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Quelle différence ?

En 1964, alors que les Québécois entraient dans leur « révolution tranquille », les Anglo-Canadiens s’inquiétaient. Les Québécois voulaient désormais être mieux traités par Ottawa et les autres provinces canadiennes. Ils voulaient être considérés comme des partenaires égaux, ce qui se comprenait assez bien. On créa le bilinguisme officiel ; les services du gouvernement canadien seraient désormais fournis en anglais et en français1. Or, ces aménagements n’ont pas satisfait les Québécois qui voulaient affirmer aussi leur différence. Le reste du Canada, perplexe, posa alors la fameuse question : « What does Quebec want ?2 » Que veut donc le Québec : l’égalité ou la différence ?

Par ailleurs, une question analogue a été également posée aux féministes. Supposons qu’une femme demande d’être respectée dans « sa différence de femme3 », que veut-elle dire ? Cette demande n’est-elle pas en contradiction avec l’exigence d’être respectée d’abord comme un être humain au plein sens du terme ? Que veut-on dire, donc, lorsqu’on demande d’être respecté dans sa différence4 ?

 

Une demande de pleine autonomie

Posons ici que la demande d’être reconnue dans sa différence équivaut à une demande d’être reconnue dans son autonomie, mais une autonomie d’un genre particulier. Par exemple, les Québécois veulent être respectés dans leur pleine autonomie. Bien sûr, ils veulent être reconnus en tant que personnes parmi d’autres personnes, mais également en tant que nation québécoise parmi les autres nations non-québécoises. Ainsi deux types d’autonomie sont en cause : l’autonomie individuelle et l’autonomie nationale (ou plus généralement l’autonomie de groupe, que celui-ci soit reconnu ou non comme nation). La pleine autonomie du Québécois en tant que Québécois exige donc aussi l’autonomie de la nation québécoise. Pour lui, telle serait sa pleine autonomie.

            Explications supplémentaires : Une « société distincte » ? et Une liberté scientifiquement déterminée ?

 

Plus généralement, qu’est-ce que la pleine autonomie ?

Respecter la pleine autonomie d’une personne « différente » signifie qu’on reconnaît cette autre personne dans son caractère distinct, ce qui est en clair sa différence profonde, ce qui fait d’elle une autre personne. Cela peut signifier accessoirement que cette personne présente des différences qualitatives, telles que culturelles, religieuses ou ethniques. Or, elle n’a pas besoin de se définir au moyen de telles différences pour être reconnue comme autre. Il suffit que son groupe d’appartenance prioritaire ne soit pas le même groupe, en termes de membres (membership), traditions ou autorités, toutes distinctes.  Son groupe diffère fondamentalement parce que ses membres ne sont pas les mêmes personnes que celles des autres groupes, parce que sa tradition (pas nécessairement vieille) lui est propre, parce que ses autorités intellectuelles ou spirituelles sont des personnes de son propre groupe et non celles d’autres groupes. Même s’il n’y a pas de véritable définition abstraite de son groupe, cela ne l’empêche pas d’exister concrètement et de mériter tout le respect dû à sa personne considérée dans sa différence.

 

Être respectée dans sa différence

En ce qui concerne la féministe qui veut être respectée en tant que femme, celle-ci est en quête d’une autonomie tout aussi concrète, celle de la personne qui tient à pouvoir effectivement se séparer de la société dite « sexiste » ou « patriarcale » pour se joindre à un autre groupe (ou « société ») ou, dans certains cas, pour en fonder un autre. Dans ce cas, la pleine autonomie apparaît en quelque sorte comme hyperbolique, (du grec huperbolen, à l’excès). Souvent le groupe d’élection de la féministe aura pour membres un certain nombre de personnes qui s’entendent avec elle pour constituer leur propre groupe d’appartenance prioritaire. Respecter le consentement réel de cette personne signifie qu’on lui laisse la possibilité effective d’être dissidente de quelque groupe que ce soit dont elle ne veut plus être membre, qu’il s’agisse de sa société traditionnelle, de sa famille ou de son clan, etc. La dissidence ici ne signifie pas une simple divergence déclarée d’opinion. Elle signifie une volonté de séparation d’un groupe qui n’est plus le sien. Respecter la différence possible de cette femme équivaut à lui donner le droit effectif d’être dissidente et de devenir membre de quelque groupe que ce soit pourvu qu’elle l’ait choisi, même si ce groupe est un tout nouveau et un tout petit groupe qu’elle a elle-même fondé5.

Respecter la personne en tant que dissidente potentielle

Dès lors, l’autonomie concrète de la personne est sa caractéristique humaine de pouvoir être effectivement dissidente du groupe dont elle est membre à un quelconque moment. Même si elle n’est pas dissidente, elle en a le potentiel. Elle n’est pleinement respectée en tant que personne que si le droit à la dissidence lui est reconnu. C’est par exemple le Québécois qui a le droit d’être dissident du Canada. C’est aussi la féministe qui se veut dissidente en un sens profond de la société dont elle est censée être l’un des membres parmi d’autres. La féministe est la femme qui veut pouvoir être autonome concrètement, donc qui veut pouvoir être effectivement dissidente de toute société sexiste (« patriarcale »). La lesbienne, elle, peut vouloir être dissidente de tout groupe dit « hétéro », même si ce groupe se veut féministe6.  La musulmane autonome veut par ailleurs pouvoir se séparer de tout groupe issu de la culture occidentale, même s’il se veut ouvert envers les femmes. Et plus généralement, à propos des rapports entre les groupes, les féministes indiquent la direction du respect à l’égard du genre humain tout entier.

Explications supplémentaires : Jusqu’où va l’éthique de la différence ?

1 Cela s’est fait sous la gouverne de Lester B. Pearson, premier ministre canadien entre 1963 et 1968. Pearson mit sur pied la Commission royale d’enquête Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme (1963-1971), qui avait pour mission de faire des recommandations en vue d’assurer une reconnaissance élargie de la dualité culturelle de base du Canada. Elle posait le principe de l’égalité entre les deux peuples qui ont fondé la Confédération canadienne. 1

2 Pearson a lui-même d’abord posé la question.2

3 Par exemple, la féministe Luce Irigaray a insisté pour que la différence de la femme comme telle soit considérée (Cf. Luce Irigaray, Éthique de la différence sexuelle (Éditions de Minuit, 1984). 3

4 Afin de mieux saisir ou découvrir cette différence, plusieurs philosophes l’ont située  au-delà de la rationalité philosophique. À la suite de Martin Heidegger, qui la voit originairement comme une différence entre l’être et l’étant, Emmanuel Levinas y a vu bien plutôt une transcendance de la personne, d’après la différence entre totalité et infini, et Jacques Derrida l’a écrite « différance », en en faisant un impensé de la philosophie. Cf. Alfredo Gomez-Muller, « DIFFERENCE, philosophie », Encyclopaedia Universalis, en ligne 29 fév. 2012. 4

5  Pour de plus amples explications, voir Le Projet Respect. Critique de la morale et des mœurs politiques, Presses Inter Universitaires, Québec, 2000, chap. 4 « Une nouvelle idée du respect », en particulier les pages 47 à 49, et, dans l’Agorathèque, la « Lettre ouverte aux féministes ». 5

6 Pendant les années 1980, au Québec, les lesbiennes sont entrées en conflit déclaré avec les féministes dites hétérosexuelles (Voir Explications supplémentaires : Le cas des lesbiennes). 6