Introduction

Dans le cadre de mes cours au Cégep de Granby – Haute-Yamaska, depuis 1999, j’ai ouvert et géré à l’usage de centaines d’étudiants plusieurs dizaines de forums de discussion (sur Internet) portant sur des questions philosophiques. En outre, durant la même période, j’ai mis en pratique dans mon enseignement de philosophie plusieurs pédagogies en action sur le monde (Global Action Pedagogy, GAP), sous la forme par exemple de manifestes, de lettres ouvertes ou même de référendums mondiaux, que j’ai mis sur pied et lancés sur le web, et dont j’ai rédigé les textes conformément à la définition des GAP (voir plus bas). Or, les étudiants ont été appelés à questionner, commenter, critiquer et évaluer ce qui se présentait à eux comme des actions sur le monde; ils ont pu le faire de diverses façons, comme par exemple dans des forums de discussion, des travaux en classe ou dans des dissertations; ils pouvaient aussi être invités à s’engager dans certaines d’entre elles.

Ces forums de discussion ont joué un rôle dans la genèse des GAP, mais la pédagogie sur laquelle ils reposent n’a aucun rapport direct avec les GAP en tant que telles. Il m’est difficile, dans ce court article, d’expliquer de façon claire le lien didactique entre les GAP et les forums de discussion. Ceux-ci semblent avoir contribué aux niveaux élevés de la rigueur et de l’originalité des échanges entre les étudiants et l’enseignant[1].

Le but de cet article est précisément de faire connaître et de promouvoir une nouvelle façon de comprendre et d’enseigner l’éducation à la citoyenneté tout en tenant compte des possibilités inédites offertes par les nouvelles technologies et, tout particulièrement, l’Internet.

La lecture de cet article est difficile parce qu’il transgresse les frontières de territoires disciplinaires ayant leurs propres principes, leurs propres façons de faire, de même que leurs propres bases de références reconnues. Précisément, dans l’optique de cet article, le respect des personnes est posé comme une condition pour toute pédagogie aussi bien que pour l’éthique puisque, dans les deux cas, on a affaire tout d’abord à une interaction d’au moins deux personnes[2]. Il est donc demandé aux lecteurs et aux lectrices, non de l’indulgence, mais un certain esprit transdisciplinaire de rigueur.

Ce qui suit comporte d’abord une explication préliminaire de ce qu’est une GAP. Ensuite une explication sera esquissée de ce que pourrait ou devrait être l’action citoyenne dans un monde déchiré par les inégalités et les conflits. Puis suivront des explications concernant l’usage et la signification éthique et politique du concept de GAP. Enfin, plusieurs exemples seront donnés d’actions sur le monde de ce type qui ont été effectuées en partie par des étudiants au Cégep de Granby – Haute-Yamaska, de même que quelques-uns des résultats obtenus, notamment dans le cas du Référendum pour une Société de Toutes les Nations (STN)[3].

Agir sur le monde ?

L’environnement planétaire à l’échelle de l’histoire se transforme rapidement, qu’on l’envisage aux points de vue des développements économiques, techniques ou sociétaux, etc. En particulier, la dynamique des rapports interindividuels et intersociétaux, qui concerne éminemment la pédagogie, est en pleine mutation. Or, les enseignantes et les enseignants du collégial québécois ont su construire une bonne partie de leur propre savoir pédagogique, ce qui leur aura permis une adaptation particulièrement rapide et, parfois, efficace[4]. L’innovation dans ce contexte débouche sur une diffusion de résultats significatifs, certains pouvant même être mondialement significatifs.

Il semble donc fondé, ici, de définir le nouveau concept de pédagogie agissant sur le monde (Global Action Pedagogy, GAP) comme une méthode d’enseignement équivalant à une action globale sur le monde. Toute GAP a deux caractéristiques :

a) elles utilisent les nouvelles technologies de l’information et des communications (NTIC) et

b) elles visent au développement d’une nouvelle éducation à la citoyenneté en termes de respect concret des personnes et des groupes, à l’échelle mondiale aussi bien que nationale, où le respect concret consiste à respecter ces personnes et ces groupes dans leur autonomie respective.

