Commentaire de Touba Gueye (Serigne Touba Mbacké Gueye, enseignant en philosophie) sur La lettre ouverte aux musulmans :

(décembre 2011)

Appuyer ou non le projet de la Grande Convergence?

            Les hommes naissent libres et égaux en droit, mais dans les faits, ils demeurent très différents. Selon la position sociale, religieuse ou même le réseau auquel on appartient, le rapport au jugement change et les privilèges varient incessamment. Alors, c’est ainsi que les groupes religieux sont considérés et se considèrent les uns par rapport aux autres. Le fait est que la différence est incontestable entre les groupes religieux, mais leur rencontre demeure souhaitable. C’est ainsi que l’on peut se demander s’il serait possible d’appuyer le projet de Grande Convergence de tous les groupes religieux. La question paraît simple, mais à la regarder de près, elle nécessite tout d’abord un démantèlement sémantique ou conceptuel. Ensuite, il nous faudra rendre compte de deux positions divergentes face à cette question. Enfin, nous nous évertuerons à procéder à une argumentation qui rendrait explicitement compte de notre position et de sa critique.

            Pour commencer, tâchons de définir les concepts qui composent le sujet sur lequel nous exerçons notre réflexion. Appuyer renvoie au fait de défendre une cause avec rationalité et détermination. Ensuite, un projet laisse entendre l’idée d’un objectif fixé à long ou court terme. Puis, la Grande Convergence consiste à effectuer un rassemblement ou une communion dans le sens du regroupement de différentes parties opposées à bien des égards. Le fait de dire « tous les groupes religieux » n’est pas sans importance, car il précise que c’est l’ensemble des communautés religieuses sans aucune exception faite à une partie au détriment d’une autre (cela voudrait, en toute évidence, dire que les petits, les grands, les connus et les plus inconnus vont pouvoir se retrouver). Ainsi établis, les concepts qui composent le sujet en question, une fois délimités, nous pouvons aisément nous atteler à procéder au questionnement suivant : Est-il cohérent pour tous les groupes à vocation religieuse de faire disparaître leurs divergences pour enfin faire bloc en vue de l’intérêt supérieur de l’humanité tout entière?

            Il n’est pas, comme on peut le penser, aisé de répondre à cette question, car elle est entourée d’une controverse de grande envergure. Cette dernière réside dans le fait de pouvoir trouver un critère de convergence entre les groupes religieux. En d’autres termes, on se demande si le critère de convergence doit être Dieu ou le fait de croire en quelqu’un ou quelque chose. Sur ce plan deux camps se dessinent. D’abord, il y a celui des fanatiques. Ces derniers qui ne défendent que leur groupe religieux d’appartenance par le fait qu’il serait, pour eux, le meilleur, n’ont besoin que de faire rallier pacifiquement ou par la force tous les autres  (parfois même ils qualifient ceux qui ne croient pas en ce en quoi ils croient de mécréants). C’est souvent le cas des terroristes de tout bord, pas musulmans seulement, qui se croient investis d’une mission expansionniste ou même civilisatrice. En guise d’exemple, prenons le cas des colonisateurs d’antan qui considéraient que la religion la meilleure était le christianisme et qu’il fallait la répandre dans toutes les sociétés du monde, y compris celles qui avaient déjà une religion (ou un groupe religieux d’appartenance). Beaucoup de guerres et de crimes furent notées au nom de cette cause. Paul Marty dira qu’une bonne partie de la réussite de l’œuvre coloniale française dépendait de l’ancrage des valeurs chrétiennes dans la conscience des peuples colonisés. Il avançait à juste titre que « c’est de la formation intellectuelle et morale de nos indigènes que dépend, en majeure partie, l’avenir de notre œuvre coloniale1 ». Par delà ces considérations, notons que vouloir rallier tout le monde à sa cause est aussi ancien que la formation des sociétés humaines.

            Nous pouvons, cependant, noter la position adverse qui est celle des partisans de la tolérance et, mieux, de l’ouverture jusqu’à la conciliation (cette attitude de penser la diversité dans l’unité relève de la conception aristotélicienne des choses2). Voltaire récusait à juste titre, dans l’Encyclopédie, l’attitude des fanatiques et des âmes civilisatrices susceptibles d’aller même jusqu’aux crimes les plus odieux. Il affirmait : « Que de crimes commis au nom du Seigneur! O mon Dieu! Si tu descendais toi-même sur la terre, si tu me commandais de croire à ce tissu de meurtres, de viols, d’assassinats, d’incestes commis en ton nom et par ton ordre, je dirais : Non. Car, ta sainteté ne veut pas que j’acquiesce à ces choses horribles qui t’outragent; tu veux m’éprouver sans doute…3 »  Cela dit, la Grande Convergence est défendue au même titre que la séparation des groupes religieux. Ce débat recouvre des enjeux non négligeables, lesquels sont relatifs au fait que la nécessité de trouver une solution aux nombreux problèmes d’intolérance et de rejet qui gangrènent les groupes religieux se fait sentir. On ne dira jamais assez combien l’avenir de l’humanité dépend, en majeure partie, de la résolution des problèmes de renfermement sur soi, cause de toutes les croisades interculturelles et interreligieuses.  Ne faudrait-il pas, alors, prendre position pour dire si oui ou non nous appuyons le projet de la Grande Convergence des groupes religieux?

