Urgence climatique, urgence de s’entendre

 

  A       L’urgence climatique 

Les experts sont de plus en plus inquiets, voire alarmés, par ce qui est appelé les points de basculement du climat, qui sont parfois décrits ou expliqués comme des « points de bascule » (tipping points[1]) ou des « points de rupture », ou encore des « points de seuil critique ». Il ne faut pas les confondre avec certaines conditions extrêmes (records de chaleur, de précipitations, de dévastation par les ouragans ou les tornades, etc.) qui demeurent quelque chose de relativement normal. Selon le chercheur néerlandais Pier Vellinga, les points de basculement sont le « danger le plus sérieux du réchauffement pour les êtres humains ». Il va de pair avec des « dommages climatiques dont personne ne peut imaginer l’ampleur[2] ». 

Cette lettre ouverte aux femmes et aux hommes politiques vise d’abord à sensibiliser de façon générale à l’urgence que tous se mobilisent afin de faire face au réchauffement climatique de la Terre tout en pressant les politiques de poser les gestes appropriés pour se mobiliser eux-mêmes publiquement. Elle s’adresse à tous les hommes et femmes de pouvoir dans le monde, mais en pratique elle vise d’abord les politiques (ou politiciens[3]) québécois ou canadiens et, pour des raisons qui apparaitront plus loin, les politiques chinois. Une grave responsabilité leur incombe, à eux d’abord et à nous tous ensuite. 

Cette lettre ouverte a pour but de montrer comment la recherche philosophique peut encore aujourd’hui aider à poser les bonnes questions, à insuffler une vie nouvelle à la politique et à lui redonner sens. Elle fera voir comment la philosophie, loin de s’enfermer dans une tour d’ivoire, peut aider à voir plus clair dans les problèmes les plus graves posés par l’environnement global et comment elle peut contribuer à soutenir l’action.  

Le changement climatique 

Les experts en climatologie constatent non seulement une transformation rapide de l’atmosphère terrestre, mais aussi une accélération de cette transformation[4]. Il s’agit d’une transformation globale du climat allant vers un rapide réchauffement planétaire, qui est d’ailleurs compatible avec le refroidissement de certaines régions. On exploite maintenant de plus en plus de gigantesques réserves de gaz de schiste, dont les territoires nord-américain et chinois sont richement pourvus. Si on considère en plus l’ensemble des pays émergents et leurs tendances récentes, tout indique que les émissions de gaz à effet de serre tendront à se poursuivre de plus en plus au cours des prochaines décennies sauf si de profonds changements des comportements se produisent partout assez rapidement[5]. La solution semble résider dans la mise en application d’une politique de limitation de ces émissions, ce qui suppose un profond changement de comportement. Mais comment parvenir à convaincre toutes les nations y compris celles qui sont en plein développement, telles que la Chine ou l’Inde ? 

L’une des instances scientifiques qui nous servent de référence ici est le « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat » (GIEC). Ce groupe possède une signification à la fois politique et scientifique, ce qui a occasionné certaines controverses, mais il demeure assez crédible pour servir de référence scientifique[6]. 

Par exemple, on pourrait se demander si les hivers particulièrement froids qui ont sévi récemment en Europe n’ont pas pour effet de jeter le doute sur la théorie du réchauffement climatique. D’après le GIEC, les rigueurs relatives des hivers des dernières années à certains endroits du globe ne font pas douter de la validité de la théorie du réchauffement climatique global puisque cette théorie porte sur les températures moyennes de l’ensemble du globe et sur un nombre assez grand d’années. Dans le cas particulier des derniers hivers européens, le froid en Europe a été surcompensé par la chaleur qui a régné au même moment dans l’Arctique et, notamment, au Groenland, où l’on a pu observer une fonte des glaces sans précédent historique[7]. 