Précisions :

La pédagogie est concernée par l’éthique et, plus particulièrement, par le respect de la personne, valeur posée ici comme essentielle à toute pédagogie valable. Il est sûr que la pédagogie doit tenir compte de la personne et de ce qu’elle est, c’est-à-dire l’identité d’appartenance de l’apprenant à un groupe (nation, religion, etc.), sans quoi elle ne s’adresse plus à sa personne, mais à une abstraction.

Le respect concret de la personne consiste à la reconnaître pleinement comme une personne égale à toute autre personne, mais de plus il consiste à respecter le groupe dont elle se veut un membre (plus que de tout autre groupe). Il m’est apparu que cela découle assez directement de toute éducation à la citoyenneté. Par exemple, respecter un Québécois (qui se veut Québécois) consiste à reconnaître sa personne et donc son autonomie individuelle égale à celle de toute autre personne, mais aussi à le respecter dans son autonomie de Québécois, ce qui signifie qu’on reconnaît aussi l’autonomie de la nation québécoise à l‘égal de toute autre nation. Le groupe à respecter peut être aussi bien un groupe national qu’un groupe religieux ou tout autre groupe d’appartenance prioritaire, c’est-à-dire, pour un individu donné, le groupe dont cet individu se veut membre plus que de tout autre groupe. Le respect concret de la personne exige qu’on respecte cette personne et son groupe d’appartenance prioritaire dans leur autonomie respective.

Selon une autre interprétation inspirée entre autres par le féminisme, le respect concret d’une personne consiste en deux points : premièrement, la reconnaissance de l’égalité de la personne par rapport aux autres personnes et, deuxièmement, la reconnaissance de sa différence, qu’il s’agisse de la différence d’une femme, d’un gai, d’un Québécois, etc. Le respect de cette différence est particulièrement difficile à définir et à bien saisir. Cependant, cette autre interprétation du respect concret équivaudrait à celle qui précède, ci-dessus, si la reconnaissance de la différence d’une personne équivalait au respect du groupe dont elle se veut membre, même s’il s’agit d’un nouveau groupe ou d’un groupe peu ou pas connu[5].

Ainsi, précisément, une GAP ou pédagogie en action sur le monde est une forme de pédagogie utilisant l’Internet afin d’instituer une idée, une entité ou un projet par la reconnaissance éthique mutuelle ou, plus largement, par le respect mutuel (particulièrement en pédagogie), et qui ce faisant, agit sur le monde par la reconnaissance en donnant existence notamment aux personnes et aux nations au plein sens de ces termes. C’est une pédagogie créatrice à l’échelle du monde. Elle inclut notamment

1) des manifestes

2) des lettres ouvertes

3) des mouvements mondiaux

4) des référendums

5) des forums de discussion

6) des projets globaux

En particulier, une GAP peut consister en une action continue sur le monde. Ainsi, une GAP de type lettre ouverte équivaut à une publication réelle et globale sur le long terme; c’est en quelque sorte une lettre ouverte republiée tous les jours sur le web. Il en va de même pour les manifestes. Quant aux référendums, ce sont d’authentiques consultations populaires d’autant plus démocratiques que tous les humains, toutes les personnes et tous les groupes (nations, communautés religieuses, etc.) peuvent y souscrire, et ce sur une période assez longue pour que tous puissent apprendre à en saisir la portée. Comme ils sont pour ainsi dire relancés tous les jours, jamais manifestes n’auront si bien porté leur nom!

Or, si respecter concrètement la personne (ou la nation) consiste à la reconnaître égale à toute autre personne (ou nation), alors on peut dire que, de façon effective et constatable, le respect fait exister la personne (ou la nation) en tant que telle. Cette reconnaissance effective fait exister la personne en tant que personne à la fois égale aux autres et différente des autres. Il en va de même pour la nation : sa reconnaissance effective la fait exister en tant que nation à la fois égale aux autres nations et différente des autres nations[6].

