Quelle différence ?

En 1964, alors que les Québécois entraient dans leur « révolution tranquille », les Anglo-Canadiens s’inquiétaient. Les Québécois voulaient désormais être mieux traités par Ottawa et les autres provinces canadiennes. Ils voulaient être considérés comme des partenaires égaux, ce qui se comprenait assez bien. On créa le bilinguisme officiel ; les services du gouvernement canadien seraient désormais fournis en anglais et en français[1]. Or, ces aménagements n’ont pas satisfait les Québécois qui voulaient affirmer aussi leur différence. Le reste du Canada, perplexe, posa alors la fameuse question : « What does Quebec want ?[2] » Que veut donc le Québec : l’égalité ou la différence ?

Par ailleurs, une question analogue a été également posée aux féministes. Supposons qu’une femme demande d’être respectée dans « sa différence de femme[3] », que veut-elle dire ? Cette demande n’est-elle pas en contradiction avec l’exigence d’être respectée d’abord comme un être humain au plein sens du terme ? Que veut-on dire, donc, lorsqu’on demande d’être respecté dans sa différence[4] ?

 

Une demande de pleine autonomie

Posons ici que la demande d’être reconnue dans sa différence équivaut à une demande d’être reconnue dans son autonomie, mais une autonomie d’un genre particulier. Par exemple, les Québécois veulent être respectés dans leur pleine autonomie. Bien sûr, ils veulent être reconnus en tant que personnes parmi d’autres personnes, mais également en tant que nation québécoise parmi les autres nations non-québécoises. Ainsi deux types d’autonomie sont en cause : l’autonomie individuelle et l’autonomie nationale (ou plus généralement l’autonomie de groupe, que celui-ci soit reconnu ou non comme nation). La pleine autonomie du Québécois en tant que Québécois exige donc aussi l’autonomie de la nation québécoise. Pour lui, telle serait sa pleine autonomie.

            Explications supplémentaires : Une « société distincte » ? et Une liberté scientifiquement déterminée ? (voir plus bas)

 

Plus généralement, qu’est-ce que la pleine autonomie ?

Respecter la pleine autonomie d’une personne « différente » signifie qu’on reconnaît cette autre personne dans son caractère distinct, ce qui est en clair sa différence profonde, ce qui fait d’elle une autre personne. Cela peut signifier accessoirement que cette personne présente des différences qualitatives, telles que culturelles, religieuses ou ethniques. Or, elle n’a pas besoin de se définir au moyen de telles différences pour être reconnue comme autre. Il suffit que son groupe d’appartenance prioritaire ne soit pas le même groupe, en termes de membres (membership), traditions ou autorités, toutes distinctes.  Son groupe diffère fondamentalement parce que ses membres ne sont pas les mêmes personnes que celles des autres groupes, parce que sa tradition (pas nécessairement vieille) lui est propre, parce que ses autorités intellectuelles ou spirituelles sont des personnes de son propre groupe et non celles d’autres groupes. Même s’il n’y a pas de véritable définition abstraite de son groupe, cela ne l’empêche pas d’exister concrètement et de mériter tout le respect dû à sa personne considérée dans sa différence.

 

Être respectée dans sa différence

En ce qui concerne la féministe qui veut être respectée en tant que femme, celle-ci est en quête d’une autonomie tout aussi concrète, celle de la personne qui tient à pouvoir effectivement se séparer de la société dite « sexiste » ou « patriarcale » pour se joindre à un autre groupe (ou « société ») ou, dans certains cas, pour en fonder un autre. Dans ce cas, la pleine autonomie apparaît en quelque sorte comme hyperbolique, (du grec huperbolen, à l’excès). Souvent le groupe d’élection de la féministe aura pour membres un certain nombre de personnes qui s’entendent avec elle pour constituer leur propre groupe d’appartenance prioritaire. Respecter le consentement réel de cette personne signifie qu’on lui laisse la possibilité effective d’être dissidente de quelque groupe que ce soit dont elle ne veut plus être membre, qu’il s’agisse de sa société traditionnelle, de sa famille ou de son clan, etc. La dissidence ici ne signifie pas une simple divergence déclarée d’opinion. Elle signifie une volonté de séparation d’un groupe qui n’est plus le sien. Respecter la différence possible de cette femme équivaut à lui donner le droit effectif d’être dissidente et de devenir membre de quelque groupe que ce soit pourvu qu’elle l’ait choisi, même si ce groupe est un tout nouveau et un tout petit groupe qu’elle a elle-même fondé[5].

Respecter la personne en tant que dissidente potentielle

Dès lors, l’autonomie concrète de la personne est sa caractéristique humaine de pouvoir être effectivement dissidente du groupe dont elle est membre à un quelconque moment. Même si elle n’est pas dissidente, elle en a le potentiel. Elle n’est pleinement respectée en tant que personne que si le droit à la dissidence lui est reconnu. C’est par exemple le Québécois qui a le droit d’être dissident du Canada. C’est aussi la féministe qui se veut dissidente en un sens profond de la société dont elle est censée être l’un des membres parmi d’autres. La féministe est la femme qui veut pouvoir être autonome concrètement, donc qui veut pouvoir être effectivement dissidente de toute société sexiste (« patriarcale »). La lesbienne, elle, peut vouloir être dissidente de tout groupe dit « hétéro », même si ce groupe se veut féministe[6].  La musulmane autonome veut par ailleurs pouvoir se séparer de tout groupe issu de la culture occidentale, même s’il se veut ouvert envers les femmes. Et plus généralement, à propos des rapports entre les groupes, les féministes indiquent la direction du respect à l’égard du genre humain tout entier.

