Chapitre 8   Les Nazis 1 

            Les Nazis ont participé à la violence diabolisante d’une façon remarquable. Plusieurs groupes humains en ont souffert durement. Ils ont tué un très grand nombre de personnes. Il n’est pas question, ici, de nier ce fait, ni de chercher à en minimiser les effets sur la sensibilité morale des contemporains. Les Nazis, et leur chef Adolf Hitler, ont été perçus par la suite comme les pires monstres de l’histoire et c’est compréhensible. Toutefois il n’est pas conforme à la vérité ni à la justice de les diaboliser. Je m’efforcerai ici, dans un but d’humanisation, de re-former leur image humaine. Les Nazis étaient des êtres humains et ils se sont comportés en accord avec une certaine façon d’être humain, très répandue dans l’histoire et très répandue encore de nos jours. J’essaierai, dans ce chapitre, de décrire leurs motifs et leurs agissements d’une façon plus juste que ce que l’on a fait jusqu’à présent. Je tenterai en particulier de montrer qu’ils ont été animés par des raisons morales, c’est-à-dire qu’ils ont cherché à lutter contre ce qui était pour eux le Mal. Par ailleurs, ils ont eu, sinon à lutter contre le Mal, du moins à se débattre dans une situation de concurrence humaine acharnée. En outre, ils reconnaissaient leur autorité morale principale en la personne d’Hitler et dans les idées que celui-ci avait exprimées notamment dans son ouvrage Mon combat (Mein Kampf). Ce faisant, ils se sont trouvés satisfaits d’une source morale et intellectuelle d’un niveau relativement très bas. Ils ont été des mineurs moraux. On peut même dire que leur niveau de responsabilité morale était plus bas que celui de leurs opposants et qu’ils étaient, de ce fait, encore plus irresponsables de leurs actes qu’eux. C’est parce qu’il importe que nous changions notre perspective sur l’histoire humaine et sur nous-mêmes en tant qu’humanité qu’il nous faut accepter de réviser moralement notre perspective. 

Exclus de l’histoire 

            Il n’est pas juste de vouloir exclure Hitler et les Nazis de l’histoire. Ils devraient y avoir leur place aux côtés des conquérants ou des envahisseurs tels qu’Alexandre, César, Attila ou Gengis Khan. Aucun de ces humains ne mérite qu’on en déforme l’image ou les motifs. Ils ont tous voulu faire quelque chose de bien pour leur propre groupe; ils ont tous prétendu, avec une certaine forme de sincérité, agir en vue du bien de l’humanité. Les historiens n’ont pas encore trouvé la méthode correcte qui leur permettrait de faire une enquête sur la période du Troisième Reich aussi bien que sur toute autre période de l’histoire 2. Cependant les philosophes et les éthiciens ne savent pas, non plus, comment il faut traiter ce sujet. Admettons que nous comprenons encore trop peu les potentialités de l’humanité et que nous sommes encore trop indécis quant à la réalité d’un éventuel sens de l’histoire pour être en mesure de porter un jugement définitif, là-dessus comme sur le reste.  

                        Banaliser? 

Certains sont convaincus qu’il nous faut à tout prix nous garder de « banaliser » de tels événements. Ils affirment qu’il est impératif d’éviter que l’on en arrive à les voir comme des événements parmi d’autres, de quasi-accidents, qu’on oublie ainsi ces atrocités et qu’on risque de laisser le même mal se reproduire simplement parce qu’on aura refait les mêmes erreurs. Examinons, cependant, la signification du mot « banaliser ». Alfred Grosser a écrit que ce mot peut avoir au moins deux significations. Une première signification serait ce qu’il appelle « bagatelliser » et elle équivaut à enlever toute importance au génocide perpétré par les Nazis et à le traiter comme un événement ordinaire et normal de l’histoire. Une deuxième signification serait plutôt celle de « désingulariser », ce qui veut dire que d’autres tueries ou génocides sont graves et que toutes ces tragédies doivent nous préoccuper 3. Le problème serait donc le suivant : comment faire pour traiter le génocide juif de façon à le désingulariser sans pour autant le bagatelliser? 

            Il est sûr que d’autres actions violentes graves ont été perpétrées dans l’histoire. Reconnaître ce fait ne peut être vu comme une banalisation au sens indu de ce terme. Il y a cependant un problème si l’on prétend que le caractère fréquent, presque normal, de la violence dans l’histoire devrait avoir pour effet que nous y soyons indifférents, que nous n’y voyons pas un problème à tenter de résoudre. Il importe justement que nous nous préoccupions du caractère pratiquement universel de la violence. C’est pourquoi il importe que nous soyons vigilants et que nous soyons capables de reconnaître la vraie violence partout où elle se cache. On ne peut nier que le mal soit banal au sens qu’il est fréquent et répandu. Le problème est d’arriver à nous conscientiser et à nous mobiliser, à chercher de nouvelles pistes de solution afin d’arriver à le réduire progressivement. Le problème de la banalité de la violence est d’ailleurs mal posé. Certaines personnes diabolisent d’autres personnes avec une telle fréquence que, pour elles, l’existence du Mal en soi devient banale. D’autres ne diabolisent que de façon très ciblée mais si intense que, pour elles, le mal perd toute banalité. Paradoxalement, c’était précisément le cas d’Adolf Hitler, qui diabolisait les Juifs à un point tel qu’il se serait sûrement insurgé contre toute banalisation du mal juif. Il aurait jugé coupable tout individu qui aurait tenté de montrer que la perversité des Juifs ne devait pas être si terrible puisqu’ils avaient coexisté avec les Européens pendant des siècles de façon relativement pacifique. Hitler aurait réfuté avec véhémence ce type d’allégation et aurait affirmé que les Allemands ne devaient jamais oublier tout le mal que les Juifs leur ont fait. 