L’action sur le monde d’une GAP consiste donc précisément à faire exister pleinement toutes les personnes et toutes les nations, avec leurs différences respectives, donc à les reconnaître comme telles et à les aider à se développer de façon autonome.

Complexité de l’éducation à la citoyenneté

Le bon citoyen apparaît de plus en plus, de nos jours, comme celui qui sait tirer partie des nouveaux moyens de communication (par exemple, les médias sociaux). En outre, la question éthique de la citoyenneté concerne le bien commun, mais aussi le respect des personnes et, de plus en plus, le respect des groupes, qu’il s’agisse de groupes ethniques, nationaux, religieux ou autres. L’éthique et le politique semblent devoir être repensés en fonction de processus sociopolitiques qui ne reposent plus sur les mêmes rapports de force que par le passé. Il faudra par exemple tenir compte de problématiques nouvelles, qui sont à la fois éthiques et politiques, où les différences communautaires demandent un respect spécifique. Un programme approprié d’éducation à la citoyenneté devra peut-être comporter aussi une forme d’apprentissage de gestion des conflits, qu’ils apparaissent par exemple sous la forme de contestations électorales ou sous la forme de manifestations de rue.

L’une des plus grandes difficultés de l’éducation à la citoyenneté est précisément de faire comprendre ce que signifie la différence qui est à respecter comme telle. Une autre difficulté importante apparaît lorsque la personne veut différer en tant que dissidente d’un groupe de façon à devenir membre d’un autre groupe ou même de façon à fonder son propre groupe d’appartenance. La plupart du temps, sa différence est perçue comme une menace dans son groupe de départ. Par exemple, la féministe qu’on craint le plus n’est pas celle qui exprime sa différence comme tel ou tel aspect anatomique, ni comme telle ou telle différence d’opinion, mais plutôt celle qui agit en dissidente et refuse ainsi de se conformer à l’ordre établi du groupe.

 

Violence et conflit

Est-ce l’effet du hasard ? Plusieurs auteurs ont indépendamment les uns des autres utilisé le mot « conflit » pour désigner la contestation non hostile, constructive, qu’on peut appeler « gagnante / gagnante ». Ainsi, François Galichet explique que les sociétés modernes « reposent sur le conflit, la contestation, la lutte […]. Dans ces sociétés, c’est le conflit qui génère les institutions [….] et qui, paradoxalement, assure ainsi la cohésion de la société[7] ». De ce fait, Galichet préconise une « pédagogie du conflit[8] » comme solution à la crise de légitimité des valeurs dans les sociétés contemporaines, ce qui peut être interprété partiellement ainsi : à défaut de consensus, essayons de trouver un « modus vivendi ». Par ailleurs, Maryse Jaspard fait une distinction cruciale entre le « conflit » et la « violence » à l’intérieur des couples. Elle définit le conflit comme « un mode relationnel impliquant la réciprocité entre les protagonistes et susceptible d’entraîner du changement[9] ». Quant à la violence, « si elle peut prendre des formes identiques [à celles du conflit] – agressions verbales et physiques −, [elle] est univoque, la même personne subit les coups et cède lors des altercations. Le conflit peut être envisagé comme une des modalités fonctionnelles des relations interpersonnelles durables, la violence est un dysfonctionnement conjugal[10] ». Ainsi, le respect de l’autre serait sans doute compatible avec une situation de conflit, mais non de violence.

Nous posons ici qu’une GAP est essentiellement une pédagogie du conflit dans le sens où le but visé par les protagonistes n’est pas la destruction ni l’amoindrissement de l’autre ; on essaie plutôt, au contraire, d’adopter une attitude d’aide à son endroit. On peut alors utiliser a contrario le terme « guerre » comme signifiant l’opposition violente dans laquelle les deux protagonistes cherchent à se détruire mutuellement ou du moins à nuire de façon décisive à l’autre, en recherchant une situation gagnant / perdant, ce qui d’ailleurs aboutit souvent à perdant / perdant.

