L’Internet des personnes et des nations

L’émergence du « savoir citoyen »

et d’une nouvelle forme de la pensée critique

au Cégep de Granby – Haute-Yamaska

 

 

Novembre 2012

(Synopsis)

L’idée du savoir citoyen a d’abord été développée aux États-Unis en tant que savoir produit par la contribution de groupes de citoyens à l’avancement des sciences[1]. Or, le savoir citoyen peut être interprété comme une nouvelle forme du savoir dans l’histoire de la pensée scientifique et, de façon conjointe, une forme inédite de pensée critique serait ainsi sur le point d’émerger dans le monde actuel à partir du Cégep de Granby – Haute-Yamaska, ce qui donnerait lieu à l’Internet des personnes et des nations[2].


Tableau du schéma évolutif de la pensée critique et de la forme correspondante du savoir

Il convient ici de préciser que ce schéma n’a pas de valeur démonstrative, sauf en tant qu’instrument didactique au niveau de l’enseignement collégial. Sa valeur pourra être appréciée d’après sa fécondité en éléments ultérieurs de savoir didactique ou autre.

 

Époque Objets visés par la critique Forme du savoir    Accès au savoir
1. Mythique Aucun connu Mythes Invention de l’écriture
2, Présocratique Opinions, croyances mythiques Logos : brèves argumentations, démonstrations Écriture alphabétique grecque
3. « Classique » Sophismes, argumentations courtes Traités et doctrines, systèmes de pensée Imprimerie de Gutenberg
4, Moderne Dogmatisme, racisme, sexisme,          ethnocentrisme, exclusion sociale, pseudosciences, idéologies Disciplines, savoirs et champs de recherche spécialisés Instruction obligatoire, accès aux études supérieures
Formation citoyenne
TIC (« Webs 1.0 et 2.0 »)
5. (À venir bientôt ?) Savoir spécialisé ?
Exclusion intellectuelle ?
Grand Hypertexte* du savoir citoyen ?
Expertise citoyenne ?
Web intelligent ?        (« Web n.0 ») ?
?
6. (Futur plus lointain ?) ? ? ?
7. Etc, ? ? ? ?

 

Quelques remarques préliminaires sur les éléments du tableau

 

Le tableau parle de lui-même sur plusieurs points. Il nous dit, en particulier, que la critique progresse (critiques des croyances, des sophismes, du dogmatisme, du racisme, du sexisme, etc.) alors que les formes antérieures du savoir (mythes, logos présocratique, doctrines, etc.) sont ainsi relativisées, voire rejetées.

 

L’exclusion intellectuelle

D’après la logique qui ordonne les éléments du Tableau, une nouvelle pensée critique émergera au prochain stade, donc au stade 5, selon laquelle l’une des pires exclusions sociales sera l’exclusion intellectuelle, laquelle signifie qu’une personne est exclue en raison a) d’un manque de compétence dans un ou plusieurs champs de savoirs spécialisés, ou b) d’un manque de capacité effective, dans le cadre existant, d’apprendre ces savoirs, ou encore c) d’un manque de capacité de juger de la crédibilité des croyances en général.

D’après ce type de critique, un exemple de bonne attitude afin de contrer ce type d’obstacle serait celle qu’on adopte au Cégep de Granby – Haute-Yamaska, envers les étudiants qui requièrent des mesures de soutien à la réussite[4]. Ce type de critique s’apparenterait, par certains côtés, à celle qu’effectue le « Free Software Movement » (« Mouvement du logiciel libre »), qui milite pour l’avènement d’une « société de la connaissance » (« learning society »), laquelle peut être définie comme une société dans laquelle l’information et le savoir sont librement accessibles à tous[5].

 

L’exclusion morale

Toujours selon la logique du Tableau, une certaine forme d’exclusion morale sera radicalement critiquée en tant que telle. Actuellement, le moderne est déjà critique de l’exclusion sur la base de morales religieuses traditionnelles, qu’elles se présentent de façon dogmatique ou idéologique. Au stade 5, on critiquera la morale de façon plus large et plus profonde en ne se contentant pas de disqualifier les morales dogmatiques mais également les morales reposant sur la prétendue capacité de juger les autres à partir d’un domaine éthique ou politique en un sens étroit. Les personnes ainsi exclues peuvent être par exemple des femmes, des gais ou, plus généralement, des dissidents qui remettent en question leur appartenance à la société dominante, que celle-ci soit ou non une démocratie de type moderne. Des exemples de dissidents seraient les anarchistes (qui sont loin d’être tous irrémédiablement violents) et les punks (idem) [6]. Ces personnes font alors l’objet de sanctions nuisibles à leur développement autonome. Critiquer ce type d’exclusion revient à favoriser tout effort de réhabilitation autocritique de dissidents condamnés ou criminalisés dans les différentes sociétés du monde[7].

On visera essentiellement désormais l’exclusion zéro, qui peut signifier aussi bien l’exclusion intellectuelle zéro, l’exclusion morale zéro que par extension la pauvreté zéro, l’échec scolaire zéro et, en somme, la punition sociale zéro, incluant la réduction à zéro de l’emprisonnement ou de toute autre mesure dégradante.