Par ailleurs, les scientifiques ont également observé une montée du niveau moyen des mers d’environ 20 centimètres depuis 1900. En se basant sur les faits et sur certains modèles, ils prévoient une montée moyenne des océans d’environ une vingtaine de centimètres supplémentaires d’ici à 2050 et de 50 centimètres d’ici à 2100.[8] Il est cependant de plus en plus probable, en accord avec les faits connus, que ces chiffres puissent devoir être fortement majorés, jusqu’à plusieurs mètres d’ici 2100.[9] 

L’urgence dans ce cas ne tient pas surtout à ces chiffres, mais au fait que ces montées appréhendées se traduisent par des changements considérables dans certains pays, notamment dans les régions en bordure de la mer lors des grandes marées et des tempêtes. Pour être en mesure de leur faire face, il nous faut prévoir des mesures d’adaptation dès maintenant. Ainsi le professeur Pier Vellinga, expert qualifié en matière de changement climatique, pose la question au grand public : ne vaudrait-il pas mieux, dans le cas des bords de mer, d’investir dans les régions situées à plus haute altitude ?[10] C’est cela aussi l’urgence climatique : commencer dès maintenant à investir et construire en fonction de l’avenir à moyen ou long terme. Toutefois, il y a plus troublant et plus pressant encore. 

Les points de basculement du climat 

Il faut bien saisir, ici, un paradoxe. Il est tout à fait normal, d’un point de vue météorologique, que des conditions observées s’écartent de façon considérable des valeurs moyennes. C’est l’inverse qui ne serait pas normal, c’est-à-dire que les conditions météorologiques restent près des moyennes [11]. Or, les points de basculement climatique sont autre chose. Ce sont des points critiques au-delà desquels se produisent des changements brusques et qui sont irréversibles pendant des milliers d’années par la suite. À l’échelle géologique, sur des millions d’années, ils ont été fréquents. Ils peuvent prendre différentes formes telles que des changements dans la pluviosité, dans les températures ou encore, par exemple, dans la couche d’ozone. Pris en particulier, ils sont très difficiles à prévoir et ils peuvent provoquer des catastrophes avec un fort impact sur les activités humaines. Normaux, donc, à l’échelle des temps géologiques (sur des millions d’années), ils sont anormaux à l’échelle de l’histoire humaine (sur des siècles ou des millénaires). Toutefois on les estime assez probables au cours des prochaines années, étant donné notamment l’accélération du changement climatique global. 

Un exemple assez connu de point de basculement est celui qui coïncide avec l’apparition en quelques jours d’algues vertes dans un petit lac qui aurait eu les eaux limpides jusqu’à ce moment. Cela peut se produire en particulier après qu’on y ait déversé de plus en plus de phosphate et d’azote. Plusieurs espèces sont alors susceptibles de disparaître et il est très difficile de rétablir la diversité écologique antérieure[12]. Cependant, d’autres exemples de basculements possibles sont plus préoccupants pour l’humanité actuelle. Il se pourrait que le réchauffement actuel des régions arctiques libère en quelques années d’énormes quantités de méthane, ce qui déclencherait alors un réchauffement beaucoup plus rapide que ce que prédisent les modèles courants. Il en résulterait notamment une montée moyenne de plusieurs mètres des océans, ce qui provoquerait des migrations humaines de grandes ampleurs. Un autre exemple de basculement de type catastrophique pour l’humain pourrait être provoqué par des changements dans la salinité et la température de l’océan Atlantique nord, ce qui résulterait en un refroidissement rapide et dramatique en Europe du Nord en seulement quelques années. [13] 

L’une des raisons pour lesquelles les possibilités de basculement ont été négligées jusqu’à récemment réside dans leur caractère imprévisible par les modèles actuellement disponibles. Ainsi, les économistes ou les actuaires qui calculent des probabilités quant aux activités ou aux vies humaines à long terme ne les intègrent pas dans leurs calculs, ce qui rend incertaines les éventuelles réparations ou compensations[14]. 

L’urgence géopolitique 

Il est acquis aujourd’hui que les activités industrielles et agricoles transforment l’environnement à l’échelle mondiale. D’autres changements encore, inédits dans l’histoire, peuvent se produire incessamment dans un proche avenir. Que peut-on faire notamment aux différents niveaux de la politique régionale, nationale ou mondiale ? 

