Comment un souverainiste québécois pourrait-il respecter la nation canadienne ? Jacques Parizeau nous donne une partie de la réponse. 

Tirant des leçons de l’échec du référendum de 1980 sur la souveraineté, Jacques Parizeau fait un bon pas vers le respect envers les Canadiens fédéralistes. Il écrit :

« Cela a pris du temps à comprendre que, pour un Canadien, négocier alors qu’un référendum n’a pas eu lieu et n’a pas été gagné est une sorte de trahison […] Pour les Canadiens, le fait que leur pays soit menacé les amène à faire jouer la fierté et l’émotion. À la limite, ils ont l’impression d’être en guerre. C’est ce qui explique des épisodes comme « la nuit des longs couteaux » de 1981, où les premiers ministres du Canada « conspirèrent » — il n’y a pas d’autre mot…[13] »

Ainsi Parizeau comprend les inquiétudes, voire les frayeurs, des Canadiens fédéralistes. Logiquement, cela signifie qu’il n’a pas été vraiment surpris par cette « nuit des longs couteaux ». Il n’a pas été plus surpris, sans doute, par l’affaire des commandites[14] ni, en particulier, par ce qui s’est passé lors du référendum de 1995 sur la souveraineté du Québec où, à nouveau, le non l’emporta. Ce résultat était « frauduleux », argue Parizeau se basant sur l’ouvrage du souverainiste Robin Philpot[15]. Mais cela n’a pas pu le surprendre vraiment, peut-on supposer.

Parizeau à la croisée des chemins

Comme l’a bien laissé entendre Parizeau de façon réaliste, la séparation du Québec était odieuse et criminelle aux yeux des Canadiens fédéralistes. En fait, c’était même pour eux un devoir sacré de considérer tout moyen efficace pour échapper à ce qu’ils voyaient comme la destruction de leur pays. Logiquement on ne peut les tenir pour « coupables » d’avoir voulu défendre leur pays, même si leur comportement doit être critiqué parce que contraire au respect de la nation québécoise. Il faut bien saisir la différence. Condamner moralement une volonté destructrice n’est pas la même chose que faire la critique d’une action motivée de façon erronée mais de bonne foi. Une telle critique va de pair avec le respect d’autrui dans la mesure où elle se veut en accord avec l’attitude d’aide.

Parizeau pourrait avouer que, s’il avait été à leur place, il aurait fait de même ; il l’aurait fait par devoir envers sa patrie. Il pourrait même aller jusqu’à déclarer qu’il comprend fort bien, mais sans l’approuver, que les Canadiens veuillent condamner ou éliminer les souverainistes québécois par tout moyen[16].

Aussi, Parizeau ou ceux qui pensent comme lui font dès lors face à un dilemme. Ou bien ils tentent de prendre avantage de la situation en se montrant volontaires et résolus quoi qu’il en coûte aux autres, ou bien ils s’efforcent au contraire de respecter ces autres en leur démontrant, de bonne foi, qu’ils n’ont aucun désir de détruire leur pays et qu’ils voudraient, si possible, chercher sincèrement avec eux une solution acceptable aux deux parties. La première branche du dilemme est encore jugée la plus normale ; tout politique réputé compétent la choisirait. La deuxième suppose plutôt l’attitude du respect, qui est une attitude désintéressée ou, plutôt, intéressée à l’humain de façon plus large, ce qui n’est pas encore bien entré dans les mœurs mais le sera sans doute à quelque moment dans l’avenir[17].

Il serait bien surprenant que Parizeau, héroïquement, adopte une telle attitude d’aide envers les Canadiens fédéralistes. En fait, ce n’est pas de façon respectueuse que les pays et les empires se sont faits dans l’histoire. S’il y en a qui ont eu l’attitude de respect et d’aide envers les nations rivales, ils sont disparus totalement. Nous n’en avons aucune trace. Pourquoi serait-ce différent de nos jours ? Néanmoins, on peut le supposer, si Parizeau (ou un autre chef souverainiste) démontrait ouvertement une attitude d’aide envers le Canada, cela ne resterait pas sans écho. Précisément parce qu’il s’agirait d’une attitude désintéressée, on en ferait un exemple de respect rare envers un groupe rival.

Pour un souverainiste québécois, la question serait désormais de savoir 1) comment faire en sorte que les Canadiens fédéralistes veuillent les respecter et en viennent à vouloir ce qui est bon pour les Québécois du point de vue des Québécois, et 2) comment faire en sorte que les Québécois souverainistes eux-mêmes veuillent respecter les Canadiens fédéralistes et en viennent à vouloir ce qui est bon pour eux de leur propre point de vue. L’attitude d’aide est-elle irrémédiablement contraire à toute politique rentable ? Non, si elle en vient, comme par résultat collatéral, à être la plus efficace. Il faut comprendre ici que le point de vue de l’autre est susceptible de changer, de devenir progressivement en accord avec son propre point de vue qui, lui aussi, peut changer[18].