 

Un nouveau type de savoir émergerait, au stade 5, sous la forme du savoir citoyen reposant sur l’idée d’une science sans séparation disciplinaire de principe, ouverte à tous, qui est capable d’autocritique et qui n’est pas indifférente au questionnement philosophique et, en particulier, éthique et politique[8]. Un autre concept, l’expertise citoyenne, va de pair avec la science citoyenne, qui se présente alors comme un contre-pouvoir. À ce titre, elle est capable de produire des contre-expertises qui pourront être reconnues comme scientifiquement valables et socialement, ou éthiquement, engagées[9].

 

Les Pédagogies en action sur le monde (« PAM »)

Plusieurs « PAM » ont été lancées récemment au Cégep de Granby – Haute-Yamaska[10]. Il s’agit de pédagogies utilisant l’Internet afin d’instituer une idée, une entité ou un projet par la reconnaissance éthique mutuelle ou, plus largement, par respect mutuel, et qui ce faisant, agit sur le monde en donnant existence notamment aux personnes en tant qu’égales aux autres personnes, et aux nations en tant qu’égales aux autres nations. C’est une pédagogie créatrice à l’échelle du monde. Les PAM tendent à former à l’expertise citoyenne sur plusieurs sujets, notamment la reconnaissance des exclus et la convergence des « champs de recherche sans-frontières ». Voici quelques-unes des PAM :

Lettre ouverte aux féministes : Venir en aide aux femmes maltraitées du monde entier

Lettre ouverte aux catholiques : Redonner sens au catholicisme

Projet Felix culpa : Soyez responsables, n’accusez personne !

Lettre ouverte aux musulmans : L’Islam, pourquoi pas ?

Référendum mondial pour une Société de Toutes les Nations

Émergence web d’une nouvelle forme de pensée critique

 

 Une émergence web est une PAM dont le contenu ou la forme peuvent être modifiés par tout visiteur qui fait une proposition en ce sens aux administrateurs du site. Ceux-ci se réservent le droit d’accepter ou de refuser la proposition. Si cette proposition est acceptée, le nom de celui ou de celle qui l’a faite apparaîtra en tant que source ou co-auteur(e) de la PAM.

 



[1] La pratique de la science citoyenne existe depuis les débuts de la modernité, mais l’expression de « science citoyenne » (« citizen science ») est apparue vers la fin  du vingtième siècle, notamment à l’Université Cornell, aux États-Unis. Cf. Eric Hand (2010). « Citizen science: People power ». Nature 466 (7307): 685–687.   Sciences participatives et biodiversité ; implication du public, portée éducative et pratiques pédagogiques associées [archive], Les livrets de l’Ifrée (n°2) ; ISBN:978-2-913284-16-6 ; ISSN:2112-4965, décembre 2010. Voir aussi le Site officiel de la Fondation Sciences Citoyennes.

[2] L’Internet des personnes et des nations peut être compris par analogie avec ce qui commence aujourd’hui à être pensé sous le nom d’« Internet des objets ». Cf. Philippe Gautier, Objets « connectés », objets « communicants »… ou objets « acteurs », http://www.refondation.org/blog/2385/internet-des-objets-objets-connectes-objets-communicants-ou-objets-acteurs. Évidemment, l’Internet des personnes et des nations ne consiste pas à réduire les personnes à de simples objets, mais à être en mesure d’identifier les personnes et leurs nations respectives où qu’elles soient dans le monde. L’Internet des objets présuppose le dépassement du web 2.0 vers le web 3.0 (Cf. Nicolas Raynaud et Clément Rongier : http://blog.octo.com/et-si-on-parlait-de-linternet-du-futur/).

 

[3] L’écriture alphabétique grecque, qui remonterait au VIIIe  siècle av. J.-C., aurait peut-être joué un rôle dans l’avènement du savoir de type présocratique. C’est ce que semble croire Jacques Derrida lorsqu’il évoque l’écriture phonétique comme celle qui prétend dire le sens idéalement. Cf. J. Derrida, « La différance », Marges de la philosophie, Editions de minuit, Paris, 1972, p. 5.

[4] Il s’agit d’une clientèle dite particulière, soit les étudiants formellement diagnostiqués comme ayant un trouble d’apprentissage.

[5] « The Free Software Movement » [archive], Bowling Green State University (bgsu.edu) (fondé par Richard M. Stallman en 1983).

[6] Proudhon, Tolstoï et Gandhi sont des exemples célèbres d’anarchistes non violents.

[7] Ce type nouveau de critique est similaire à ce qui a été défini comme la critique du fétichisme dans Le Dieu imparfait, Chapitre 2 : « Le fétichisme de la pensée » (Presses Inter Universitaires, Québec, 2006).

[8]Voir dans l’Agorathèque, « Définition de la science adisciplinaire » : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=1317.

[9] Cf. l’Association Adéquations : http://www.adequations.org/spip.php?rubrique243.

[10] Le processus a commencé en octobre 2010.  Voir dans l’Agorathèque : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=3264 . Depuis, plusieurs autres PAM ont été mises sur pied, incluant le MÉMO, le Mouvement éthique mondial, qui se présente comme une nouvelle sorte d’activité parascolaire ( http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=3183). Deux enseignants de philosophie sont les responsables de ce processus et de ce mouvement, Yvon Provençal et Rémi Robert