            Que ce type d’attitude, faite à la fois de diabolisation et d’indignation contre la banalisation du mal sur lequel on veut insister, soit lui-même très répandu dans toute l’histoire n’est guère douteux. Il importe que nous comprenions mieux ce qui motive à diaboliser ou à banaliser (ou bagatelliser), et de quelle manière ces attitudes sont susceptibles de changer dans l’avenir et si nous pouvons faire quelque chose pour que le changement se fasse dans la bonne direction.

Le contexte 

            Situer le mouvement nazi et les événements qu’il a provoqués dans l’histoire s’impose à celui qui veut comprendre les comportements qui ont conduit aux tueries. Il faudrait reconstituer l’atmosphère politique du début du XXe siècle, tout en la situant elle-même dans la suite des événements des siècles antérieurs. Ce serait un long travail, trop long et trop difficile pour être résumé ici en quelques lignes. Aussi je me contenterai de rappeler certains faits qui me paraissent significatifs, du moins pour l’optique qui est ici la mienne.  

            Une rivalité certaine opposait l’Allemagne aux puissances occidentales. Celles-ci s’étaient taillé des empires, parfois colossaux, à même les continents. L’Allemagne est arrivée sur le tard dans ce partage et on y était désireux de rattraper le temps perdu. En outre, les luttes sociales se faisaient un peu partout en Europe, mettant en scène des militants fortement idéologisés, qui criminalisaient l’ordre existant. Les partis socialistes étaient animés d’une foi doctrinaire. Il existait une effervescence socio-politique entretenue par la conviction que la violence était nécessaire pour arriver à ses fins. Que ce furent les colonialistes, les marxistes, les anarchistes ou, simplement, les tenants de l’ordre, tous usaient de violence verbale contre leurs adversaires et tous étaient prêts à user de violence physique s’il le fallait. Tous avaient leur démon. 

            L’Allemagne voulait prendre sa place sur l’échiquier européen et sur la scène mondiale. Lorsque, après sa victoire sur la France, elle lui imposa le traité de Francfort (1871), celle-ci se sentit humiliée. Elle perdait l’Alsace-Lorraine en plus de devoir subir de dures sanctions économiques. Plus tard, en 1919, le traité de Versailles apparut comme la revanche des Français sur les Allemands. Non seulement, l’Alsace-Lorraine retournait à la France, mais l’Allemagne fut punie à son tour par de terribles sanctions économiques. Comme le traité de Francfort l’avait fait en France après 1871, le traité de Versailles galvanisa le sentiment nationaliste et revanchard des Allemands.  

            Adolf Hitler, né en Autriche mais entretenant un fort sentiment d’appartenance à l’Allemagne, fut un nationaliste enfiévré, comme il devait y en avoir beaucoup à l’époque. À bien des points de vue, il était un homme ordinaire. Peu intellectuel, il croyait cependant, un peu comme tout le monde, qu’il était en mesure de juger de ce qui était bon et de ce qui était mauvais pour son pays, comme pour le reste du monde. Comme bien d’autres, il se voulait patriote et il tenait à ce que son groupe, en l’occurrence l’Allemagne, triomphe de ses ennemis. Comme des milliers de jeunes Allemands ou de jeunes Français, entre autres, il a été ravi de pouvoir s’enrôler comme volontaire, lors de la guerre de 1914-1918. Il avait un tempérament particulier qui le faisait remarquer et, peut-être se tenir quelque peu à l’écart des autres. Il éprouva, bien sûr, un très fort sentiment de déconvenue lors de la défaite de l’Allemagne en 1918. 

            On ne sait trop comment dans le détail, le jeune Hitler en est venu à identifier des ennemis intérieurs à l’Allemagne. Il est possible que ses échanges avec les gens qu’il rencontrait et ses lectures de divers journaux l’aient amené à croire que l’Allemagne était minée de l’intérieur par de redoutables adversaires qu’il identifia aux socialistes puis aux Juifs. On peut croire que son nationalisme exacerbé lui faisait détecter promptement tous ceux qui tenaient des discours nuisibles, directement ou indirectement, à la cause allemande. Sa pensée était basée sur des catégories relativement simples : il y avait, d’une part, les gens à l’esprit patriotique et qui laissaient voir leur ferveur pour la nation et, d’autre part, tous les autres, c’est-à-dire tous ceux dont le patriotisme n’était pas la première valeur. Parmi ceux-ci, il crut pouvoir identifier de façon certaine les Juifs, qu’il voyait comme des « apatrides », donc des individus qui seraient prêts à vendre l’Allemagne au plus offrant, voire à la liquider si cela en valait la peine pour eux. Il s’engagea dans l’un des mouvements ultra-nationaliste qui étaient apparus pendant cette période. Il découvrit qu’il avait un talent remarquable pour haranguer les foules, pour enflammer leurs passions. Il se fit connaître ainsi et, de plus en plus, la presse le désigna, souvent avec hostilité, comme le tribun de l’extrême droite. 