Le changement climatique fera des gagnants, surtout parmi les pays du Nord, et des perdants, surtout parmi les pays du Sud[15]. L’un des problèmes les plus aigus sera la raréfaction de l’eau potable dans plusieurs pays. En cas de pénurie, cette situation est susceptible d’envenimer des tensions à l’intérieur d’un État-nation ou entre États-nations. Ce qui n’arrangera rien est la dissémination des armements et, en particulier, des armes de destruction massive. Si les tensions du monde s’aggravent, il faut s’attendre à ce que la question climatique, aussi grave soit-elle, soit reléguée au second rang. Or, c’est déjà commencé si l’on en juge d’après les tendances perceptibles, le club des puissances nucléaires pourrait bien être rejoint bientôt par l’Iran, la Corée du Nord ou peut-être même le Japon[16]. Le XXIe siècle débute avec les attentats meurtriers du 11 septembre 2001 et les guerres, tout aussi meurtrières, qui les ont suivis. On n’est pas au bout de ses peines si l’on considère les menaces d’utilisation d’armes nucléaires, chimiques, biologiques, etc. qui résulteraient de leur prolifération dans le monde[17]. 

On peut donc être d’accord avec Al Gore lorsqu’il affirme « Les seules solutions efficaces à la crise du climat impliquent de modifier en profondeur la pensée et le comportement humain.[18] » Ce qui suit, dans cette lettre ouverte, apporte peut-être un nouvel élément de solution dans cette direction. 

 

B       L’urgence de s’entendre 

La Chine, puissance verte ? Un puissant paradoxe… 

La Chine va devenir la première nation émettrice de gaz à effet de serre au monde et elle continuera d’en émettre de plus en plus par la suite, à moins qu’elle-même en décide autrement. Or, depuis 2008,  elle a paradoxalement fait d’immenses progrès dans le domaine du développement durable que rien ne laissait présager jusque là. Et, ce qui accentue le paradoxe, certains l’ont attribué à la « force de son régime autoritaire[19] ». Quoi qu’il en soit, les faits sont là. On y a développé des installations d’énergies éolienne et hydraulique au point que la Chine occupe, dans ces domaines, certaines des premières places mondiales[20]. Il semble en outre qu’une véritable conscience écologique soit en train de s’éveiller en Chine. L’opinion publique chinoise, qui aurait été informée suffisamment, suppose-t-on, sur les déprédations de l’industrie dans l’environnement (nappes phréatiques polluées, rejets toxiques dans les cours d’eau etc.)  aurait évolué vers la critique environnementale[21]. Il s’agirait peut-être, en outre, d’une conscience sociale inédite en Chine concernant le bien-être des communautés[22]. 

La Chine agit et se transforme ainsi de façon apparemment autonome, sans engagement préalable. Elle poursuit quand même son développement industriel et économique de plus en plus dommageable pour l’environnement tout en refusant quelque engagement que ce soit envers d’autres pays[23]. Pour quelle raison s’en tient-elle donc à cette attitude intransigeante, qui refuse tout dialogue à cet égard ? 

Un argumentaire déroutant 

La Chine s’est montrée défavorable à toute discussion sur des demandes d’engagements de la part des pays en développement. L’argument principal de la Chine est qu’elle est elle-même encore un pays en développement et que, par conséquent, elle doit continuer de développer son industrie et son économie, et que ses émissions de CO2 sont des « émissions de survie » et non des « émissions de luxe[24] ». Un autre de ses arguments est que le « niveau d’émission de CO2 par habitant » est en Chine bas en comparaison avec ceux des pays déjà industrialisés[25]. 

De plus, le président actuel Hu Jintao et le premier ministre Wen Jiabao (remplacé en mars 2013) ont adopté, depuis 2003, de nouvelles politiques soulignant, selon eux, la nécessité d’« harmoniser » le développement économique avec la protection de l’environnement. Il faut bien saisir, disent-ils, la différence entre la société harmonieuse prônée en Chine et le développement durable, lequel s’appuie sur des « principes que beaucoup de gens peuvent trouver trop abstraits et lointains par rapport à leur réalité » et qu’il faut au contraire que la « société harmonieuse » prônée en Chine soit « séduisante pour les masses et plus opérationnelle[26] ». 