La contestation telle qu’elle apparaît dans la société et parfois dans les milieux d’enseignement se tient quelque part entre la violence destructive et le conflit constructif. Or, lorsque la contestation vise à détruire ou à nuire, l’une des difficultés évidentes est que, faute de respect mutuel, la discussion n’est pas praticable. On n’entend pas ce que l’autre aurait à dire. En outre, il arrive dans les cas de contestation violente que l’on ait affaire à de l’« analphabétisme social[11] », la prise de parole citoyenne ne peut plus s’exercer. En termes de respect et d’irrespect (ou de mépris), cela revient à dire qu’il n’y a pas de respect des personnes en tant que telles, ni de respect des différences en tant que telles. Ainsi, en particulier, une femme battue par son conjoint n’est respectée ni en tant que personne égale à toute autre personne, ni dans sa différence de femme puisqu’à travers elle, toutes les femmes sont brimées. Des conclusions analogues pourraient être tirées par exemple de la différence blanc / amérindien, Serbe / Kosovar, etc.

Une pédagogie créatrice à l’échelle du monde

Au niveau mondial, les NTIC semblent bien rendre possible une communication ni censurée ni déformée par une propagande hostile, ce qui rend possible, pour toute personne qui s’y implique, la possibilité d’être reconnue par l’ensemble des humains de la planète. Il devient dès lors pertinent de mettre en œuvre à l’échelle mondiale une pédagogie pour et par le respect (tel qu’expliqué plus haut, p. 2), qui déboucherait sur une citoyenneté permettant d’établir ou d’instituer – ce qui veut dire « faire exister » − une idée, une entité ou un projet par la reconnaissance éthique ou, en d’autres termes, par le respect mutuel et concret de chacun dans son autonomie. Ce faisant, on est en mesure d’agir consciemment sur le monde dans la durée, et de se lancer dans de nouveaux projets à long terme. Instituer par la reconnaissance éthique consiste par exemple à donner un statut reconnu de personne au plein sens du terme à une femme infériorisée par son groupe culturel ou religieux; le simple fait qu’elle soit reconnue pleinement comme une personne la fait exister au plein sens du terme, à l’égal des autres personnes respectées de son groupe ou de toute autre personne respectée hors de son groupe. Par analogie, une nation existera elle-même en tant que nation au plein sens de ce terme du simple fait d’être reconnue comme telle par les membres des autres nations reconnues. Il s’agit ainsi d’une pédagogie créatrice à l’échelle du monde.

De façon cohérente, les GAP sont donc aussi des méthodes visant à faire apprendre le respect des personnes et des groupes par le respect de leurs différences concrètes, condition essentielle pour une véritable communication entre les groupes en général et ce, quelles que soient ces différences concrètes (différences de nations, de communautés ethniques ou religieuses, différences d’orientation sexuelle, etc.).

Grâce aux NTIC, ces GAP consistent toutes en une action continue sur le monde. Cette action est réelle du fait que les GAP apparaissent à tout internaute de passage comme énoncées de façon performative, c’est-à-dire, selon le cas, en tant que manifestes, lettres ouvertes, etc., comme elles le seraient du fait d’être émises par les médias reconnus, que ce soient par exemple par des journaux, des émissions de télévisions ou des médias sociaux reconnus. S’il le veut, l’internaute peut réellement y souscrire et, ce faisant, il la fait exister et l’aide à se développer. Une GAP de type lettre ouverte équivaut ainsi à une publication réelle et globale sur le long terme; c’est en quelque sorte un texte republié tous les jours de pair avec tous les quotidiens du monde et dont le public s’actualise en même temps. Il en va de même pour les manifestes. Quant au référendum, il s’agit d’une authentique consultation populaire d’autant plus démocratique que tous les humains, toutes les personnes et tous les groupes (nations, communautés religieuses, etc.) peuvent y souscrire, et ce sur une période assez longue pour que tous les citoyens du monde puissent en prendre connaissance. Comme ils sont pour ainsi dire réactualisés tous les jours, jamais lettres ouvertes, manifestes ou référendums n’auront si bien porté leur nom! Cependant la plus grande originalité de ces GAP demeure l’exigence d’un respect concret des personnes et des groupes partout dans le monde. Ainsi, dans le manifeste du cas I ci-dessous, la demande de la reconnaissance d’une personne dans son autonomie apparaît comme une demande de la faire exister en tant que personne à part entière.