            Dans sa préface à Mon combat, Hitler affirma qu’il entendait détruire « la légende bâtie » autour de sa personne « par la presse juive ». Dans la suite de l’ouvrage, il continua de protester contre les « calomnies » de ceux qu’il appelait « les Juifs 4». On sait par ailleurs que des Juifs ont effectivement participé à une forte propagande antinazie, qui s’est accentuée après 1930 5. Ces Juifs étaient allemands ou non, de gauche ou non; ils avaient peu de sympathie pour le nationalisme en général et beaucoup de mépris pour l’ultra-nationalisme allemand. 

La naïveté 

            L’une des choses les plus frappantes, dans la personnalité d’Hitler, est sans doute sa profonde naïveté. La façon dont il cédait à son indignation à l’égard des ennemis de l’Allemagne, sa conviction intime de savoir qui étaient ces ennemis de l’Allemagne et son assurance inébranlable que les « Juifs » incarnaient le Mal, c’est-à-dire que ce qu’il appelait « les Juifs » (ou « la juiverie internationale ») existaient en tant que groupe particulier aux traits uniques et, enfin, sa certitude qu’ils faisaient réellement le mal pour le mal, tout cela composait la tournure d’esprit d’un homme qui manquait de recul par rapport à lui-même, à son groupe d’appartenance et à son époque. Ce type de naïveté n’était certes pas nouveau dans l’histoire. On le retrouve en fait partout où l’on diabolise de façon explicite. 

            On peut parler de « double naïveté » lorsque le naïf paraît tout à fait incapable de commencer à douter de ses croyances. Rien ni personne ne peuvent lui faire prendre conscience que, peut-être, il se trompe quand il croit comprendre et être en mesure de juger. Il semble bien qu’Hitler n’ait jamais eu le moindre doute en ce qui concerne la malignité des Juifs. On ne devrait pas sous-estimer, en outre, l’importance, non seulement pour les Nazis, mais pour un grand nombre d’Allemands, d’avoir pu renforcer leur sens d’unité nationale en se trouvant un ensemble d’ennemis communs, parmi lesquels les « Juifs » imaginaires auront joué un grand rôle. Cette impression d’unité enfin retrouvée, combinée aux premiers succès remarquables d’Hitler sur les scènes nationale et internationale, a contribué à l’expansion de l’idéologie nazie dans la masse allemande et à la conviction de plus en plus forte de ceux qui en étaient les hérauts 6.  

La conviction et la franchise 

            Certes, je fais moi-même preuve d’une certaine naïveté en tentant de décrire de façon crédible la naïveté d’Hitler et, à plus forte raison, sa « conviction » et sa « franchise ». Je me suis déjà expliqué là-dessus, plus haut, en soulignant que les connotations morales de tels termes sont généralement trop positives pour qu’on puisse valablement les appliquer à un tel individu 7. On parlerait bien plus volontiers de sa sottise ou de son imbécillité coupables. Toutefois, comme des expressions telles que « sottise coupable » ou « imbécillité coupable » sont d’emblée incohérentes, puisqu’elles supposent la culpabilité sans responsabilité proprement morale, j’opterai ici pour une description dans des termes plus véridiques et plus justes. Je ne céderai donc pas à la tendance des auteurs à décrire Hitler comme s’il était coupable en dépit de sa naïveté, ni à leur tendance à le décrire comme s’il était particulièrement stupide, ce qui trahit leur propre incapacité à éviter un certain type de mythification. 

            Dans Mon combat, Hitler écrit qu’il avait de la facilité à l’école, mais qu’il n’y avait toutefois que peu de succès parce qu’il n’y étudiait que ce qui lui plaisait 8. C’est un comportement assez banal. Les jeunes qui s’astreignent au travail et à la recherche intellectuelle ne sont pas les plus nombreux. Le jeune Hitler avait vraisemblablement certaines capacités qui seront restées largement en friche. Par ailleurs, il semble avoir eu un penchant pour des sujets d’étude tels que le dessin, l’histoire et la politique. D’après son témoignage, on peut cependant en conclure qu’il ne s’est jamais engagé de lui-même ni n’a jamais été très poussé par ses éducateurs à s’avancer dans son développement intellectuel, que ce soit en ces matières ou dans d’autres. Il écrit qu’il avait une conception pragmatique de la lecture, ce qui signifie que « cela doit servir ». Il prétend même ainsi faire quelque peu la leçon aux intellectuels, dont il tend à mépriser les attitudes. Il les voit comme pleins de suffisance et d’arrogance 9. Encore là, il s’agit d’une attitude très répandue chez les individus qui n’ont pas développé leur potentiel intellectuel au-delà du minimum qui leur permettrait d’être considéré comme un esprit cultivé ou raffiné. De plus, Hitler n’a même jamais terminé les études scolaires qui lui auraient permis d’être reconnu comme un citoyen éclairé.  