Selon ce discours, il y a une « responsabilité historique » qui revient aux États-Unis et à l’Europe. C’est le principe des « responsabilités communes, mais différenciées[27] ». En fait, il est évident que la Chine s’est industrialisée longtemps après les États-Unis et l’Europe, lesquels ont donc influencé le réchauffement climatique bien avant elle. Il reviendrait donc aux pays déjà industrialisés de commencer à diminuer leurs émissions. 

D’où le blocage. Cette situation paraîtrait absurde, voire puérile, si les enjeux n’étaient pas si graves. Tous ces arguments ont quelque chose de déroutant pour qui veut en saisir le sens profond. Ils semblent pouvoir se résumer ainsi. Même si la Chine est un pays émergent, elle a un droit égal de se développer elle-même sans restriction imposée de l’extérieur. Elle tient donc à être vue comme étant  « égale » à chacun des pays qui se sont déjà développés. Cela peut signifier qu’elle est, en tant que pays souverain, un « sujet » au plein sens du terme. 

Aux yeux des Occidentaux, il y a là une difficulté majeure parce que cela signifierait qu’un État a parfaitement le droit de décider pour tous sans consultation, ce qui équivaut à un comportement étatique totalitaire, le « sujet » collectif prenant la place des êtres humains. La Chine demeure en effet un pays où l’on emprisonne pour des délits d’opinion, où l’on exécute des condamnés à mort et où les droits individuels sont régulièrement violés. À la limite, accepter ces comportements de la Chine équivaudrait à accepter la légitimité pratique d’un régime hitlérien ou encore stalinien. D’où le dilemme : rester fidèle à ses principes démocratiques ou bien adopter une attitude pragmatique qui revient à tout tolérer, y compris de voir la puissance étatique chinoise imposer ses diktats à tous les Chinois et, ce faisant, au reste du monde[28]. 

Le problème est-il bien posé, est-il bien cerné ? Après tout, la Chine est soutenue dans son attitude intransigeante par plusieurs autres pays qui sont également en voie de développement. En outre, et cela apparaît ici comme un point crucial, elle est prête à évoluer, pourvu qu’on ne prétende pas en faire une exigence formelle qui lui serait imposée de l’extérieur. 

Penser différemment… 

Comment dialoguer ou discuter avec la Chine dans une telle situation ? Afin de satisfaire ce qui semble être une condition de respect mutuel de tout dialogue véritable, pourquoi ne pas suivre — sans trop d’ironie — le conseil d’Al Gore : penser différemment ?[29] 

La Chine, d’après ses dirigeants, demande d’être respectée dans son autonomie. En supposant que cela veuille dire quelque chose, acceptons d’en faire un principe général d’équité qui s’applique à tout groupe d’appartenance identitaire[30]. C’est ce qu’on pourrait appeler le respect de la personne concrète puisqu’il se présente comme un respect de l’appartenance identitaire de toute personne. 

Voici sur quelles bases « sino-philosophiques » (pour ainsi dire![31]), un tel respect pourrait être défini. Un groupe d’appartenance national peut être vu, par définition, comme un sujet à respecter comme tel, ce qui signifie deux choses : 

a) on reconnaît ce groupe comme égal en droit à chacun des autres groupes d’appartenance nationaux ; 

b) on adopte une attitude d’aide envers ce groupe considéré dans son autonomie, ce qui signifie qu’on ne cherche pas à nuire à son existence ni à son développement (supposé ne pas trop nuire au développement des autres groupes), et qu’on l’aide dans la mesure du possible (compte tenu de nos moyens et de l’importance de ses besoins) en ne prétendant pas l’obliger à faire quoi que ce soit.[32] 

L’urgence de l’empathie politique et de la responsabilité partagée 

D’abord, un constat. Les autorités chinoises, américaines ou européennes refusent de façon très générale de discuter entre elles en toute bonne foi, ce qui veut dire sans arrière-pensée politique, et cela même si le sort de l’humanité en dépend. Elles entendent ainsi jouer le jeu politique normal, même si cela conduit à une impasse face à l’urgence climatique. La Chine, par exemple, invoque son droit égal de se développer économiquement et les États-Unis ou l’Union européenne croient que les dirigeants chinois doivent se comporter de façon responsable face à l’urgence climatique. 

