Certains arguments existent en faveur d’une rationalisation philosophique de l’identité concrète en tant qu’identité de groupe. Ainsi, Charles Taylor défend l’idée que la reconnaissance de l’identité communautaire peut aller de pair avec la participation citoyenne dans le respect mutuel1. Cet argument va tout à fait dans le même sens que l’idée générale du respect des personnes et de leurs groupes respectifs2.

Il faudra explorer aussi l’idée du droit fondamental à la dissidence, car ce qui compte n’est pas seulement d’appartenir à une communauté, mais aussi d’appartenir à une communauté qui soit la sienne. Dans la perspective d’une éthique de la différence, l’autonomie de la personne consiste  essentiellement dans le choix qu’elle fait elle-même de son propre groupe d’appartenance prioritaire. Ce sera le cas même s’il arrive souvent que la personne décide de son identité après coup, c’est-à-dire après avoir saisi ce que sont les rapports avec le groupe dans lequel elle se trouve. On peut voir cette décision comme étant la sienne même si son identité n’est pas encore fixée dans son esprit. De même, « penser par soi-même » signifie souvent, dans les faits, qu’après coup, on considère avoir pensé par soi-même, même si, en quelque sorte, on n’était pas encore clairement soi-même auparavant. Contrairement à l’autonomie au sens individualiste, il ne s’agit pas de l’individu en un sens général et abstrait qui décide de quitter la société, mais de la personne concrète qui se veut dissidente d’un groupe dont elle était membre pour devenir membre d’un autre groupe3.

D’ailleurs, l’idée générale d’autonomie se voit renforcée si l’on considère l’appartenance à un groupe national, religieux ou autre. La personne autonome est d’abord celle qui en mesure de choisir le groupe qui est le sien quel que soit ce groupe. Même s’il y existe des contraintes, cela ne contredit pas l’autonomie de la personne s’il apparaît que celle-ci a choisi librement ce groupe. De façon générale, l’individu libre n’est pas nécessairement celui qui réfléchi ses conditions d’existence pour chacune de ses décisions. Être libre signifie plutôt que, s’il réfléchi à ce qu’il est et ce qu’il veut être, il peut souvent en pratique s’en remettre à ce qui a été établi dans son groupe. Chaque personne est à la base un « singleton », c’est-à-dire potentiellement une culture à lui seul, ce qui signifie qu’il peut sans contrainte opter de fonder un nouveau groupe dont il serait d’abord le seul membre4.

Le sens de ce qui est « universel » se trouve modifié. On le définit habituellement comme ce qui concerne tous les humains, ce qui s’entend : « tous les humains en tant que membres abstraits d’une unique grande collectivité », celle-ci n’étant en somme qu’un agrégat. Or, les humains réels s’identifient généralement à des groupes d’appartenance distincts, si bien que l’universel concret concerne tous les groupes humains en tant que tels, effectivement réels ou potentiels et, donc, tous les individus en tant que singletons potentiels5.

Explications supplémentaires : Une liberté scientifiquement déterminée ?

1 Voir Jean-Luc Gignac, « Sur le multiculturalisme et la politique de la différence identitaire », Politique et Sociétés, Volume 16, numéro 2, Éditeur : Société québécoise de science politique, 1997, p. 31-65. 1

2 Par exemple, l’idée de Grande convergence est ici pertinente. Voir Explications supplémentaires : Le concept de convergence. 2

3 Voir Le phénomène de la mondialisation. Vers le droit à la dissidence et la démocratie globale, op. cit., p. 117 à 129. 3

4 Par définition, un singleton est un groupe ne comprenant qu’un seul membre. Dans ce cas-ci, on applique ce concept à l’anthropologie philosophique (cf. Annexe : Le respect des cultures). Il semble probable que la plupart des groupes culturels, incluant les nations ou les groupes religieux, ont commencé sous la forme de singletons. 4

5 Voir Le phénomène de la mondialisation. Vers le droit à la dissidence et la démocratie globale, op. cit., p. 113. 5