            Ses biographes le décrivent généralement comme un « raté 10», ce qui est, à certains égards, exagéré. On le décrit même souvent comme un paresseux, allergique à tout travail intellectuel 11. Il serait plus juste de dire qu’il était semblable au citoyen ordinaire, un « homme de la rue », pour qui le discours des spécialistes est plutôt jargonnant et abscons, et qui préfère laisser à d’autres le soin d’aller y voir pour vérifier la validité de leurs opinions. Il préférait naturellement les textes faciles, qu’il lisait et relisait volontiers. Il affirmait ou laissait les autres affirmer qu’il était un penseur original, qu’il était savant et qu’il était plus perspicace que beaucoup d’universitaires. Toutefois, il est assez facile de voir que ses thèses racistes ou ses idées sur la stratégie militaire reposaient sur des arguments plutôt faibles et peu originaux. Il n’avait d’ailleurs pas l’attitude du chercheur qui évolue volontiers avec ses idées. Il semble que ses opinions sur ces sujets ne changèrent que très peu entre 1920 et 1945 12. Son attitude mentale ressemblait à celle du croyant dont la foi est inébranlable et qui se fait vertu de résister à tous ceux qui cherchent à la transformer. 

            Plusieurs psychologues se sont penchés sur le cas d’Hitler et ont cherché à montrer qu’il n’avait pas une personnalité normale 13. Il semble bien, cependant, que les traits de base de sa personnalité fussent normaux. Ainsi, étant jeune, il nourrissait de façon abstraite de grandes ambitions. Il voulait devenir quelqu’un de « grand », sans toutefois savoir si ce serait un grand peintre, un grand architecte, un grand acteur ou un grand politique. Alan Bullock lui reconnaît une « force de caractère latente qui devait se révéler le fondement de sa réussite politique 14». En fait, il semble qu’il était surtout doté d’un tempérament d’artiste et d’un certain talent pour le théâtre. Bullock écrit qu’il avait le « don de faire naître des émotions dans les meetings de masse 15». On sait, par ailleurs, qu’Hitler se passionnait pour plusieurs choses, dont le théâtre lyrique, particulièrement les opéras de Richard Wagner, et les nouveautés de la technique, dont les automobiles et les avions. Il est possible que, s’il avait été dirigé de façon appropriée par ses éducateurs, le jeune Hitler eût pu développer ses talents de façon très positive 16

            D’après le récit qu’il a fait de sa vie, Hitler se trouva d’abord violemment opposé au socialisme, qu’il appelait également la social-démocratie. Il utilisait peu le mot « communisme », alors qu’il visait pourtant aussi bien cette idéologie. Ce qu’il reprochait le plus à toute la gauche militante était son rejet de « la Nation », de l’autorité des lois, de l’école, de la religion et de la morale 17. Il écrit même à son propos : « Il n’y avait rien de pur qui ne fut traîné dans la boue 18 ». Il raconte que des socio-démocrates prétendirent le faire adhérer de force à leur parti et il décrit ce qu’il appelle la « brutalité » de leur propagande de même que leur « infâme terrorisme intellectuel 19». Il apparaît que, pour des raisons évidentes d’efficacité, il fit en sorte que son propre parti, celui qui allait devenir le parti nazi, prît modèle sur ces méthodes. Il raconte comment il s’inspira de toutes les façons de faire des militants socialistes. Il dit, par exemple, qu’il choisit la couleur rouge pour les affiches du parti nazi « pour faire enrager la gauche » et, aussi, pour faire venir les gauchistes à ses meetings. Il raconte comment les « braves frères de gauche » venaient perturber ses réunions, notamment en interrompant les discours, et comment son petit groupe se défendait courageusement contre eux et finissait par les mettre dehors. Il aimait les voir affluer aux réunions du parti et il comptait, en fait, en convertir un certain nombre à ses idées. Il semble qu’il remporta ainsi un succès considérable 20. Il crut découvrir, par la suite, que la social-démocratie était dirigée par des Juifs 21.  