Le refus de discuter avec d’autres — de façon éthique et non simplement politique — d’enjeux de la plus grande importance est beaucoup plus répandu qu’on ne le croirait à première vue. Il se retrouve en fait dans le comportement politicien le plus ordinaire, que ce soit aux États-Unis, en France, au Canada, au Québec, etc. Les rapports entre politiciens prennent très souvent la forme d’une lutte à finir entre deux camps séparés — la « gauche » et la « droite » — qui se voient chacun comme celui qui incarne la bonne foi et la légitimité contre ceux qui sont de mauvaise foi et qui trichent. À la limite, la partisannerie politique peut aller jusqu’à se présenter comme une lutte entre le Bien et le Mal, le mot d’ordre étant alors de ne rien concéder quelles qu’en soient les conséquences. Ajoutons que ces mœurs politiques se retrouvent trop souvent alimentées et supportées par une partie décisive de l’électorat. 

Alors comment sensibiliser les politiques et leur électorat à l’importance des enjeux ? Pour ce faire, ils auront la responsabilité de mettre un terme à ce qui peut être appelé la « polarisation politicienne », c’est-à-dire la tendance du parti X à nuire au parti Y alors que le parti Y cherche à nuire au parti X, aucun des deux ne faisant d’effort vraiment sincère pour convaincre l’autre de la valeur de ses projets, thèses ou arguments, ni pour s’ouvrir aux projets, thèses ou arguments de l’autre. Cette polarisation devient politico-morale dans la mesure où nuire à l’autre prend la forme d’une lutte à finir contre ses mensonges, ses fraudes, voire ses crimes.

Il en va de même dans le cas de nombreux conflits internationaux. Il existe une polarisation politico-morale parce qu’elle va de pair avec des accusations réciproques de mauvaise foi et d’illégitimité[33]. Elle contribue fortement à ce qui confère un caractère de blocage insoluble aux conflits. De part et d’autre, l’attitude de condamnation disqualifie d’avance toute recherche qui se ferait au-delà de la logique fermée de la condamnation morale de l’autre.

Actuellement il existe un blocage dans les négociations internationales entre les tenants de l’action pour l’urgence climatique et un certain nombre d’États, parmi lesquels certains ont une importance incontournable, tels que la Chine ou les États-Unis par exemple. Cependant, ainsi que nous l’avons entrevu plus haut, les politiciens chinois indiquent aux autres politiciens du monde l’existence possible d’une nouvelle sorte de respect, qui est un respect de la personne en même temps que de son groupe d’appartenance identitaire. Une telle situation suggère à tous d’apprendre cette nouvelle sorte de respect dans les rapports politiciens et à instaurer en politique de nouvelles mœurs susceptibles de contribuer à un déblocage inespéré en ce qui touche la situation d’urgence climatique. Cette nouvelle sorte de respect pourrait prendre la forme de l’empathie politique et la responsabilité partagée, par opposition à l’antipathie de commande et la responsabilité totale du coupable absolu. 

Ainsi, même si une catastrophe planétaire doit se produire, d’un point de vue strictement éthique et en conformité avec l’idée de respect concret de l’humain par l’humain, il sera injuste et peu pertinent de tenter de désigner ou de chercher des responsables qui devraient payer pour tous, qu’il s’agisse d’individus, de groupes ou de l’humanité prise globalement. Ce type de responsabilité n’existe nulle part. Un tel jugement serait sans doute bien plus motivé par le mépris envers ceux qui seront blâmés que par l’établissement clair d’une responsabilité éthique précise de l’une ou l’autre des nations. Les écologistes devront diversifier leurs actions de façon à tenir compte des interactions entre groupes identitaires. Il faut d’urgence élargir les questions d’environnement aux questions humaines en général.    