Quelques précisions sur trois GAP :

(Toutes trois ont été rédigées par l’enseignant conformément à la définition des GAP)

I-             Le Manifeste pour un progressisme mondial et à long terme (en abrégé, le Manifeste progressiste)

Ce manifeste est un appel à tous au respect de tous. Il résulte de multiples discussions[12] sur la façon de comprendre aujourd’hui ce que devrait être une véritable citoyenneté, c’est-à-dire un état de participation dans le respect des différences concrètes de chacune et de chacun comme, par exemple, celles des femmes, celles des gais ou celle des handicapés, et ce partout dans le monde. Les NTIC sont appelées à jouer un rôle capital dans la communication avec l’ensemble des citoyens potentiels du monde qui, tous, sont à respecter en tant que tels. Cela apparaît comme une exigence originale lorsqu’on l’étend de façon effective à l’échelle planétaire, où un grand nombre d’humains ne sont pas encore reconnus pleinement et concrètement comme des personnes, comme c’est le cas des femmes, des pauvres ou, par exemple, des marginalisés ou des criminalisés. Le Manifeste apparaît dès lors comme un moyen de les faire respecter — et exister ! — par la reconnaissance de facto mondiale, elles-mêmes avec leur groupe d’appartenance, qui souvent ne coïncide pas avec la nation dominante sur le territoire où elles habitent.

II-           La Lettre ouverte aux féministes

On montre dans cette lettre ouverte que, malgré d’incontestables avancées de la condition des femmes dans plusieurs pays, le sexisme sous la forme générale du mépris des femmes imprègne encore toutes les cultures. Un préalable est ici la clarification de ce qu’est le mépris sexiste ou, a contrario, de ce qu’est le respect concret de la femme en tant que telle.

Pour ce faire, précisons donc ce que signifie respecter concrètement dans ce cas. De façon générale, en pédagogie, le respect concret de la personne est un pré-requis. Il est posé ici au départ qu’on ne peut faire avancer les femmes sur le plan éducatif que si on les respecte en même temps en tant que personnes et en tant que femmes. Le respect concret d’une femme, tel que revendiqué par la plupart des féministes, comporte deux aspects essentiels : i) le respect de sa personne en tant qu’égale à celle de tout autre humain en général ; ii) le respect de sa différence en tant que femme. Ainsi le mépris sexiste peut prendre deux formes distinctes : la non-reconnaissance de l’égalité des femmes en tant que telle, et la non-reconnaissance de leur différence en tant que femmes. On a souvent exprimé ces deux sortes d’irrespect sous la forme de l’incitation aux mauvais traitements ou de l’occultation des femmes dans la société ou dans l’histoire. Ce projet prend évidemment tout son sens du fait d’être mondial, l’application des principes de respect devant rejoindre chaque femme où qu’elle se trouve. Toute femme dans le monde peut ainsi savoir qu’on la respecte dans le reste du monde et qu’à ce titre, on tente de l’aider.

Les étudiantes et les étudiants qui ont choisi ce sujet de dissertation, ont eu quelques difficultés en ce qui touche le deuxième aspect du respect des femmes, le voyant même parfois comme contradictoire par rapport au premier aspect. Il faudra donc tâcher de rendre plus claire et plus communicable cette pédagogie, notamment en trouvant de nouveaux moyens de sensibiliser au respect de la différence concrète comme telle[13].

III-         Le Référendum pour une Société de Toutes les Nations (STN)

Ce référendum est en cours depuis le 21 octobre 2010. À ce jour (16 avril 2012), 198 personnes y ont souscrit, qui représentent 38 nations dont plusieurs ne sont pas reconnues à l’ONU comme, par exemple, la nation crie, la nation mi’gmaq et la nation bretonne, en plus de la nation québécoise.