            Les historiens et les commentateurs crédibles s’entendent pour reconnaître qu’Hitler croyait réellement que les Juifs incarnaient le Mal. Ainsi Alfred Grosser écrit qu’Hitler « croyait vraiment au complot juif », ce dont il était même obsédé 22. On admet également que les membres du parti nazi, en général, croyaient à cette thèse. Yehuda Bauer affirme que « pour le régime nazi, l’anéantissement des Juifs était la condition sine qua non de la survie de l’humanité 23». Cette idée se trouve en accord avec les conclusions qu’Hitler a exprimées dans Mon combat et il semble probable que la plupart des dirigeants nazis et des membres du parti y aient adhéré. Non seulement il n’était pas inhabituel, dans l’Europe du début du XXe siècle d’entretenir des convictions antisémites, lesquelles étaient transmise depuis des siècles par la tradition chrétienne, mais en outre des thèses racistes modernes étaient venues en quelque sorte « confirmer » l’impression classique que certains groupes humains, et particulièrement les Juifs, étaient génétiquement dangereux pour l’humanité. Hitler avait cette conviction. Ainsi que l’écrit Zygmunt Bauman : « Hitler croyait que le conflit qu’il avait allumé se menait au nom de toutes les races, que c’était un service rendu à l’humanité organisée sur des bases raciales 24».  

            Il est admis qu’Hitler croyait aux thèses qu’il avait développées dans Mon combat et qui portaient sur les races et sur la malignité de la race juive. Ce qu’il a fait, en tant que chef du Troisième Reich, montre qu’il avait entendu en tirer toutes les conséquences pratiques. Bullock écrit, pour sa part, qu’Hitler était ignorant et inculte, mais que, dans Mon combat, sa franchise était étonnante 25. On peut admettre que, sur la base d’une telle conviction, il était dès lors rationnel de la part d’Hitler de procéder comme il l’a fait par la suite 26. Bien sûr, cela ne signifie pas, loin de là, que ses prémisses fussent rationnelles.  

            Hitler a exprimé ouvertement l’essentiel de ses projets et il a esquissé dans le but de les justifier des argumentations qui pouvaient, dans certains milieux, passer pour crédibles. Ainsi, dans Mon combat, il considère inéquitable que le peuple allemand soit restreint par les autres puissances à un territoire relativement petit. Le Royaume-Uni et la France ne possèdent-ils pas d’immenses territoires coloniaux? Il s’attache particulièrement à tenter de démontrer que les Allemands seraient dans leur droit de faire comme les autres et de s’approprier des territoires par la force. L’un des objectifs les plus importants de sa politique de conquête était de prendre possession de tout ou partie des territoires faisant partie de la Russie. Il explique qu’il ne voit pas du tout pourquoi les Russes auraient droit à un espace territorial cinquante fois plus grand que celui de l’Allemagne 27

            Son argumentation relève de la plus pure morale grégaire, où les impératifs découlent naturellement des besoins de son groupe en butte aux autres groupes. Il se voulait d’ailleurs sévère d’abord envers lui-même. Tout manquement de sa part sur ce point, avoua-t-il, devrait être considéré comme criminel : « Je tiendrais pour un crime d’avoir sacrifié le sang d’un quart de million de morts et de cent mille mutilés (…) simplement pour la conquête de richesses naturelles qui seraient exploitées dans le style capitaliste (…) Le but de l’Ostpolitik est, à long terme, d’ouvrir une zone de colonisation pour cent millions d’Allemands de ce territoire 28».  

            Toute la carrière politique d’Hitler consista à tenter de réaliser le programme qu’il avait esquissé dans Mon combat. Lorsqu’il devint chef de parti, puis chancelier et enfin dictateur du Reich, il dut, comme un homme politique qui se veut efficace, user de certaines tactiques opportunistes. Il mit en sourdine son idéologie raciste, sans pourtant en faire un secret puisqu’elle était clairement exprimée dans son livre Mon combat, qui avait d’ailleurs connu un succès de librairie considérable en Allemagne. Les Allemands pouvaient croire qu’il saurait laisser de côté son idéologie raciste, le cas échéant, si les intérêts supérieurs de la nation l’exigeaient. Il est cependant probable que la plupart des Allemands consentaient à se plier à l’autorité morale qu’Hitler exerçait, surtout après qu’il eût obtenu des succès politiques et militaires remarquables.  

            Hitler, on le sait maintenant, ne voulut jamais renoncer à ses idées racistes, en particulier celles qui concernaient les Juifs. La guerre mondiale de 1939 allait lui donner l’occasion qu’il attendait de procéder dans le sens d’une solution définitive au problème. En outre, on sait également qu’un autre de ses buts principaux avait déjà été énoncé dans son livre et consistait à fonder un nouvel empire allemand à l’est, qui devait dans son esprit englober l’Ukraine et une bonne partie de la grande Russie. Les idées d’Hitler n’étaient pas en soi originales. Toutefois le contexte, qui lui permit de faire une tentative sérieuse, était unique.  

            Il est sûr qu’Hitler surprit beaucoup de monde lorsqu’en 1941, il décida d’envahir l’U.R.S.S. Il surprit grandement Staline lui-même, avec qui il avait fait un pacte en 1939. Soulignons que, ce faisant, Hitler n’avait aucunement manqué de loyauté envers les siens. Au contraire, c’était pour les siens qu’il a agi comme il l’a fait, selon la conception du bien qui était la sienne. Dans cette affaire, Staline a semblé s’en être beaucoup plus voulu à lui-même qu’à qui que ce soit d’autre. Comme Hitler, il considérait qu’en politique il faut dissimuler ses intentions réelles. Quant aux dirigeants des grandes puissances occidentales, ils n’avaient pas sur ce point une conception très différente de la politique. Tout au plus étaient-ils davantage prudents avec la presse et les contraintes habituelles du multipartisme. Comme Hitler ou Staline, ils avaient pour but principal ou exclusif les intérêts de leur propre nation, ce qui, comme Hitler ou Staline, ne les empêchait nullement de faire à l’occasion des alliances stratégiques. 

