Sommaire du manifeste

1. Introduction: Présentation et définition de la recherche adisciplinaire 

1.1 La recherche adisciplinaire 

Il s’agit ici de concevoir une recherche sans les entraves disciplinaires, une recherche adisciplinaire, c’est-à-dire une recherche sans division de principe en disciplines spécialisées. Une telle recherche est posée comme l’objectif à long terme vers lequel devrait tendre toute la science actuelle. Ainsi la science adisciplinaire n’est ni une science de la nature, ni une science cognitive, ni une science humaine. Elle est simplement la science. Elle est le concept d’une sorte renouvelée de recherche scientifique, qui ne se limiterait à aucune discipline particulière, qu’elle soit dite actuellement scientifique ou philosophique. 

            L’adisciplinarité ne se ramène à aucune des variantes : pluridisciplinarité, interdisciplinarité, transdisciplinarité… Aucune de celles-ci, en effet, ne remet fondamentalement en question l’idée même de la disciplinarité, c’est-à-dire le préjugé que la science se comprenne normalement comme étant en principe séparées en disciplines qui communiquent peu ou qui communiquent mal entre elles. 

            La recherche adisciplinaire a une histoire. Elle correspond à l’idée grecque originale d’une recherche globale et désintéressée du savoir. Ses moyens d’investigation, d’abord rudimentaires, sont devenus avec la modernité d’une grande efficacité. Elle a pris alors la forme d’une recherche expérimentale extraordinairement féconde, ce qui a entraîné un découpage en disciplines massivement productif. Le savoir a crû au point de se fragmenter en autant de rameaux, mais des rameaux presque sans intercommunication. La conséquence historique immédiate est, de nos jours, la dispersion des efforts de la recherche globale, sans unité d’ensemble et sans véritable projet commun d’avenir.  

            Le chercheur adisciplinaire devra comprendre son rôle différemment de celui du spécialiste actuel. Il respectera les efforts des autres chercheurs, ce qui signifie qu’il en reconnaîtra en actes l’importance et qu’il s’efforcera de les supporter. Il se tiendra au courant des avancées importantes dans chacun des champs de recherche. Il collaborera autant qu’il le pourra avec les autres chercheurs, y compris ceux dont les objets et les méthodes de recherche sont d’emblée très différents des siens. Il acceptera facilement le dialogue et l’échange de connaissance, de même que des méthodes si cela est pertinent. Il recherchera en principe l’accord avec les autres, il recherchera l’enrichissement mutuel.  

            La science adisciplinaire est une recherche de savoir et de compréhension de ce qui est réel. Elle a donc une unité. Il n’y a qu’une recherche de compréhension du réel globalement. Les différentes disciplines existant, la physique, la biologie, les sciences humaines, etc. visent chacune une partie de la réalité et non toute la réalité. C’est pourquoi la recherche scientifique en tant que telle ne peut pas se contenter de faire la somme des recherches associables à toutes ces disciplines. 

            Étant une recherche de compréhension globale du réel, la science adisciplinaire doit également considérer la réalité de ce qu’elle est elle-même. Elle se doit donc d’être réflexive. Or, aucune des disciplines scientifiques actuelles n’a la science elle-même pour objet d’étude. Seules la philosophie comporte ce type de recherche sous le nom de philosophie des sciences – qu’on n’appelle d’ailleurs pas « philosophie de la science » − ou d’épistémologie. La science disciplinaire se doit donc d’être également philosophique.

            Et, en outre, comme la science adisciplinaire est la recherche de la compréhension globale du réel, elle doit aussi considérer comme son objet ce qui pourra se produire réellement dans l’avenir. L’avenir est l’un de ses objets, y compris – particulièrement – l’avenir à long terme. L’avenir ne donne-t-il pas son sens au présent? Elle doit chercher à savoir et à comprendre ce que l’avenir lui réserve, ce qu’il nous réserve, d’où la pertinence, et même l’importance, de mettre sur pied des programmes de recherche à court, moyen ou long terme, comportant éventuellement des vérifications expérimentales à long terme. Nous en verrons un exemple significatif dans ce qui suit 1

Dans la perspective adisciplinaire, le spécialiste ne sera plus le seul à pouvoir en principe traiter d’un type de recherche et de résultats obtenus. On attendra de lui qu’il se montre pédagogue en ce qui touche ce qu’il connaît mieux que d’autres. Le spécialiste critiquera normalement le travail des autres spécialistes, par exemple, en raison d’un manque de rigueur ou d’efficacité, mais il ne le dénigrera pas. Il reconnaîtra la dissemblance des disciplines conformément aux faits et les différences entre les méthodes applicables dans les domaines particuliers de la recherche Il reconnaîtra que les objets à étudier sont hétérogènes et que, bien sûr, les sujets des sciences humaines ne doivent pas être confondus avec les objets des champs physiques ou biologiques. Cependant il gardera à l’esprit que la science elle-même, c’est-à-dire la connaissance et la compréhension du réel, et la capacité d’agir qu’elle permet, est la même pour lui que pour tous les autres chercheurs. Il concevra globalement la recherche comme portant sur une unité organisée du réel même si la vue qu’il en a est encore très partielle, voire fragmentaire. Il tendra à vouloir rejeter toute attitude dogmatique ou trop sûre d’elle-même. Et, inversement, il se voudra conscient du risque de la conceptualisation floue ou de la réduction illusoire des savoirs disciplinaires à l’un d’entre eux.  

