L’évolution de la pensée rationnelle et critique est schématisée selon les jalons suivants :

1.  Époque mythique :

Forme de la critique observable : aucune

Forme du savoir connue : le mythe

Remarques :

Cette époque a probablement commencé dès les premières sociétés humaines. Elle s’est poursuivi, en Grèce, jusqu’aux penseurs présocratiques (VIIe siècle av. J.-C.) et plus tardivement et de diverses façons, ailleurs dans le monde.

Sur plus de 100 000 ans, il y a eu peut-être une ou plusieurs évolutions d’une forme de pensée critique, mais nous n’en avons ni preuve ni indice.

Enfin il semble évident que l’invention de l’écriture a joué un rôle clé dans ce qui a permis à de nouvelles formes de rationalité d’apparaître par la suite.

 

2.  Époque présocratique (du VIIe au IVe siècle av. J.-C.) :

Forme de la critique observable : critique des croyances mythiques et des opinions

Forme du savoir connue : démonstrations des premiers théorèmes en mathématiques, théories, telles que nous les connaissons, faites de fragments argumentés

Remarques :

On peut déceler à cette époque une première forme de pensée critique consistant en la capacité de  remettre en question les descriptions mythiques traditionnelles de la réalité ; on est critique envers la conception anthropomorphique des dieux [incluant les rois ou chefs] de même qu’envers les croyances mythiques en général ; de plus, on sent la nécessité de questionner et, parfois, de rejeter la pensée qui s’exprime sous la forme d’opinions ; on valorise le Logos sous la forme de la démonstration mathématique ou logique ; il ne semble pas, cependant, y avoir de conception de la preuve longuement argumentée ni de mise à l’épreuve par l’observation de faits expérimentaux.

L’écriture alphabétique grecque, qui semble remonter au VIIIe  siècle av. J.-C., aurait peut-être joué un rôle dans l’avènement de cette forme de savoir[1].

 

3.  Époque « classique » :

Forme de la critique observable : remise en question, non seulement des croyances traditionnelles, mais aussi des croyances basées sur des raisonnements insuffisants, incluant les sophismes ou les paralogismes

Forme du savoir connue : traités, doctrines et systèmes

Remarques :

Cette période commence avec Socrate, en Grèce, et se termine, en Europe, avec l’avènement de la modernité.

On reprend les critiques présocratiques et on les prolonge par la critique des sophismes et, plus généralement, des faux savoirs se présentant au terme de courtes démonstrations dont on exagère la portée démonstrative en visant entre autres les théories présocratiques de la nature. Ce type de critique va logiquement de pair avec une optique éthique en ce qui concerne la capacité personnelle de chercher la vérité.

Les raisonnements trop courts peuvent se lire comme des sophismes dans lesquels la conclusion est tirée au moyen d’un lien logique trop faible. Les disciples d’un penseur classique leur opposent la vérité de traités, souvent réunis en doctrine, comme par exemple le corpus des dialogues de Platon, le système philosophique d’Aristote ou celui de Thomas d’Aquin.

 

4.  Époque moderne :

Forme de la critique observable : remise en question, en plus des croyances traditionnelles et des raisonnements insuffisants, des longs développements classiques des traités ou des systèmes, ce qui inclut les dogmes du christianisme et d’autres grandes religions, et des pseudosciences, y compris plusieurs théories racistes et conceptions ou postulats sexistes ; en somme et plus généralement, critique du dogmatisme, des idéologies et des pseudosciences

Forme du savoir connue : savoirs spécialisés, chacun allant de pair avec son champ de recherche, qui est également spécialisé, conçu comme devant rester distinct des autres savoirs spécialisés

Remarques :

L’époque moderne peut être définie comme débutant dans l’Europe du XVIIe siècle avec les premières théories scientifiques spécialisées, pour se poursuivre ensuite, et encore aujourd’hui, en gagnant plusieurs endroits du monde.

En fait, un grand nombre de nouvelles formes de critiques sont apparues avec la modernité et d’autres apparaissent encore comme, par exemple, la critique de la fracture numérique entre « favorisés » et « défavorisés » en ce qui concerne l’accès à l’Internet.