            La franchise d’Hitler était en fait étonnante lorsqu’il s’adressait à des Allemands. Ainsi, dans un discours prononcé au Reichstag, en janvier 1939, il dit : « Dans ma lutte pour le pouvoir, les juifs ont toujours ri très fort quand je prophétisais qu’un jour, je serais le chef de l’État allemand, et qu’alors, entre autres choses, je trouverais la solution du problème juif. Aujourd’hui, je vais faire une autre prophétie : si les financiers juifs internationaux réussissaient à entraîner les nations dans une autre guerre, le résultat serait non le bolchévisme mondial et donc une victoire pour le judaïsme; ce serait la destruction des juifs d’Europe 29». 

            Les raisonnements d’Hitler étaient brefs, simples, sophistiques, mais il y exprimait ses sentiments humains, qui étaient semblables, il faut bien le dire, à ceux de tous les grands conquérants ou de tous les défenseurs passionnés de leur propre groupe. Ses prémisses étaient généralement énoncées comme des maximes morales. Ainsi, lorsqu’il conclut, en 1945, que l’Allemagne ne devait pas accepter de se rendre aux conditions des alliés, il dit à tous les Gauleiter, réunis à son Quartier général : « Si le peuple allemand faiblit, alors il ne mérite pas que nous combattions pour son avenir 30».  

            Les commentateurs, encore aujourd’hui, tiennent ces propos comme preuve de la folie meurtrière (et coupable) d’Hitler. Cela paraît se confirmer, à leurs yeux, par les troubles de santé que connut Hitler à cette époque. Il aurait été atteint d’une « grippe compliquée d’une hyper-excitation cérébrale », de « terribles migraines », d’un tremblement au bras gauche, lequel était peut-être attribuable à de l’« hystérie ». Ces troubles étaient accompagnés en outre d’« accès de dépression sévères, crampes d’estomac, insomnie 31». En fait, ces malaises sont les symptômes assez normaux d’un grand surmenage. Hitler prenait évidemment très à coeur chaque événement qui concernait le sort de l’Allemagne. On raconte, que lors d’un bombardement sur les villes allemandes, il « refusait d’aller se coucher avant que le dernier bombardier britannique eût quitter l’espace aérien allemand 32». Manie d’un détraqué ou bien, plus simplement, préoccupation normale d’un haut dirigeant?  

            Certains ont affirmé qu’Hitler méprisait le peuple allemand et qu’il se désintéressait de l’issue de la guerre 33. Il est probable que, vers la fin, s’accrochant aux derniers espoirs de voir l’Allemagne se relever, Hitler crut nécessaire de renforcer les mesures punitives contre ceux qui « lâchaient » et les menaces contre ceux qui étaient tentés de les imiter. C’est ainsi qu’on peut sans doute comprendre sa politique de terre brûlée. Il croyait de son devoir, et du devoir de tous les Allemands, de ne pas céder à ceux qu’il continuait de plus belle à voir comme les complices du Mal. Cette attitude du baroud d’honneur, typique des petits groupes exaltés, a été décrite comme un crime de plus à son passif. Alan Bullock écrit à ce propos : « Hitler mit fin à ses jours et mourut en un geste de défi sans un mot de regret ni de remords, dans la certitude intacte d’être un Homme du destin (…) l’esprit aussi étroitement fermé que vingt ans plus tôt quand il avait écrit Mein Kampf, dont l’essentiel de ce qu’il avait à dire dans son Testament politique aurait pu être extrait 34».  

            Dans le système de pensée d’Hitler, les événements ne pouvaient que confirmer ce qu’il croyait. Comme il a été montré plus haut 35, c’est l’un des traits caractéristiques de l’esprit diabolisant. En 1945, avant de mourir, il attribua de nouveau la défaite des armées allemandes aux manoeuvres des Juifs. Son testament politique, dicté dans son bunker souterrain de Berlin, en témoigne : « Par-dessus tout, je charge les dirigeants de la nation et leurs subordonnés d’observer scrupuleusement les lois de la race, de s’opposer sans pitié à l’empoisonneur universel de tous les peuples, la juiverie internationale 36». Il insista, semble-t-il, auprès des chefs nazis impliqués pour que l’opération d’extermination se poursuive alors même que les signes de la défaite se multipliaient. Il voulait croire, en se basant sur certains précédents historiques, qu’un renversement était encore possible. Il restait convaincu que le monde lui serait reconnaissant de toute façon d’avoir apporté une solution finale au problème juif 37.