            J’appuie, sans aucune ambiguïté, le projet de la Grande Convergence des groupes religieux. Les raisons de cette position sont de divers ordres. Dans un premier temps, il est à noter que, comme l’avancent les philosophes des Lumières, au nom de la liberté chacun a le droit d’appartenir à un groupe religieux de son choix ou même se refuser à croire en un être supraterrestre. Seulement, pour ceux qui croient et font partie d’un groupe religieux, quelle qu’en soit la nature, ils gagneraient à s’entendre et à se défendre mutuellement. En quoi cependant cette convergence est-elle importante? Il faudra souligner que normalement le respect est le socle de tous les groupes religieux. Ainsi, aussitôt après que l’on fasse prévaloir le respect mutuel au sein d’un groupe, il doit être facile de le transposer dans son rapport avec un autre groupe, ainsi qu’à ses membres. Il est, cependant, important de faire converger les groupes religieux dans le souci de faire valoir l’authenticité du respect de l’humain tout court sans aucune distinction d’appartenance ou de naissance. Ensuite, la Grande Convergence est, au fond, une preuve que l’union fait la force et que c’est à travers la reconnaissance de la différence intrinsèque qu’il est possible de réaliser une unité positive plus bénéfique que maléfique parce que très enrichissante. Saint-Exupéry  disait  « si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis ». L’islam, le christianisme et le judaïsme croient au même Dieu (s’il existe vraiment, il ne saurait être deux ou trois) respectivement appelé Allah, Dieu ou Yahvé selon la religion. Leur convergence justifierait inexorablement l’idée suivant laquelle le même Dieu s’est révélé différemment aux uns et aux autres. Enfin, si les groupes religieux veulent le salut (Dieu, selon Saint Augustin, sauve ceux qui L’aiment; or on ne peut pas aimer Dieu en méprisant  ses créatures), ils sont tenus de mettre l’être au centre de leurs actions, et non l’avoir. Autrement dit, il est temps que les groupes religieux soient au service des hommes et non les hommes au service des groupes religieux. Cela reviendrait à justifier l’idée selon laquelle faire le bien des gens qui composent l’un ou l’autre des groupes religieux, consiste à s’accorder même avec les autres qui n’adorent pas Dieu. Cette posture doit s’établir non pas dans un but utilitaire, mais en vue de se compléter sans se nuire mutuellement. L’absence de critère de démarcation (comme c’est le cas en science, où l’universalité, l’objectivité et la rationalité restent les critères de démarcation) doit être conçu, par les groupes religieux, comme une force et une qualité, et non comme un obstacle à leur convergence. Elle permet de taire les différences et faire valoir des aspects propres à chacun d’entre eux au point de mobiliser et sensibiliser davantage au-delà des limites des uns et des autres. Comme le souligne, en substance, Vercors, dans Les animaux dénaturés : tous nos malheurs viennent de ce que les humains ne savent pas ce qu’ils veulent et de ce qu’ils ne s’accordent pas sur ce qu’ils veulent faire.  

           On pourra m’objecter que c’est utopique d’appuyer la Grande Convergence des groupes religieux si on sait que c’est quasiment impossible qu’elle se réalise. Certes, la difficulté de la réaliser est un fait, mais fournir les efforts nécessaires pour sa réalisation en est un autre. Ainsi, parce que je pense que la Grande Convergence des groupes religieux est pour le bien de l’humanité tout entière, il convient simplement, pour moi, de s’atteler à la mettre en œuvre, car l’homme est un chaos de mystères dont la volonté peut soulever des montagnes4. Il faut juste le vouloir pour le pouvoir même si elle s’avère difficile. Henri de Montherlant, dans Le maître de Santiago, dira : « quand vous hésitez entre plusieurs voies, choisissez toujours la plus douloureuse ». Ce sera certes un chemin long et complexe, mais comme l’avançait Sénèque, avec précision, ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais c’est parce que nous n’osons pas que les choses sont difficiles. Il faut alors oser espérer qu’en appuyant ce projet, il peut aboutir.

            Pour conclure, j’appuie la Grande Convergence des groupes religieux. Les fanatiques et les pessimistes diront qu’il ne sert à rien de convier les autres à la même table s’ils ne sont pas prêts à adhérer à notre cause; les partisans de la tolérance et les bêtes féroces de l’espoir diront que c’est chose possible et aisée à mettre en œuvre. Je suis du côté de ceux qui pensent que le plus difficile est le chemin (Kierkegaard) et qu’au nom de ce principe, la Grande Convergence,  parce que souhaitable pour l’éclosion d’un nouveau type de citoyen respectueux des valeurs humaines fondamentales, doit être promue voire réalisée. Seulement, la question que je me pose est la suivante : les groupes religieux sont-ils disposés à dépasser leurs divergences pour pouvoir enfin transformer le rêve de la Grande Convergence en réalité?


1 Paul Marty, La politique indigène du gouverneur général Ponty en Afrique occidentale française, Paris, 1915, p. 37.

2 La version platonicienne ou platonisante consiste à penser l’unité dans la diversité. Il est fort probable que dans une argumentation future je revienne sur cet aspect important des approches divergentes entre Platon et Aristote.

3 Voltaire, Œuvres complètes, Paris, Aug. Ozanne Libraire Éditeur, 1838, Vol. 5, p. 101.

4 Soyons réalistes et exigeons l’impossible disait Che Guevara.