Dans la modernité, on critique de façon significative le dogmatisme. On vise alors le dogmatisme inhérent à la prétention que le savoir réside dans un livre ou un ensemble totalisant – un système complet – d’ouvrages, les « bibles » et les systèmes de pensée. On vise ainsi logiquement les idéologies et les théories présentées de façon trop autoritaire. La critique de tout dogmatisme va logiquement de pair avec celle de tout ce qui brime l’autonomie des personnes. Du coup, on en vient à critiquer les abus rationalistes et l’ethnocentrisme, les théories racistes, les éducations sexistes et, en général, les différentes formes d’exclusion sociale. Les personnes exclues sont alors définies comme des victimes dans la société, laquelle est jugée responsable de l’adoption de mesures pour contrer ces diverses formes d’exclusion.

On critique aussi les faux savoirs tels que les pseudosciences. En revanche, on accepte comme normales les nombreuses recherches disciplinaires séparées et la compétence des experts rattachés à des disciplines spécialisées.

L’usage massif de l’imprimerie, rendue possible par l’invention des caractères mobiles par Gutenberg (en 1440), puis l’instruction obligatoire (instituée vers la fin du XIXe siècle en Occident) ont probablement joué un rôle dans l’avènement de la modernité (période 4) puisque, dans la lutte contre les exclusions sociales diverses, on a tenu à ce que le savoir puisse rejoindre les masses. Il semble possible que les développements sans précédent des TIC jouent un rôle comparable pour un prochain stade de la forme du savoir, mais à l’échelle planétaire.

 

Stade 5 ?

Le tableau indique en tant qu’extrapolation un éventuel stade 5 qui irait de pair avec une critique du savoir spécialisé et qui se ferait à la faveur d’une éventuelle avancée des TIC vers un « Web 3.0 » encore hypothétique. Expliquons en quoi consiste une telle extrapolation et sur quoi elle repose.

 

Schéma extrapolé des formes de la pensée critique et du savoir qui s’annoncent

Le schéma évolutif suggère assez bien deux évolutions qui se conditionnent mutuellement, celle des formes de la critique et celle de la forme de savoir telle qu’elle apparaît modifiée par la critique du stade précédent. Il faut remarquer que ces changements équivalent à des bouleversements majeurs de ce qu’on avait cru rationnel jusque-là. La pensée critique a récusé les formes antérieures du savoir, qu’il s’agisse (Cf. tableau) des fictions du mythe (critique présocratique), des sophismes du logos (critique classique), du dogmatisme du livre (critique moderne). La critique s’approfondit et s’élargit en stigmatisant les formes successives du savoir. La critique progresse alors que les formes antérieures du savoir sont relativisées, voire rejetées, à chaque nouvelle époque. Le stade 5 devrait être compris, par définition, comme marquant un changement de première ampleur, changement comparable aux trois grands changements qui se sont produits depuis l’époque mythique. Ce processus évolutif équivaut à des transformations historiques d’après quatre stades de développement dont la dynamique consiste à ajuster la critique de façon, à chacun des stades, à viser la forme de savoir antérieure :

Le stade 1, le stade mythique, joue le rôle du point de départ ; pas de critique, pas de changement au niveau de la forme de savoir, qui demeure au même stade aussi longtemps qu’aucune pensée critique de grande portée ne vient transformer les choses.

Le stade 2 comporte la critique des mythes et des opinions ; cela entraîne logiquement le rejet des croyances mythiques acceptées sans examen et des opinions non fondées par une argumentation convaincante.

Au stade 3, on critique les sophismes, c’est-à-dire les argumentations erronées, en plus des argumentations trop courtes ; logiquement, on y développe donc des démonstrations plus longues, ce que précisément les traités et les systèmes permettent de faire.

Enfin, au stade 4, on resserre la critique en rejetant tout faux traité ou faux système, même s’ils sont longuement argumentés. On n’accorde du crédit qu’au savoir spécialisé qui implique des recherches qui se poursuivent et on tend à ne jamais voir un traité comme définitif, d’où la critique impitoyable de tout dogmatisme du livre ou du système.