______________________

Explications supplémentaires : Jusqu’où va l’éthique de la différence ? 

Certains arguments existent en faveur d’une rationalisation philosophique de l’identité concrète en tant qu’identité de groupe. Ainsi, Charles Taylor défend l’idée que la reconnaissance de l’identité communautaire peut aller de pair avec la participation citoyenne dans le respect mutuel[7]. Cet argument va tout à fait dans le même sens que l’idée générale du respect des personnes et de leurs groupes respectifs[8].

Il faudra explorer aussi l’idée du droit fondamental à la dissidence, car ce qui compte n’est pas seulement d’appartenir à une communauté, mais aussi d’appartenir à une communauté qui soit la sienne. Dans la perspective d’une éthique de la différence, l’autonomie de la personne consiste  essentiellement dans le choix qu’elle fait elle-même de son propre groupe d’appartenance prioritaire. Ce sera le cas même s’il arrive souvent que la personne décide de son identité après coup, c’est-à-dire après avoir saisi ce que sont les rapports avec le groupe dans lequel elle se trouve. On peut voir cette décision comme étant la sienne même si son identité n’est pas encore fixée dans son esprit. De même, « penser par soi-même » signifie souvent, dans les faits, qu’après coup, on considère avoir pensé par soi-même, même si, en quelque sorte, on n’était pas encore clairement soi-même auparavant. Contrairement à l’autonomie au sens individualiste, il ne s’agit pas de l’individu en un sens général et abstrait qui décide de quitter la société, mais de la personne concrète qui se veut dissidente d’un groupe dont elle était membre pour devenir membre d’un autre groupe[9].

D’ailleurs, l’idée générale d’autonomie se voit renforcée si l’on considère l’appartenance à un groupe national, religieux ou autre. La personne autonome est d’abord celle qui en mesure de choisir le groupe qui est le sien quel que soit ce groupe. Même s’il y existe des contraintes, cela ne contredit pas l’autonomie de la personne s’il apparaît que celle-ci a choisi librement ce groupe. De façon générale, l’individu libre n’est pas nécessairement celui qui réfléchi ses conditions d’existence pour chacune de ses décisions. Être libre signifie plutôt que, s’il réfléchi à ce qu’il est et ce qu’il veut être, il peut souvent en pratique s’en remettre à ce qui a été établi dans son groupe. Chaque personne est à la base un « singleton », c’est-à-dire potentiellement une culture à lui seul, ce qui signifie qu’il peut sans contrainte opter de fonder un nouveau groupe dont il serait d’abord le seul membre[10].

Le sens de ce qui est « universel » se trouve modifié. On le définit habituellement comme ce qui concerne tous les humains, ce qui s’entend : « tous les humains en tant que membres abstraits d’une unique grande collectivité », celle-ci n’étant en somme qu’un agrégat. Or, les humains réels s’identifient généralement à des groupes d’appartenance distincts, si bien que l’universel concret concerne tous les groupes humains en tant que tels, effectivement réels ou potentiels et, donc, tous les individus en tant que singletons potentiels[11].

Explications supplémentaires : Une « société distincte » ?

À la question « What does Quebec want ? », plusieurs Québécois ont répondu de façon plus ou moins claire qu’ils voudraient être considérés comme formant une nation à part entière. Par exemple, on a parlé de « société distincte[12] ». D’autres Québécois préfèrent parler d’«indépendance » ou de « souveraineté ». Eux aussi voudraient que leur nation, la nation québécoise, soit reconnue comme une nation aussi autonome que toute autre nation déjà reconnue. En tout cas, ce qui compte ici, ce n’est pas que sa nation soit appréciée pour certains de ses traits culturels, comme son cinéma ou sa cuisine, mais comme une nation distincte, au plein sens de cette expression, c’est-à-dire comme toutes les autres nations déjà reconnues et donc distinctes. Ce que la plupart des Québécois revendiquent à cet égard, semble-t-il, équivaut à ce que toute personne concrète tend à revendiquer, soit la pleine autonomie de son groupe identitaire, lequel devrait pouvoir décider de lui-même ce qu’il est et ce qu’il veut faire. Une telle autonomie ne coïncide pas formellement avec ce qui est appelé la souveraineté politique que plusieurs nationalistes québécois revendiquent, mais elle coïncide avec la pleine autonomie, laquelle par définition désigne la pleine reconnaissance de la nation québécoise par l’ensemble des autres nations, de même que l’attitude d’aide de la part de ces nations, y compris de la part de la nation canadienne[13].

