I      Une nouvelle idée de la divinité

Sommaire du Manifeste

                                                                             
§ 1   Une recherche radicale 

            Ce manifeste pour Dieu est le manifeste d’une recherche de Dieu sur de nouvelles bases. Il ne s’agit pas, ici, d’affirmer que Dieu s’est révélé en Jésus-Christ, ni qu’il s’est révélé dans la Bible, ni dans quelque texte sacré que ce soit. Il ne s’agit même pas d’affirmer que Dieu existe. Il s’agit d’abord de présenter une conception de la divinité qui soit susceptible de mieux résister à l’examen critique que l’une ou l’autre des conceptions existantes.  

            L’idée d’un manifeste pour Dieu signifie poser un geste public afin de faire connaître un projet qui concerne nos idées de Dieu, de la foi et de la religion. Le mot manifeste (du latin manifestus, et manus, main) connote un lien entre les humains. Je pense particulièrement à ce qui peut relier (religare) les groupes humains entre eux et, notamment, les groupes religieux, incluant les Églises, qu’elles soient grandes ou petites, anciennes ou récentes. 

            Il s’agit également d’une nouvelle façon d’approcher la divinité, selon laquelle Dieu — s’il existe — ne se reconnaît lui-même pleinement dans aucune des traditions religieuses particulières. En outre, cette approche suppose que Dieu préférerait grandement que les humains cessent de prétendre savoir qui il est, ce qu’il veut ou ce qu’il attend des humains, et où et comment il s’est exprimé. Cette nouvelle approche comporte l’idée que Dieu — s’il existe et s’il est bon envers l’humain — n’a absolument pas l’intention de nous damner pour notre audace même si nous mettons en doute, voire critiquons implacablement, les représentations de la divinité que véhiculent les traditions religieuses.  

Une sorte de pari  

            C’est, en quelque sorte, un pari : Dieu, non seulement ne s’oppose pas à ce que nous cherchions à comprendre mieux et différemment ce qu’il est, mais, en outre, il le souhaite ardemment. Ce pari consiste aussi à croire que nous pouvons remettre en question les croyances existantes, nous rapprocher d’une meilleure idée de Dieu et que, ce faisant, nous pourrons également concevoir une meilleure idée de l’humanité. En d’autres termes, c’est le pari que nous pourrons trouver un sens plus valable à la vie, à l’histoire et à notre existence d’humains. 

            En tant qu’auteur de ce manifeste, je n’ai pas l’intention d’énoncer une position personnelle singulière, mais j’espère au contraire que l’on voudra bien considérer ce que j’exprime comme représentatif de ce que l’humain de notre époque devrait penser, éprouver et entreprendre. 

            N’affirmant pas que Dieu n’existe pas, je ne suis pas athée et, n’affirmant pas que Dieu est absolument inconnaissable, je ne suis pas agnostique. Suis-je donc croyant? Peut-être, mais alors en un sens différent de ce que signifie d’ordinaire ce mot. Au cours des pages qui suivent, j’expliquerai progressivement le sens de cette croyance. Pour moi, il s’agit d’abord d’une croyance radicale, c’est-à-dire qui repose sur des motifs profonds, sur la recherche d’un sens fondamental et même, en quelque sorte, sur une recherche d’identité. Cette croyance radicale ne va pas de pair avec la certitude, ni avec la prétention à un savoir. Ce qui ne l’empêche pas d’être une foi radicale en une réalité qui constitue l’humain. 

            Je ne sais pas si Dieu existe, mais, s’il existe, je crois qu’il approuve ma démarche. En d’autres termes, si un Dieu créateur de l’humanité existe, il approuve vraisemblablement que l’humain, parvenu à ce stade-ci du développement historique de ses idées et de ses conceptions les plus générales, remette en question plusieurs de ses croyances et en cherche d’autres, meilleures. Il considère, peut-être, que je ne m’adresse pas directement à lui, mais plutôt aux humains, parce que c’est d’abord aux humains de décider, par eux-mêmes, ce qu’il importe de penser d’un Dieu qui les aurait créés et qui aurait créé ce monde. En outre, il considérerait vraisemblablement que nous ignorons ce qu’il est — ce que sont réellement ses « attributs » — tel que lui le comprendrait. Nous ne sommes sans doute pas en mesure de le bien comprendre. Nous ne sommes peut-être même pas en mesure de bien apprécier ce qu’il considérerait lui-même comme étant vrai ou faux, bien ou mal. Peut-être en serions-nous effrayés. C’est du moins une possibilité que je ne rejetterai pas, ne serait-ce que par souci élémentaire d’honnêteté intellectuelle. 

            Ma position diffère aussi bien de celles des « croyants » que de celle des « incroyants », ainsi qu’on les appelle. On a tendu, dans le passé et jusqu’à nos jours, à accepter en bloc les attributs traditionnels de la divinité — notamment que Dieu est le créateur de l’univers, qu’il est personnel, omniscient, tout-puissant, infiniment bon — ou bien à les refuser en bloc, y compris son existence. Ici, je proposerai de reconsidérer ces attributs en essayant de déterminer ce qui est possible, ce qui est probable, ce qui est susceptible de faire avancer notre compréhension et ce, sans nous laisser trop influencer par les préjugés et les stéréotypes.  

Que signifie, pour nous, l’idée d’un Créateur de l’univers qui serait aussi un Dieu personnel? Cette idée est-elle compatible avec celle de la science qui existe dans notre monde moderne ou avec celle de la rationalité (ce terme étant pris en un sens large) telle qu’elle s’incarne dans les philosophies modernes? Peut-elle les aider à avancer? Que signifie l’idée de perfection que les croyants attribuent communément à Dieu? Dieu pourrait-il se considérer lui-même comme parfait? De même en ce qui concerne les idées traditionnelles de l’omniscience et de la toute-puissance divines, nous éclairent-elles sur la réalité divine, contribuent-elles à renforcer notre idée de Dieu ou l’affaiblissent-elles? Qu’est-ce que Dieu penserait du « bien » et du « mal »? Qu’est-ce que Dieu penserait de ce que les humains appellent « la révélation »? Que penserait-il de la Bible chrétienne en particulier? La jugerait-il meilleure, plus vraie, que les Livres sacrés d’autres religions? Un questionnement sera ici poursuivi en tentant de mettre à contribution les conceptions les plus avancées qui existent aujourd’hui dans les domaines de la théologie, de l’ontologie, de l’épistémologie et de l’éthique. 

            Nous risquer donc en un pari sur les mots et sur les idées concernant la divinité, qui est aussi, et peut-être davantage, un pari sur l’humain et sur le sens : il ne s’agit pas surtout d’une nouvelle idée, mais d’une nouvelle façon d’être avec Dieu. C’est un pari sur Dieu et sur l’humain, non pas à propos d’un salut qui prendrait la forme du bonheur éternel par opposition à la damnation, mais de notre capacité de nous rapprocher de la divinité et, peut-être, d’en partager la vie.

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