L’idée du savoir citoyen

Il est indiqué ici de développer l’idée du savoir citoyen et de montrer qu’il va de pair avec la nouvelle forme de pensée critique qui semble s’annoncer à même l’idée d’un hypothétique stade 5. Le savoir citoyen semble posséder précisément les caractéristiques qui le rendent capable de surmonter les critiques de la science moderne. Il se définit par le regroupement possible de plusieurs personnes, sans qu’aucune ne soit exclue pour son amateurisme. Au contraire, en principe, on accueille toute personne, chacune étant considérée comme égale aux autres du fait d’apporter sa motivation et ses compétences particulières. L’idée du savoir citoyen est celle d’une science qui est capable d’autocritique et qui n’est pas nécessairement indifférente au questionnement du réel en soi.

Un autre concept, l’expertise citoyenne, va de pair avec la science citoyenne, laquelle se présente alors comme un contre-pouvoir capable de produire des contre-expertises qui pourront être reconnues comme scientifiques.  La société étant peuplée de personnes aux talents et aux compétences variées, tout groupe de citoyens motivés peut ainsi réunir son potentiel de recherche et de production d’idées afin de constituer un apport au débat public, de faire prévaloir leurs voix et de multiplier leurs forces envers un enjeu social[2].

Au stade 5, l’hypothétique prochain stade à venir, la critique de l’exclusion sociale, d’après la logique du schéma, devrait s’approfondir et se préciser tout à la fois. On serait particulièrement attentif au fait que la pire exclusion sociale serait celle qui est comprise comme une exclusion morale, ce qui voudrait dire qu’elle est exclue non seulement d’une société, mais de toutes les sociétés possibles. La personne qui est exclue ne serait alors pas seulement vue comme asociale, mais comme immorale, ce qui veut dire qu’elle mérite une sanction nuisible à son développement, voire dans certains cas une sanction destructrice de la personne elle-même. La critique de ce type d’exclusion signifierait d’abord la critique des attitudes de non-reconnaissance des autres personnes et de leurs groupes respectifs d’appartenance.  Puis elle signifierait la critique de toute attitude de nuisance. L’attitude de nuisance est particulièrement nocive et critiquable lorsqu’elle repose sur une morale de réprobation entretenue au sein de son groupe d’appartenance. Par exemple, non seulement il faut reconnaître chacune des femmes dans le monde comme une personne à part entière, mais il faut aussi que toute attitude de nuisance à son développement ou au développement de son groupe d’appartenance soit critiquée de façon à assurer autant que possible le développement de toute personne sans exception. Ainsi, dans cette optique, toute forme d’exclusion sociale ou morale devrait être critiquée sévèrement. On viserait désormais l’exclusion zéro, qui impliquerait notamment l’exclusion zéro des femmes voulant s’émanciper, mais aussi au sens de la pauvreté zéro, de l’emprisonnement zéro (ou punition sociale zéro). L’exclusion se comprend alors comme l’attitude de nuisance qu’entretient la société à l’égard des personnes dissidentes, ce terme étant pris au sens de la personne qui veut se séparer de ce qui a été jusque-là son groupe d’appartenance[3].



[1] C’est ce que semble croire Jacques Derrida lorsqu’il évoque l’écriture phonétique comme prétendant « dire le sens idéalement » au contraire de l’écriture non phonétique (Cf. J. Derrida, Marges – de la philosophie, Editions de minuit, Paris, 1972, p. 1-29).

[2] Mycle Schneider, [www.wise-paris.org/francais/rapports/conferences/0203MycleSchneiderAITEC-2.pdf De l’expertise indépendante à la science citoyenne], mars 2002. Mycle Schneider propose là une définition qui est, selon ses termes, « à discuter », ce qui est un geste significatif ouvrant la porte à d’autres interprétations pourvu qu’elle vise « l’objectif de bien-être collectif des générations présentes et futures » de tous les humains sur la planète.

[3] Voir le « Manifeste progressiste » et la « Lettre ouverte aux féministes » dans l’Agorathèque : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=378 et http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=2975 .