Pour les Québécois, il ne s’agit pas de se distinguer par de belles qualités, mais d’être considérés comme une nation pleinement autonome, l’autonomie à respecter étant donc l’autonomie distincte, c’est-à-dire séparée de celle de la nation canadienne ou de celle de toute autre nation. Plusieurs Québécois refusent la séparation politique. On peut croire que ce qu’ils souhaitent est plutôt la séparation au sens éthique d’un consentement qui se décide séparément des autres, ce qui veut dire non agrégée simplement à l’ensemble des autres groupes. De même, la nation est « séparée » des autres nations si ses décisions ne sont pas réduites à celles d’une autre. Cette distinction équivaut à une différence concrète, liée à une identité nationale distincte, qui commande une autonomie non moins concrète et distincte[14].

 

Explications supplémentaires : Une liberté scientifiquement déterminée ?

L’idée d’autonomie concrète n’est pas contredite par les déterminations scientifiques telles que celles de l’histoire, de la sociologie ou de tout autre champ d’étude existant. C’est une forme de liberté qui est compatible avec ces contraintes dans la mesure où ces contraintes restent factuellement compatibles avec une évolution personnelle et sociétale vers plus de possibilités effectives. Libre est la personne qui peut concrètement se développer, donner libre cours à ses potentialités humaines. Libre est la personne qui s’identifie au groupe qui est le sien (d’après elle) et continue de le vouloir même s’il apparaît des déterminations extérieures à son choix. 


[1] Cela s’est fait sous la gouverne de Lester B. Pearson, premier ministre canadien entre 1963 et 1968. Pearson mit sur pied la Commission royale d’enquête Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme (1963-1971), qui avait pour mission de faire des recommandations en vue d’assurer une reconnaissance élargie de la dualité culturelle de base du Canada. Elle posait le principe de l’égalité entre les deux peuples qui ont fondé la Confédération canadienne.

[2] Pearson a lui-même d’abord posé la question.

[3] Par exemple, la féministe Luce Irigaray a insisté pour que la différence de la femme comme telle soit considérée (Cf. Luce Irigaray, Éthique de la différence sexuelle (Éditions de Minuit, 1984).

[4] Afin de mieux saisir ou découvrir cette différence, plusieurs philosophes l’ont située  au-delà de la rationalité philosophique. À la suite de Martin Heidegger, qui la voit originairement comme une différence entre l’être et l’étant, Emmanuel Levinas y a vu bien plutôt une transcendance de la personne, d’après la différence entre totalité et infini, et Jacques Derrida l’a écrite « différance », en en faisant un impensé de la philosophie. Cf. Alfredo Gomez-Muller, « DIFFERENCE, philosophie », Encyclopaedia Universalis, en ligne 29 fév. 2012.

[5]  Pour de plus amples explications, voir Le Projet Respect. Critique de la morale et des mœurs politiques, Presses Inter Universitaires, Québec, 2000, chap. 4 « Une nouvelle idée du respect », en particulier les pages 47 à 49, et, dans l’Agorathèque, la « Lettre ouverte aux féministes ».

[6] Pendant les années 1980, au Québec, les lesbiennes sont entrées en conflit déclaré avec les féministes dites hétérosexuelles (Voir Explications supplémentaires : Le cas des lesbiennes).

[7] Voir Jean-Luc Gignac, « Sur le multiculturalisme et la politique de la différence identitaire », Politique et Sociétés, Volume 16, numéro 2, Éditeur : Société québécoise de science politique, 1997, p. 31-65.

[8] Par exemple, l’idée de Grande convergence est ici pertinente. Voir Explications supplémentaires : Le concept de convergence.

[9] Voir Le phénomène de la mondialisation. Vers le droit à la dissidence et la démocratie globale, op. cit., p. 117 à 129.

[10] Par définition, un singleton est un groupe ne comprenant qu’un seul membre. Dans ce cas-ci, on applique ce concept à l’anthropologie philosophique (cf. Annexe : Le respect des cultures). Il semble probable que la plupart des groupes culturels, incluant les nations ou les groupes religieux, ont commencé sous la forme de singletons.

[11] Voir Le phénomène de la mondialisation. Vers le droit à la dissidence et la démocratie globale, op. cit., p. 113.

[12] Par exemple Robert Bourassa, comme premier ministre du Québec, et Brian Mulroney, comme premier ministre du Canada, dans les années 1980 puis jusqu’en 1992, lorsque l’accord de Charlottetown a été rejeté par les Québécois et par le reste du Canada.

[13] Cf. dans l’Agorathèque : « Lettre ouverte aux souverainistes québécois ».

[14] Les chercheurs actuels, tels que Charles Taylor ou Michael Walzer, critiquent la pensée du Même, qu’ils retracent chez Kant ou Hegel, où, dans les termes d’Alfredo Gomez-Muller, « la différence concrète est effacée par l’égalité abstraite des citoyens dans le cadre de l’État-nation, ou, à l’échelle planétaire, par l’égalité abstraite des « hommes » dans le cadre des droits de l’homme » (Cf. Alfredo Gomez-Muller, op.cit.). Le caractère distinct ou séparé de l’autonomie  équivaut à ce que certains philosophes ont appelé la différence numérique par opposition à la différence qualitative. Voir La différence numérique des groupes