Le sens du devoir 

            Hitler était animé d’un fort sens du devoir qui le rendait inflexible et entretenait chez lui certains scrupules. Ainsi, il était convaincu qu’un « vrai chef » devait prendre sur lui « la responsabilité entière ». En tant que tel, il devait en répondre « sur ses biens et sur sa vie 38». Jeune homme, il présentait déjà ce trait de caractère. En dépit d’une certaine faiblesse physique, il fut un bon soldat 39. Bullock écrit qu’« il faisait preuve d’un sens du devoir excessif » et qu’il impressionnait ainsi ses compagnons qui, parfois, le trouvaient trop zélé 40. Ce qu’il raconta sur son expérience dans les tranchées contraste avec la plupart des autres discours de la part d’autres soldats qui ont écrit sur le sujet. Il décrivit son expérience de jeune soldat comme positive et il ne sembla pas partager le dégoût des autres devant les destructions de la guerre. Comme tous ceux qui accomplissent une action par devoir bien intériorisé, il justifiait moralement ce qu’il faisait. De même, il justifiait moralement ce qu’il voyait faire de la part de l’armée allemande. Les historiens ou commentateurs ont par la suite décrit en termes de « fascination pour la destruction » ce qu’il ressentait. Ils omettent encore de préciser que, pour Hitler, il s’agissait de la destruction du mal.  

            Bullock écrit encore : « ceux qui l’ont bien connu sont convaincus (…) qu’il savait exactement ce qu’il disait et connaissait parfaitement l’effet qu’il produisait. Ce qui rendit Hitler dangereux fut cette combinaison de fanatisme et de calcul 41». En réalité, rien de cela n’empêche qu’Hitler était également un individu des plus naïfs sur le plan moral et qu’il était animé par un sens du devoir qui équivalait à une forte conviction personnelle. Son attitude de morale grégaire envers ceux qu’il tenait pour les ennemis de l’Allemagne ressemble tout à fait à celle des hommes politiques, des juges ou des éducateurs, etc., qui entendent faire passer leur devoir avant toute autre considération lorsqu’ils font face à ceux qu’ils voient comme les ennemis de leur société. 

            Lorsqu’en 1933, les SA (Sturmabteilung, les Sections d’assaut du parti nazi jusqu’en 1934) installèrent des camps où ils emprisonnaient tous ceux qu’ils estimaient le mériter, Hitler, qui était alors chancelier, prit leur défense : « L’histoire ne nous pardonnera pas si en ces heures historiques nous nous laissons infecter par la faiblesse et la couardise de notre monde bourgeois et si nous utilisons le gant de chevreau au lieu du poing d’acier 42». Or, à l’époque, cette attitude était souhaitée par une majorité d’Allemands, y compris nombre d’intellectuels, soulagés et souvent enthousiastes de voir que leur gouvernement était enfin devenu capable de solutionner les troubles sociaux, et ce tout en dynamisant la fierté nationale. Ils voyaient en Hitler un dirigeant dévoué, prêt à se sacrifier personnellement pour l’idée qu’il se faisait de la nation. Ils tendaient à le croire lorsqu’il affirmait qu’il ne survivrait pas à une éventuelle défaite de l’Allemagne. Et, lorsqu’il exprimait sa réprobation envers tout Allemand qui n’agirait pas pour la victoire, qu’il laissait entendre qu’il le dégraderait et le casserait, ils se trouvaient d’accord avec lui. Non seulement ils voyaient ces discours comme des plus utiles, mais en outre ils les considéraient comme justes et aptes à rappeler son devoir à tout Allemand. La plupart appréciaient également les discours qui exaltaient la race allemande; ils n’y voyaient rien d’immoral, au contraire. Ils tendaient encore à croire Hitler quand il proclamait : « gardiens de la plus haute humanité sur cette terre, nous avons aussi les plus hautes obligations 43». 

            Sur le plan de l’éthique, on ne peut responsabiliser et condamner Hitler sans risquer de tomber soi-même dans la même erreur que celle qu’il a commise. Il ne faut pas perdre de vue que, pour Hitler, les Juifs étaient eux-mêmes les pires corrupteurs de l’humanité, ce qu’il ne faut pas comprendre comme une simple façon de parler ni une figure de style. Il les voyait comme étant réellement dangereux et criminels. N’étaient-ils pas, à ses yeux, responsables de la défaite allemande de 1918 et, de ce fait, responsables du sacrifice inutile de millions d’Allemands? 44 En outre, ne les voyait-il pas comme les pires fauteurs de trouble de toute l’histoire? Les Juifs tels qu’ils les comprenaient étaient multi-génocidaires.  

            D’autres chefs nazis ont démontré également ce qu’on peut appeler un sens du devoir très strict, en tant que conception d’une morale de groupe. Heinrich Himmler est sûrement un cas exemplaire. On s’étonne généralement de la personnalité de cet homme, surtout de ce qu’on appelle sa grande « banalité », c’est-à-dire son manque de couleur et son manque apparent d’assurance. Pourtant, constate-t-on, il était le chef de la police d’Hitler, qui bâtit les SS et qui organisa l’un des plus grands massacres de masse de l’histoire moderne. En fait, comme d’autres administrateurs nazis, il avait l’allure normale du fonctionnaire efficace. On affecte d’être surpris de trouver un homme ordinaire là où on voudrait voir un monstre.  