 

Pour aller plus loin : Cette lettre ouverte va dans le même sens que le Manifeste pour un progressisme mondial et à long terme. Le lecteur pourra trouver là d’autres précisions et explications en ce qui concerne les problèmes sociopolitiques du monde actuel. En ce qui concerne les objections en provenance du kantisme sur le sujet de la responsabilité éthique, le lecteur trouvera des réponses dans La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique, § 7, 51, 72 et 74 à 87. 

(((((((((((((((((((((((())))))))))))))))))))))))


[1] T. M. Lenton, H. Held, E. Kriegler, J. W. Hall, W. Lucht, S. Rahmstorp, H. J. Schnellnhuber, “Tipping elements on the Earth’s climate system”, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America (PNAS), 2008, p. 1786-1793.

[2] Pier Vellinga, Le changement climatique, mythes, réalités et incertitudes (Hoezo klimaatverandering… Feiten, fabels en open vragen, 2011), traduit du néerlandais par Anne Lowyck, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2013, p. 70. Ce livre du professeur Villenga est ici utilisé comme une source privilégiée en raison de l’information à jour et de l’objectivité des explications et des commentaires.

[3] Le sens du mot politique ici équivaut à celui de politicien, mais son utilisation ne se veut pas péjorative.

[4] Cf. Robert KANDEL, « CHANGEMENT CLIMATIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 août 2013. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/changement-climatique. Robert Kandel est un astrophysicien. Il s’agit donc d’un cas plutôt rare, dans Encyclopaedia Universalis, d’empiètement implicite de la discipline pertinente qui est évidemment plutôt la climatologie. On peut tout de même considérer que l’article est crédible jusqu’à preuve du contraire.

[5] « Problème : parmi les grands pays émergents, seul le Brésil se dit prêt à s’engager sur des objectifs ambitieux de réduction des émissions de GES. Considérant que c’est aux pays industrialisés de payer leur dette écologique, la Chine et l’Inde ne sont pas prêtes à sacrifier leur développement économique au nom de l’enjeu climatique », Blaise Mao, « Négociations de Copenhague : pourquoi ça bloque ? », GEO.fr (7 déc. 2009) [en ligne], consulté le 17 août 2013. 

[6] Le GIEC a été mis sur pied formellement  en 1988, à la demande du G7 (Groupe de sept puissances économiques, aujourd’hui passé à huit, le G8), par l’ONU avec pour mandat d’évaluer de façon scientifique les informations disponibles sur la question du changement climatique. Son origine en partie politique peut présenter quelques problèmes aux yeux d’esprits critiques. Cf. par exemple Christopher W. Landsea, Bruce A. Harper, Karl Hoarau et John A. Knaff, « Can We Detect Trends in Extreme Tropical Cyclones? », dans Pour la Science, vol. 313, no 5786, 2006, p. 452 – 454. 

[7] Cf. par exemple Pier Vellinga, Le changement climatique, mythes, réalités et incertitudes, op.cit., p. 149.

[8] Robert KANDEL, « CHANGEMENT CLIMATIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 août 2013. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/changement-climatique.

[9] Cf. Pier Vellinga, op. cit., p. 149-152.

[10] Pier Vellinga, op. cit., p. 97. Le « réchauffement […] correspond en tout point aux calculs effectués il y a plus de deux décennies ».mais on peut aussi bien, selon lui, voir un réchauffement de 2 ou 6 degrés Celsius d’ici 2100, (Ibid, 149-152).  Comme Pier Vellinga est néerlandais, il est sans surprise concerné par le problème de la montée des eaux.

[11] Cf. Robert KANDEL, « CHANGEMENT CLIMATIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 août 2013. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/changement-climatique.

[12] Pier Vellinga, op. cit., p. 71.

[13] Robert KANDEL, « CHANGEMENT CLIMATIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 août 2013. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/changement-climatique.

[14] Pier Vellinga, op. cit., p. 90.

[15] Pier Vellinga, op. cit., p. 143.

[16] Cf. Jean François GUILHAUDIS, Serge SUR, « DÉSARMEMENT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 31 juillet 2013. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/desarmement/. Le Japon pourrait logiquement chercher à se doter de l’arme nucléaire si les tensions montent du côté de la Corée du Nord ou de la Chine.

