À la question « What does Quebec want ? », plusieurs Québécois ont répondu de façon plus ou moins claire qu’ils voudraient être considérés comme formant une nation à part entière. Par exemple, on a parlé de « société distincte1 ». D’autres Québécois préfèrent parler d’«indépendance » ou de « souveraineté ». Eux aussi voudraient que leur nation, la nation québécoise, soit reconnue comme une nation aussi autonome que toute autre nation déjà reconnue. En tout cas, ce qui compte ici, ce n’est pas que sa nation soit appréciée pour certains de ses traits culturels, comme son cinéma ou sa cuisine, mais comme une nation distincte, au plein sens de cette expression, c’est-à-dire comme toutes les autres nations déjà reconnues et donc distinctes. Ce que la plupart des Québécois revendiquent à cet égard, semble-t-il, équivaut à ce que toute personne concrète tend à revendiquer, soit la pleine autonomie de son groupe identitaire, lequel devrait pouvoir décider de lui-même ce qu’il est et ce qu’il veut faire. Une telle autonomie ne coïncide pas formellement avec ce qui est appelé la souveraineté politique que plusieurs nationalistes québécois revendiquent, mais elle coïncide avec la pleine autonomie, laquelle par définition désigne la pleine reconnaissance de la nation québécoise par l’ensemble des autres nations, de même que l’attitude d’aide de la part de ces nations, y compris de la part de la nation canadienne2.

Pour les Québécois, il ne s’agit pas de se distinguer par de belles qualités, mais d’être considérés comme une nation pleinement autonome, l’autonomie à respecter étant donc l’autonomie distincte, c’est-à-dire séparée de celle de la nation canadienne ou de celle de toute autre nation. Plusieurs Québécois refusent la séparation politique. On peut croire que ce qu’ils souhaitent est plutôt la séparation au sens éthique d’un consentement qui se décide séparément des autres, ce qui veut dire non agrégée simplement à l’ensemble des autres groupes. De même, la nation est « séparée » des autres nations si ses décisions ne sont pas réduites à celles d’une autre. Cette distinction équivaut à une différence concrète, liée à une identité nationale distincte, qui commande une autonomie non moins concrète et distincte3.

1 Par exemple Robert Bourassa, comme premier ministre du Québec, et Brian Mulroney, comme premier ministre du Canada, dans les années 1980 puis jusqu’en 1992, lorsque l’accord de Charlottetown a été rejeté par les Québécois et par le reste du Canada. 1

2 Cf. dans l’Agorathèque : « Lettre ouverte aux souverainistes québécois ». 2

3 Les chercheurs actuels, tels que Charles Taylor ou Michael Walzer, critiquent la pensée du Même, qu’ils retracent chez Kant ou Hegel, où, dans les termes d’Alfredo Gomez-Muller, « la différence concrète est effacée par l’égalité abstraite des citoyens dans le cadre de l’État-nation, ou, à l’échelle planétaire, par l’égalité abstraite des « hommes » dans le cadre des droits de l’homme » (Cf. Alfredo Gomez-Muller, op.cit.). Le caractère distinct ou séparé de l’autonomie  équivaut à ce que certains philosophes ont appelé la différence numérique par opposition à la différence qualitative. Voir La différence numérique des groupes 3