mes propres préoccupations que la richesse et la profondeur de ton travail. Si tu estimais que je n’ai vraiment pas bien saisi les points touchés ici, je te prierais de m’indiquer ce qu’il y aurait selon toi à corriger ou à compléter dans ce très bref commentaire.

Commentaire :

a)                  L’IEML et l’idéométrie

L’IEML et l’idéométrie sont d’abord deux types distincts de langages qui ont trait de façon spécifique aux significations, l’IEML en tant que langage informatique d’un type profondément original, l’idéométrie en tant qu’ensemble de correspondances entre domaines ordinairement séparés les uns des autres.

L’IEML (Information Economy Meta Language, métalangage de l’économie de l’information) a été créé par le philosophe Pierre Lévy, qui le décrit comme un langage informatique qui permet de représenter des concepts comme des ensembles de points dans un espace sémantique coordonné qui fournit un codage algébrique de la sémantique.1

l’IEML se rapproche de l’idéographie dans la mesure où il confère à tout symbole une signification distincte. Cependant le voisinage terminologique de l’ « idéographie » et de l’« idéométrie » est accidentel et ne présente aucune signification précise. L’idéométrie est d’abord une étude des idées prises en elles-mêmes, c’est-à-dire en ne considérant que leurs significations indépendamment de leurs référents dans la réalité et de leurs développements éventuels dans et par la recherche.2 L’idéométrie peut enfin être présentée de façon imagée comme un « langage des Dieux », c’est-à-dire un langage d’un type plus complexe que tous ceux que l’humain actuel connaît3.

 

b)                  L’ouverture extraordinaire sur l’avenir que fait entrevoir l’idéométrie

Des relations dites idéométriques impliquent, par exemple, les niveaux de conceptions issues de l’ensemble des sciences actuelles, notamment la physique, la biologie et les sciences de l’humain. Par commodité, celles-ci seront souvent désignées par le terme « anthropologie ».

Les structures complètes

Considérons trois concepts de base, respectivement, de la physique, de la biologie et des sciences humaines, soit l’atome, la cellule et l’être humain. Dans leurs champs respectifs, ils jouent chacun le rôle de l’élément constitutif de la réalité physique, biologique ou humaine.

Atome                                    Cellule                                               Être humain

Tout objet physique est constitué d’atomes, qu’il s’agisse d’une étoile, d’une planète, d’une nébuleuse gazeuse, ou d’objets plus petits tels que rochers ou molécules. Les forces ou les champs sont également des réalités de la physique, mais on ne les considère par en général comme des objets.

De même, tout être vivant est constitué de cellules, qu’il s’agisse d’une bactérie ou d’une baleine bleu. Quant au virus, également étudié par les biologistes, il s’agit en fait d’une ou plusieurs molécules et se range quelque part entre le physique et le biologique.

L’être humain, en tant qu’individu ou personne, est vu de façon cohérente en science comme l’entité constitutive de tout regroupement d’humains, qu’il s’agisse d’une famille, d’un village, d’une cité, d’une nation ou d’une civilisation.

Dans chacune des structures complètes, une substructure apparaît de façon frappante comme particulièrement problématique dans chacun des trois cas, atome, cellule et être humain, en ce qui concerne l’origine de la structure complète de même que la complexité conceptuelle dans laquelle elle s’inscrit :

Noyau                                    ADN                                               Cerveau humain

 

Dans chaque atome se trouve une substructure remarquable, le « noyau », lequel est composé de particules, protons et de neutrons, liés ensemble par des forces nucléaires. La recherche sur les caractéristiques de ces particules et de ces forces est d’importance primordiale pour l’ensemble de la science actuelle. Quels sont les rapports exacts entre ces forces et les autres forces fondamentales de la physique, telles que la force électromagnétique et la force gravitationnelle? Est-il possible de trouver une théorie véritable de la grande unification de ces interactions? Peut-on trouver une explication de l’existence même de ces particules, de leurs caractéristiques et des caractéristiques de leurs interactions? Toutes ces questions intéressent d’abord les physiciens, mais elles importent également à la science dans son ensemble.

En biologie, la cellule possède une substructure tout aussi remarquable et objet d’une problématique tout aussi préoccupante pour la science actuelle. Des problèmes fondamentaux impliquent la structure moléculaire autoréplicative de l’ADN, lequel loge entre autres dans le noyau de la cellule. Comment la molécule d’ADN a-t-elle émergé sur Terre? D’autres questions fondamentales concernent le fonctionnement exact du code génétique lui-même : quels sont les rôles respectifs du noyau et du restant de la cellule dans ce fonctionnement?