[17] Ibid.

[18] Al Gore, Choisir, maintenant (Our Choice, 2009), Éditions de la Martinière, Paris, 2010, p. 315. Al Gore, co-lauréat avec le GIEC du prix Nobel de la paix en 2007, est un politicien américain réputé pour ses actions de sensibilisation au problème climatique. Les italiques sont de moi.

[19] Daniel Schaeffer, « La transition énergétique vue du côté de la Chine. Une étude de cas : les terres rares », Enjeux géopolitiques de l’environnement. Énergies, marchés, conflits, dir. Valérie Fert et François Mabille Éd. du Cygne, Paris, 2013, p. 160.

[20] Cf. Paul de Guérivière, « La Chine et les enjeux climatiques », Enjeux géopolitiques de l’environnement. Énergies, marchés, conflits, ibid., p. 152.

[21] Le même type de conscience écologique semble en train de naître en Inde. Cf. Diplomatie, La Géopolitique du gaz de schiste. La nouvelle révolution énergétique?, no 62, mai-juin 2013, p. 32.

[22] Par exemple, des ONG chinoises militeraient contre la construction de tout nouveau barrage en Chine. Cf. Enjeux géopolitiques de l’environnement. Énergies, marchés, conflits, op. cit., p. 146.

[23] Pier Vellinga, op. cit., p. 146.

[24] Cf. Claudia Mininni, « Le discours chinois sur l’environnement : De la sémantique au politique », dans Enjeux géopolitiques de l’environnement. Énergies, marchés, conflits, op. cit., p. 139.

[25] Le niveau chinois d’émission par habitant équivaut à environ un sixième de celui des États-Unis. Cf. Paul de la Guérivière, « La Chine et les enjeux climatiques », dans Enjeux géopolitiques de l’environnement. Énergies, marchés, conflits, op. cit., p. 152.

[26] Cette interprétation du discours des dirigeants chinois est de Claudia Mininni (op. cit., p. 134). Celle-ci, qui est chercheure au Gmap (Global Mutations Analysis and Prospective, Genève), mentionne également le confucianisme, le taoïsme et, plus généralement, la tradition chinoise qui, selon elle, jouent un rôle essentiel dans la pensée chinoise mais rien ne dit que les dirigeants chinois en fassent une interprétation fouillée au sens où les philosophes des traditions occidentales l’entendraient.

[27] Rapporté par Claudia Mininni, « Le discours chinois sur l’environnement : De la sémantique au politique »,, op. cit., p. 140.

[28] Bien sûr, la Chine n’est pas le seul pays à imposer ses décisions au reste du monde ; il y a aussi notamment les États-Unis.

[29] Al Gore, Choisir, maintenant (Our Choice, 2009), Éditions de la Martinière, Paris, 2010, p. 315. Certes, « penser différemment » peut vouloir dire autre chose, mais supposons ici qu’Al Gore le dit de façon généreuse, avec ouverture d’esprit envers tous les autres.

[30] Un groupe d’appartenance identitaire est le groupe d’appartenance principal d’une personne, c’est-à-dire tel qu’il lui donne son identité principale.

[31] Je n’ai pas trouvé d’indication claire de ce type de respect de l’autre dans la philosophie chinoise traditionnelle. Cependant la façon actuelle de raisonner des dirigeants chinois inspire ce type de philosophie, d’où l’appellation suggérée de « sino-philosophie » !

[32] J’ai développé le concept de respect des groupes dans leur autonomie dans l’article « Une nouvelle pédagogie de l’action citoyenne sur le monde? » Portail du réseau collégial, 25 février 2013. Corporation « Le réseau collégial », Montréal, Québec, Canada.

[33] La situation de polarisation politique est très visible de nos jours chez les Israéliens et les Palestiniens, au moins chez une partie de leur population et de leurs politiciens. Il en va de même, bien que les enjeux ne soient pas de la même nature existentielle dans les rapports entre l’Union européenne et la Chine, entre les États-Unis et l’Union européenne, ou encore, bien sûr, entre la Chine et les États-Unis.