Ce référendum ne se veut pas seulement symbolique. Il se veut réel, tout comme le Manifeste progressiste ou la Lettre ouverte aux féministes mentionnés et commentés ci-dessus. En outre, il est effectif partout dans le monde et se déroule sans limite fixée dans la durée. Dans ce cas, l’action sur le monde consiste à souscrire, en tant qu’individu membre d’une nation (ou, plus généralement, d’un groupe d’appartenance prioritaire[14]) et au nom de cette nation. Le souscrivant se trouve à poser deux actions : d’une part, ce faisant, il demande que sa nation soit reconnue au plein sens du terme par les autres nations et, d’autre part, il démontre par sa souscription qu’il reconnaît pleinement toutes les autres nations. L’action de souscrire équivaut donc à contribuer à instituer une « société de toutes les nations », organisme analogue à l’Organisation des Nations unies (ONU[15]), mais incluant par définition toutes les nations. Cette GAP n’est donc pas seulement une pédagogie, mais elle est aussi une action créatrice à l’échelle du monde qui institue démocratiquement l’organisation de la Société de Toutes les Nations (STN). Ajoutons enfin que la nation québécoise, comme toutes les nations non encore reconnues, serait favorisée par le résultat positif d’un tel référendum puisque l’institution de la STN aura pour effet de protéger sa culture et d’aider à la développer quelles que soient ses conditions de faiblesse démographique ou politique dans l’avenir. Et, bien sûr, il en va de même pour toute autre nation relativement petite ou faible.

 

Conclusion

On peut être « le sujet du changement et non son acteur ». Par ces mots, François Duranleau nous exhorte à ne pas craindre le changement même s’il tend à nous transformer[16]. Il donne l’exemple du moulin à vent : « Certains utilisent le changement. Pensons à ceux qui ont imaginé utiliser le vent pour faire tourner une meule. Ceux-là ont innové et ainsi changé la vie de tous ceux et celles qui produisaient leur farine avec un pilon et un mortier[17]

D’autres innovations ont contribué à affranchir l’humain, non seulement du travail pénible, mais aussi sur le plan de la conscience et du savoir. Certaines innovations auront permis à l’humain de se transformer profondément dans sa conscience de lui-même. C’est le cas notamment de celles de l’écriture, du livre et, peut-être, de l’Internet. Il nous faudrait sans doute accepter l’idée que nous ne savons pas encore qui « nous » sommes vraiment. L’un des buts visés par les GAP est de nous y aider au moins quelque peu.


[1] Sans nuire au caractère autonome de l’article, je précise ici que la pédagogie des forums de discussion en général est expliquée dans certains des textes de l’Agorathèque (http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/) , tels que « La pédagogie des forums de discussion », « Les finalités de l’Agorathèque et « Un accent mis sur le respect ».

[2] Par exemple, parmi ceux qui ont souligné le caractère éthique de la pédagogie, on peut se référer à Maria Montessori, à Jim Howden et Marguerite Kopiec, ou à la pédagogie Freinet dont l’invariant no 28 se lit « On ne peut éduquer que dans la dignité. Respecter les enfants, ceux-ci devant respecter leurs maîtres est une des premières conditions de la rénovation de l’École » Voir Célestin Freinet, Œuvres pédagogiques, Seuil, 1994. Tome 2 : Les invariants pédagogiques (1964).

[3] Ces « pédagogies agissant sur le monde » se trouvent actuellement toutes basées sur mon site l’Agorathèque (http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/ ) à l’exception du Référendum STN, qui se trouve sur son propre site distinct (http://touteslesnations.yprovencal.profweb.ca/ ).