                        Le caractère non réflexif de la science actuelle 

Supposons qu’on pose la question suivante à des scientifiques : Quelle est votre conception de la science? La réponse dépend du scientifique interrogé. Bon nombre répondraient sûrement que ce type de question n’est pas de leur ressort et qu’ils ne sont donc pas compétents pour en juger. Et il en va de même pour toute question concernant la réalité comme telle de ce sur quoi il effectue des recherches, ou encore en ce qui concerne la réalité de sa conscience ou de sa liberté de chercheur. 

La science contemporaine ne s’occupe pas du réel comme tel. Elle ne fait pas de théorie là-dessus et ne tente même pas d’en faire. La science contemporaine ne comprend pas ce qu’est le réel et le réel lui est indifférent et pourtant il n’y a qu’elle qui soit susceptible d’en savoir quelque chose. Quel paradoxe!

Car il y a une réalité ou une vérité de l’objet physique que seul le physicien est légitimement habilité à étudier, à décrire correctement et à comprendre. De même en ce qui concerne l’objet du biologiste ou l’objet du sociologue, etc., mais l’étude de la réalité en général est jugé comme étant l’apanage du philosophe. D’ailleurs celui-ci se trouve parfois embarrassé par une telle situation puisqu’il lui apparaît comme illogique de traiter de la réalité en général sans être capable en même temps de traiter des sortes de réalités physique, biologique, etc. Les différents spécialistes concernés sont jugés seuls capables de décrire l’état des recherches sur leur sujet. Le spécialiste est donc le seul habilité à parler de ce qui est vrai ou de ce qui est réel envisagés de façon disciplinaire, donc fragmentaire. 

Le scientifique ne s’intéresse pas en tant que tel à la réalité en général. Il ne s’intéresse pas, non plus, à la réalité de la science elle-même. Il n’étudie pas ce genre de question et rien dans la façon dont la science actuelle est légitimement comprise ne l’y oblige. La science n’est pas réflexive. Il n’existe pas de science de la science et on n’en cherche pas. 

Comment en est-on arrivé à une situation aussi aberrante? L’un des éléments d’explication réside sûrement dans les succès retentissants qui ont été obtenus par la méthode expérimentale. Grâce à l’utilisation de certains modèles mathématiques, la méthode expérimentale permet de prédire de façon parfois très précise et, par le fait même, elle permet de découvrir de nouveaux objets ou de nouveaux phénomènes. Par exemple, au XIXe siècle, deux astronomes ont été capables ainsi, de façon indépendante, de découvrir la planète Uranus 2. Ce type de situation suscite l’esprit de compétition entre les spécialistes, qu’ils appartiennent à un même domaine de recherche ou à différents domaines, chaque chercheur et chaque discipline sont dans la course aux honneurs et aux rétributions de différentes sortes. Or, dans ce type de course, on tend à faire fi de tout ce qui n’est pas susceptible de donner rapidement des résultats positifs. Donc ceux qui connaissent le problème − et il leur suffit d’en savoir assez pour être en mesure d’obtenir certains résultats utiles afin de relancer la course − n’ont pas le temps ni la motivation de comprendre vraiment ce qu’ils font ou ce qu’ils obtiennent. Rien ne les y oblige, Ils se contentent en pratique de ce qu’on a appelé la « philosophie spontanée des savants 3», qui est un mélange intuitif et peu cohérent de convictions.

Les scientifiques sont en situation de compétition avec les autres disciplines. Ils se croient obligés de défendre leur propre discipline et de la défendre contre les autres disciplines. Ils se convainquent de la nécessité de défendre leur discipline, avec son langage, ses concepts, ses problèmes et ses idées, contre les intrusions des autres. 

En somme, la disciplinarité de la science telle qu’elle est comprise de nos jours semble être un obstacle insurmontable à la compréhension de la réalité, qui devrait pourtant être le but de toute recherche scientifique véritable. 

Et pourtant le scientifique entretient l’idéal de la compréhension du réel puisqu’il ne pourrait se contenter d’un savoir sans profondeur et basé sur des apparences. Entretenir un tel idéal est scientifiquement normal. Ce qui ne le serait pas serait précisément de le nier. La science adisciplinaire se veut expressément en accord avec cet idéal.

Suite du chapitre 1

1 De plus, le lecteur trouvera dans le chapitre 2 un développement qui concerne la physique et qui montre la fécondité remarquable de l’hypothèse d’une science encore appelée à se développer de façon importante à long terme. Retour 1

2 En fait, ce sont deux astronomes, Urbain Le Verrier et John Couch Adams, qui en firent la prédiction; l’existence de la planète fut confirmée par Johann Gottfried 2Gall, qui l’observa en 1846. 2

3 L’expression est de Louis Althusser (Philosophie et philosophie spontanée des savants, Paris, Maspero, 1967). 3