De même, la science actuelle voit l’être humain comme comportant une substructure hautement problématique, celle du cerveau humain. Comment celui-ci s’est-il formé? Comment a-t-il émergé à partir de systèmes nerveux animaux? Comment fonctionne-t-il? Qu’en est-il de la conscience? Est-elle réelle? Est-elle épiphénoménale? Ces questions, comme celles qui concernent l’atome ou la cellule vivante, apparaissent comme un grand programme de recherche à long terme.

On notera que les trois substructures se définissent à partir de la conceptualisation théorique de la discipline qui précède dans la séquence physique-biologie-anthropologie. Ainsi, l’ADN se définit comme une molécule, donc un objet physique (et non biologique), et le cerveau humain comme un organe biologique (et non anthropologique), objet de la neurologie. Les correspondances idéométriques sont donc, en fait, d’une remarquable systématicité.

Ce qui se correspond formellement ici n’est pas exactement l’atome ou la cellule qui, d’une certaine façon, « ressemble » à l’être humain. En fait, ce sont les questions fondamentales qui se correspondent. La question de l’émergence du vivant correspond idéométriquement à la question de l’émergence de l’humain. Plus particulièrement, l’apparition de l’ADN connote l’apparition du cerveau humain, ce qui ne veut pas dire que l’ADN ressemble au cerveau humain. Plutôt, les connotations de sa problématique sont reproduites par celles de la problématique du cerveau humain. L’émergence se produit à la jonction de deux types distincts de déterminations, celles qui regardent le vivant et celles qui regardent l’humain. Les correspondances de connotation sont telles qu’il y a en quelque sorte une équivalence idéométrique des différences.

 

Le Tableau 1 résume, au moyen de l’idéométrie, l’évolution globale de l’Univers, et met ainsi en évidence une triple énigme marquée par les trois points d’interrogation de la dernière rangée :

 

Discipline Structure complète Substructure problématique
Physique Atome Noyau
Biologie Cellule ADN
Anthropologie Etre humain Cerveau humain
« Science globale » ?  « Humanité globale » ?

Autre sorte de « cerveau » :Le Web animé par l’IEML ?

 

Tableau 1 : Les correspondances idéométriques : la séquence des structures complètes et celle des substructures associées

 

S’il y avait quelque chose à la dernière ligne, qu’est-ce que ce serait? Ces trois points d’interrogations (qui sont accompagnés de trois réponses hypothétiques qui ne sont que mentionnées) représentent une question aussi bien pour la science que pour la philosophie. Cependant le tableau lui-même sous-entend qu’il s’agirait d’une structure complète — l’« Humanité globale »  — constituée à partir d’êtres humains, mais à un niveau supérieur de complexité. Soyons clairs : il s’agirait non seulement d’un niveau supérieur de complexité, mais en quelque sorte d’un niveau de réalité aussi différent et aussi sublime par rapport à l’humain que l’humain l’est lui-même par rapport à une cellule. Et il en va de même en ce qui concerne la substructure problématique qui lui fait pendant. Elle est doublement problématique puisqu’elle l’est par définition et qu’elle l’est à nouveau par son évidence dans ce tableau pointant vers un futur de l’organisation matérielle, vivante et humaine tout à la fois. À travers ce texte et ce tableau, n’est-ce pas cette substructure qui, déjà, nous fait signe à tous : « nous » sommes « elle ». Elle prend conscience d’elle-même et, en quelque sorte, elle s’institue dans et par la publication qui la fait se reconnaître. C’est une sorte de « principe méta-anthropique » qui évoquerait l’Esprit selon Hegel, mais sans le Savoir absolu. Elle émerge ici, non comme un savoir, mais comme une question. Elle se cherche elle-même. Dans ce tableau, elle se montre mais ne donne encore aucune réponse, ne dit rien encore.

En outre, le Tableau 1 suggère par un moyen détourné une réponse négative à la question : y a-t-il un danger de voir l’humain un jour évincé au profit de la machine ? La réponse est non parce que, de même que la cellule vivante, c’est-à-dire le neurone, n’est pas remplacée dans le cerveau par un quelconque appareillage matériel, et qu’il garde une place centrale, l’être humain ne serait pas évincé dans l’espèce de « cerveau global » animé par l’IEML. C’est là un point positif important de l’évolution possible que le caractère systématique de l’analogie idéométrique permet d’apprécier4.

c)                  L’ouverture révolutionnaire sur l’avenir que fait entrevoir l’IEML

On peut déjà prévoir que l’IEML augmentera la puissance de l’intelligence collective et rendra possible une véritable révolution scientifique5. Au niveau de la plus grande complexité actuellement connue, « l’intelligence réfléchit à la première personne et se met en rapport avec d’autres intelligences. […]  Mais pour être ouverte sur cette extériorité, elle n’en est pas moins repliée sur une intériorité réfléchissante capable de se représenter ses propres opérations. » « Ainsi, la théorie sémantique rend compte non seulement de la structure universelle de la cognition, mais également de sa variabilité historique6 ».