[4] Cf. François Duranleau : « L’innovation : une nécessité. D’accord, mais pourquoi ? », Une culture d’innovation pédagogique (27e colloque annuel de l’AQPC ; 6, 7 et 8 juin 2007, p. 178-179. François Duranleau précise ainsi sa pensée : « En matière de pédagogie, les enseignantes et les enseignants du collégial sont parvenus au fil des années, par la recherche et l’expérimentation, à construire leur propre savoir pédagogique […] Au cours des années 1980-1990, une réflexion continue sur l’utilisation pédagogique des technologies éducatives (APO et TIC) a été soutenue par les associations qui regroupent les acteurs de l’enseignement collégial (AQPC, APOP et ARC) ».

[5] Cette conception du respect découle en partie du kantisme et de l’utilitarisme. Cf. mon ouvrage Projet Respect (Presses Inter Universitaires, 2003, 1ère et 2e parties), et l’Agorathèque, « Le respect des personnes et des groupes dans leur autonomie » (http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=641 )

[6] Le thème philosophique de la reconnaissance a été développé notamment par Hegel et, de nos jours, surtout par les philosophes Axel Honneth et Charles Taylor. Hegel a fait de la reconnaissance un concept ontologique (G. W. F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit, « Conscience de soi », trad. française par B. Bourgeois, Paris, Vrin, 2006, p. 191 et suiv.). Axel Honneth a montré le lien profond existant entre la reconnaissance d’une personne et l’autonomie de cette même personne (cf. Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, traduit de l’allemand par Pierre Rusch, publié par les Éditions du Cerf avec le concours de Inter Nationes, Bonn, 2000), et Charles Taylor a insisté sur l’importance de la reconnaissance des minorités telles que la nation québécoise (cf. Charles Taylor, Multiculturalism and The Politics of Recognition, Princeton University Press. Multiculturalisme, Flammarion, 1997). Il faut préciser, aussi, que la reconnaissance effective n’est pas seulement une reconnaissance de principe, c’est-à-dire qu’elle n’est pas seulement une valeur universelle, mais qu’elle est en fait une reconnaissance effectivement constatable.

[7] François Galichet, « Quelle éducation à la citoyenneté dans une société défective », dans L’éducation à la citoyenneté, Michel Pagé, Fernand Ouellet et Luiza Cortesao (Dir.), Sherbrooke, Éditions du CRP, 2001, p. 31. François Galichet est cité par Fernand Ouellet, qui s’est approprié l’idée de conflit en un sens voisin, dans « Socioconstructivisme et éducation à la citoyenneté » (Le cégep, pour savoir agir, 25e colloque annuel de l’AQPC ; 8,9 et 10 juin 2005, p. 68-86).

[8] Ibid.

[9] Maryse Jaspard, « Les violences conjugales en Europe », dans Le livre noir de la condition des femmes (dir. par Christine Ockrent), Paris, XO Éditions, 2006; p. 244.

[10] Ibid.

[11] François Galichet, « Combattre l’analphabétisme social », dans Citoyenneté : une nouvelle alphabétisation, SCEREN, 2003, p. 11-22.

[12] Il faut comprendre ici que j’ai moi-même rédigé le texte de ce manifeste, mais en me basant sur plusieurs discussions que j’ai eues avec des étudiants ou qui ont eu lieu entre étudiants. Certaines de ces discussions ont été faites de façon informelle, d’autres dans le cadre de travaux d’équipes en classe et d’autres dans des forums de l’Internet. En somme, je ne suis pas l’unique auteur de ce manifeste dit progressiste. J’en partage la paternité avec mes étudiants.

[13] Voir la note 5. Voir aussi le cas des lesbiennes qui ont eu des difficultés à faire valoir leur différence : http://agoratheque.yprovencal.profweb.ca/?page_id=3027 .

[14] Rappelons qu’un groupe d’appartenance prioritaire, pour un individu donné, est le groupe dont cet individu se veut membre plus que de tout autre groupe.

[15] Rappelons que l’ONU a été précédée, entre 1919 et 1945, par la Société des Nations (SDN), laquelle incluait encore moins de nations.

[16] François Duranleau, « L’innovation : une nécessité. D’accord, mais pourquoi ? », dans Une culture d’innovation pédagogique (27e colloque annuel de l’AQPC ; 6, 7 et 8 juin 2007, p. 175.

[17] Ibid.