1.  Époque mythique

Cette époque a probablement commencé dès les premières sociétés humaines. Elle s’est poursuivie, en Grèce, jusqu’aux premiers penseurs présocratiques (VIIe siècle av. J.-C.) et plus tardivement et de diverses façons, ailleurs dans le monde.

Il semble juste d’affirmer à propos des objets visés par la critique à ce stade qu’il n’y en a « aucun connu ». Il semble évident que, comme l’indique le tableau, l’invention de l’écriture a joué un rôle clé dans ce qui a permis à de nouvelles formes de rationalité d’apparaître par la suite dans l’histoire. L’invention de l’écriture (4e colonne) a en effet rendu possible l’usage et la transmission de documents écrits (2e partie du tableau), c’est-à-dire l’action même de consulter ou de se référer aux textes récents ou non, ce qui aura permis à son tour de plus en plus de rigueur dans le choix des sources et dans la façon de s’en servir.

 

2.  Époque présocratique (du VIIe au IVe siècle av. J.-C.) :

On peut déceler à cette époque une première forme de pensée critique consistant en la capacité de  remettre en question les descriptions mythiques traditionnelles de la réalité. On est critique envers la conception anthropomorphique des dieux (Xénophane), envers les croyances mythiques en général (Héraclite) ou envers la pensée qui s’exprime sous la forme d’opinions (Parménide). On met en pratique la rationalité (ou Logos) sous la forme de la démonstration mathématique ou logique. Il ne semble pas, cependant, y avoir de conception de la preuve longuement et rigoureusement argumentée.

L’écriture alphabétique grecque, qui remonterait au VIIIe  siècle av. J.-C., aurait peut-être joué un rôle dans l’avènement de la forme présocratique du savoir, notamment en permettant d’énoncer plus facilement des vérités abstraites 1. Par exemple, se référer à Anaximandre ou à Parménide signifiait non seulement se référer à des personnages, mais aussi, intuitivement, à des idées abstraites, à des philosophies. C’est ce qu’on pourrait appeler un usage plus précis et plus rigoureux des ressources documentaires en ce qui concerne les objets abstraits tels que les concepts, les argumentations et les développements abstraits. Il s’agit en bref d’un usage sans précédent connu de documents de recherche.

 

3.  Époque « classique »

Cette période commence avec Socrate et Platon, en Grèce, et se termine, en Europe, avec l’avènement de la modernité. On peut la considérer comme la période classique de l’usage des traités et des systèmes philosophiques.

On reprend les critiques présocratiques et on les prolonge par la critique, alors prépondérante, des sophismes (Socrate, Platon, Aristote, etc.) et, en outre, de la « double ignorance » se laissant voir au terme de démonstrations insuffisantes dont est exagérée la portée démonstrative2. Par là, on vise collectivement toutes les théories présocratiques de la nature et les discours des Sophistes. Ce type de critique va logiquement de pair avec une perspective morale en ce qui concerne la capacité personnelle de chercher la vérité et, notamment, d’utiliser des sources de référence ainsi que le feront les platoniciens et les aristotéliciens par la suite.

La forme du savoir connue consiste en traités, doctrines et systèmes de pensée. Les disciples des penseurs classiques opposent donc, de façon cohérente, aux théories insuffisantes des présocratiques la vérité de traités, souvent réunis en doctrine, comme par exemple le corpus des dialogues de Platon, le système d’Aristote ou celui de Thomas d’Aquin.

 

4.  Époque moderne (époque actuelle)

L’époque moderne peut être définie comme débutant dans l’Europe du XVIIe siècle avec les premières théories scientifiques spécialisées (Galilée, Newton, etc.), pour se poursuivre ensuite en plusieurs endroits du monde.

Dans la modernité, on critique (de Kant à Popper) de façon significative le dogmatisme, notamment celui du livre et celui du système de pensée. On vise ainsi logiquement les idéologies et les théories présentées de façon trop arbitraire ou autoritaire. De même, on critique (positivisme, matérialisme moderne…) les faux savoirs tels que les pseudosciences. Cette critique va de pair avec celle de tout ce qui brime l’autonomie des personnes. Du coup, on en vient à critiquer les abus rationalistes et l’ethnocentrisme, les théories racistes (anthropologie), les éducations sexistes (féminisme) et, en général, les différentes formes d’exclusion sociale (sciences humaines). D’autres formes de critiques modernes du même type apparaissent encore comme, par exemple, la critique de la fracture numérique.

La forme générale du savoir consiste dans les savoirs spécialisés, chacun allant de pair avec son propre champ de recherche, qui est également spécialisé, conçu et pratiqué comme devant rester normalement distinct des autres savoirs spécialisés.

L’usage massif de l’imprimerie, puis l’instruction obligatoire, instituée lors des débuts de la modernité en Occident, ont probablement joué un rôle dans l’expansion de la pratique de la critique moderne puisque, dans la lutte contre les exclusions sociales diverses, il devenait important que le savoir puisse rejoindre les masses. Cette tendance se poursuit de plus belle avec l’accès démocratique aux études supérieures et la formation générale du citoyen — ce qui bien sûr a été et est encore la mission des cégeps tout particulièrement.

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1   Jacques Derrida a décrit l’écriture phonétique, incluant en particulier l’écriture alphabétique grecque, comme celle qui prétend pouvoir dire le sens idéalement. Cf. J. Derrida, « La différance », Marges de la philosophie, Editions de minuit, Paris, 1972, p. 5.

2   Cf. La double ignorance selon Platon est l’ignorance de ceux qui prétendent faussement savoir par opposition à la simple ignorance, qui consiste à savoir qu’on ne sait pas. Cf. Les dialogues de Platon et, en particulier, l’Apologie de Socrate, 21 d.