Bases présymboliques de la cognition

Signal → forme

Catégories sémantiques primitives

Vide / virtuel / actuel / signe / être / chose

Niveaux de complexité de la cognition humaine

Symbole → concept→ idée →intelligence

?

Tableau 2 : Les trois étapes de la théorie sémantique de la cognition, plus une question

[Il s’agit de votre Figure 7.1, mais inversée et dont les flèches sont tournées vers le bas par souci de cohérence avec le Tableau 1 ; en outre, un grand point d’interrogation en surgit tout en bas]

La cognition humaine ainsi représentée se veut calculable, mais elle n’est ni simpliste ni réductrice7. On sait que le calculable ne représente pas, dans la science actuelle, la réductibilité générale à un simple calcul8. C’est pourquoi l’énigme du Tableau 1 réapparaît sous la forme d’un gros point d’interrogation.

Il se présente ici une nette convergence avec l’approche idéométrique. L’humain n’y est pas inévitablement asservi à ses machines. Aucune intelligence purement artificielle n’y fonctionne seulement d’elle-même. Plutôt que d’une intelligence artificielle close sur elle-même, il s’agit d’un cosmos virtuel…9 »

Sur un autre plan, le modèle idéométrique de l’Enfant permet de comprendre pourquoi un tel asservissement n’est pas à craindre. Un enfant de 18 mois est déjà apte à la maîtrise progressive de la marche. Une partie de son organisme et de son cerveau en particulier paraît ainsi capable d’un comportement automatique. Or, cela ne signifie nullement que l’enfant devient ainsi dépendant de mécanismes instinctifs. Au contraire, sa capacité de marcher ou de grimper lui permettra, à la façon d’un humain, de commencer à découvrir et à explorer le monde autour de lui10. De même, par correspondance idéométrique, l’intelligence collective permettra à l’humain de découvrir et d’explorer un espace tout à fait nouveau.

Pierre Lévy décrit la sphère sémantique comme un « miroir » algorithmique et pratique afin de figurer une réflexion scientifique de  l’humain, et qui lui permettra de se diriger dans un cosmos où tout est encore à découvrir. En somme, cette théorie, avec l’idéométrie, suggère une grande interrogation, celle d’une ouverture encore inouïe sur l’avenir, et d’une convergence sur des points essentiels.

 

1 L’IEML est l’enjeu principal d’une initiative qui a été lancée en 2006 par Pierre Lévy à partir de la chaire de recherche du Canada en Intelligence collective de l’Université d’Ottawa (Cf. le blog de Pierre Lévy : http://pierrelevyblog.com/tag/ieml/ ). 1

2 L’idéométrie, au sens que je lui donne ici, a été définie d’abord dans mon article « The Mind of Global Human Society. A New Approach to Investigating the Future », World Futures, 1997, Vol. 47, pp. 121-142 (Received March 15, 1996; accepted April 18, 1996), et dans mon ouvrage The Mind of Society. From a Fruitful Analogy of Minsky to a Prodigious Idea of Teilhard de Chardin, Gordon and Breach, 1998, p. 1-2.2

3 Voir mon article« The Mind of Society : Investigating and Using the “ Language of the Gods ” », World Futures, 1998, Vol. 52, pp. 281-312 (Received March 27, 1997; accepted April 7, 1997).3

4 Une explication plus détaillée est disponible sur le site de l’Agorathèque : « L’Enfant » : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=33944

5 Master Class à Sciences po : Vers une intelligence collective réflexive. Cf. Blog de Pierre Lévy (en ligne le 27 septembre 2014).5

6 Sphère sémantique, Tome 2, chap. 7 : p. 136-137.6

7 Ibidem, p. 137.7

8 Rappelons ici qu’Alonzo Church (1936) a montré que les deux célèbres théorèmes d’incomplétude de Kurt Gödel (1931) conduisent à l’impossibilité de réaliser tout algorithme universel.8

9 Loc. cit., chap. 8, p. 143.9

10 Cf. “The discovery of proximate reality”, The Child’s intimations of a more remote reality”, The Mind of Society, ibid., p. 42-47.10