La tendance des groupes en conflit mutuel est de séparer le monde en deux : les amis et les ennemis, ou encore « nous » et « eux ». La tendance à la diabolisation, tout à la fois, résulte de ce schème dichotomique et le renforce. Il en résulte ce qu’on a pu appeler une intolérance à l’ambiguïté 1. On tient à séparer le juste de l’injuste, l’humain de l’inhumain, le bien du mal. Cela aboutit à des attitudes qui sont à la fois conformes à l’exigence définie comme celle d’une justice pure et généralement à côté de ce que la réalité présente, c’est-à-dire des attitudes à la fois morales et fausses. La notion même de sincérité devient complexe et très délicate.

 La morale du groupe comme « intra-morale »

L’idéal d’une sincérité absolue apparaît d’emblée comme irréaliste puisqu’aucun des membres du groupe ne peut vouloir voir du bien dans l’autre groupe réputé « mauvais ». Il ne peut davantage voir du mal dans l’action « morale » de son groupe lorsque celui-ci agit pour se défendre contre ce qui est « mauvais ». On utilise néanmoins des termes tels que sincérité, honnêteté, conviction, bonne foi, avec le sentiment de le faire sans restriction. C’est en quelque sorte un contre-effet de la diabolisation, soit une sorte d’angélisation, qui consiste à faire voir comme sincère et honnête celui qui pratique la diabolisation à l’égard de l’adversaire, et à utiliser ces termes dans le sens d’« absolument sincère » et d’« absolument honnête ». La déformation du diabolisant n’est pas « mensonge »; elle est vérité d’après l’esprit moral du groupe; elle est intra-vérité. En ce sens, l’intra-sincérité est la sincérité (relative) du membre qui diabolise l’autre groupe; son intra-honnêteté consiste à agir dans les intérêts de son groupe ou à agir contre les intérêts de l’autre groupe. L’intra-vérité exige que la vérité relative des attaques diabolisantes de l’autre groupe contre son propre groupe est « mensonge absolu ». L’intra-morale veut que les agissements de l’autre groupe qui sont préjudiciables à son propre groupe soient « absolument mauvais ». L’intra-morale est une morale relative qui est en même temps absolutiste. On utilise le mot bien ou le mot mal en un sens relatif, qui se veut pourtant absolu. L’intra-vérité est ce qui fait que le groupe peut effectuer les pires tueries et les tenir pour le bien, qui est alors un intra-bien. 

            Tout le langage s’en ressent, aussi bien dans son usage courant que dans l’usage spécialisé des chercheurs, des politiques, etc. En effet, l’absence de conscientisation à cet égard entretient l’usage des catégories morales au service du groupe alors même que l’on croit penser dans les termes de l’universel humain. À chaque fois qu’on utilise les mots sincérité, honnêteté, conviction, bonne foi, etc., on le fait avec des connotations éthocentriques déformantes. On ne peut généralement appliquer ces termes aux membres du groupe rival sauf, précisément, s’ils en sont dissidents et qu’ils viennent se joindre à son groupe. Les membres d’un autre groupe (non directement rival) peuvent être dits « honnêtes », d’une certaine façon atténuée, s’ils ne semblent pas vouloir nuire à son groupe. On parlera ainsi d’« un honnête Chinois ». Ce langage suppose que le groupe des Chinois n’est pas en conflit avec son groupe et qu’il pourrait être son allié. 

            De même, l’intra-mensonge sera ce qu’on désigne comme mensonge dans son groupe — appelons-le le groupe A — et qui s’applique aux affirmations de dissidents ou des membres d’autres groupes rivaux, qu’ils se croient alors sincères ou non. L’intra-mensonge de l’autre possède exactement les mêmes caractéristiques que l’intra-vérité du groupe A. Il n’est cependant pas question de reconnaître leur sincérité et on parlera volontiers d’endoctrinement, d’intoxication, de contamination, etc. Leur utilisation de mots à connotations morales positives pour se désigner eux-mêmes, de même que leur utilisation de mots à connotations morales négatives pour désigner le groupe A, seront traitées comme de pures falsifications. C’est en définitive le sentiment d’appartenance au groupe, et la volonté affichée d’en être membre, qui s’avère décisive finalement pour déterminer si l’usage d’un terme à connotation positive est « correct ». C’est pourquoi il est si difficile, en situation de conflit, de négocier avec l’autre. Il faut pour cela cesser (au moins provisoirement) de le diaboliser, se libérer de son esprit de réprobation et se transformer soi-même. 

 La sincérité relative des Inquisiteurs 

La sincérité relative qui se trouve entretenue et valorisée au sein des groupes, conformément à leur intra-morale, aura certains effets remarquables sur la façon de constituer leur image du réel. On admettra ainsi comme « preuve », avec une facilité déconcertante, certaines indications qui sont en fait très peu probantes. Par exemple, les Inquisiteurs, par ailleurs esprits rigoureux, ont tenu l’énoncé de simples concomitances pour démonstration irréfutable du caractère maléfique de certaines actions. Il suffisait qu’une enquête ait montré qu’une femme eût prononcé une invective ou une injure contre un homme atteint d’impuissance sexuelle, ou encore contre une femme qui, peu après, se fût blessée en tombant, pour constituer un sérieux début de preuve. Pour que la preuve soit complétée il suffisait alors de faire avouer la femme, souvent au moyen de la torture, qu’elle « a vraiment jeté un mauvais sort ». Lorsqu’elle ne le croyait pas dès le départ, il arrivait sans doute que la femme accusée en vienne réellement à le croire. Certes, de nos jours, nous sommes capables de voir que la sincérité des Inquisiteurs n’était que relative, qu’elle relevait d’une intra-morale, nous pouvons considérer que ces « preuves » étaient de purs sophismes. Cela n’empêche nullement que nous soyons nous-mêmes diabolisants, que nous effectuions des sophismes aussi gros et que nous utilisions des méthodes assez semblables contre nos propres opposants, que nous appelons également « criminels » 2


1 Voir par exemple Anatol Rapoport, The Origins of Violence. Approaches to the Study of Conflict, New York, Paragon House, 1989, p. 90. Retour 1

2 Ce texte reprend le contenu de la section 43 de La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique (Québec, Presses Inter Universitaires, 2007). Retour 2