            C’est avec ironie que Bullock, par exemple, rapporte que Himmler se joignit à une campagne pour l’abolition de la chasse — selon lui, « tout animal a le droit de vivre 45». Les préoccupations de Himmler ne se limitaient pas au sort des animaux; elles portaient également sur la santé psychologique et morale de ses subordonnés. En leur expliquant pourquoi ils devaient éliminer les Juifs, il dit ceci : « Nous avions le droit moral, nous avions le devoir envers notre peuple d’anéantir ce peuple qui voulait nous anéantir ». Il leur dit aussi qu’ils devaient les tuer mais que, toutefois, ils n’avaient pas le droit d’en tirer le moindre avantage personnel, fût-ce un mark 46. Il utilisait une approche pédagogique afin de les inciter à surmonter leur pitié naturelle, laquelle ne devait pas avoir sa place lorsqu’il s’agissait d’éliminer des ennemis du genre humain. Il considérait que certains sentiments, tels que la compassion ou le mépris, devaient être surmontés lorsqu’il s’agissait d’agir en accord avec les exigences du bien et de la justice 47

            On reconnaît que Himmler avait un souci sincère pour l’équilibre mental de ses subordonnés. On remarque que le souci de Himmler était pour les bourreaux et nullement pour leurs victimes. Cependant, il faut préciser qu’à ses yeux, les victimes n’étaient pas des victimes mais des méchants et des criminels. Il insistait auprès de ses hommes : l’essentiel était de rester « honnêtes 48» Cela signifiait remplir son devoir, éviter de tomber au rang des criminels. Le bon Nazi sait se tenir; il réprime ses sentiments mal venus, acquis par un trop long contact avec une mauvaise morale 49. Himmler expliquait avec insistance qu’il existe deux sortes de motivations : les motivations « idéalistes », qui consistaient à se conformer à son devoir de bon Allemand nazi, et les motivations « égoïstes », qui consistaient à céder à ses pulsions. Ainsi le soldat qui tuait un criminel agissait bien, mais celui qui volait ou qui violait agissait mal 50.  

            Il semble que la plupart des chefs nazis étaient d’accord avec cette façon de voir. Le chef de la chancellerie du parti, Martin Bormann critiqua Goebbels après que celui-ci eût organisé le pogrom de la Nuit de crystal (1938). Il dit alors : « ce serait chose indigne du « mouvement », si ses membres exerçaient des violences sur des juifs pris individuellement 51». Il fallait plutôt, selon lui, des mesures systématiques, dirigée contre le groupe.  

            Ce devoir du Nazi n’était-il qu’une rationalisation du crime? Certes, il leur permettait d’avoir bonne conscience. Les Nazis, pour la plupart, ne nourrissaient guère de regrets ni de remords pour leurs actes lorsqu’ils agissaient pour le bien du parti ou, ce qui revenait au même à leurs yeux, pour l’Allemagne, voire pour l’humanité (au sens où ils prenaient ce mot). Cependant, jamais ils n’auraient admis que leur sens moral équivalait à la rationalisation de leur propre crime puisqu’ils auraient tous soutenu qu’il n’est pas criminel de lutter contre le crime. La rationalisation du crime, ils la voyaient exactement dans le camp opposé. C’est pourquoi les chefs ou les exécutants ne voulaient pas agir par vindicte personnelle et qu’ils s’efforçaient, au contraire, de mettre leurs sentiments de côté. Ainsi que l’écrit Raul Hilberg, non sans perplexité, le Nazi « certifiait qu’il ne « haïssait » pas les Juifs 52». 

            Que les chefs nazis aient réellement désiré agir « par devoir » semble confirmé par le fait que l’opération de destruction des Juifs n’était pas rentable. Que ce soit aux points de vue économique, politique ou militaire, elle constituait un fardeau pour l’Allemagne. D’une part, on se trouvait à se priver d’un potentiel de main d’oeuvre juive. D’autre part, les convois de Juifs occupaient une grande partie du réseau ferroviaire et la machine bureaucratique fournissait difficilement l’effort nécessaire. Les administrateurs durent faire du temps supplémentaire et « ils faisaient toujours le maximum 53». La population allemande n’était toutefois pas bien informée là-dessus. Elle devait se contenter du « réseau des rumeurs » parce que la bureaucratie tenait à cacher ses agissements 54, comme sous un voile de pudeur. 

            Grâce à la propagande nazie, la population allemande a perçu les alliés comme étant les véritables fauteurs de troubles. Cette pratique était normale dans l’esprit des dirigeants de l’époque. Les alliés ont également fait une propagande aussi efficace afin de déformer l’image du soldat allemand et des Allemands en général. La déformation a porté particulièrement sur les nazis et les SS, dépeints généralement comme des fanatiques par les médias des pays alliés 55. En réalité, il semble bien que les SS fussent des êtres humains tout aussi normaux que les soldats d’élite du côté allié, qu’ils n’étaient pas plus brutaux qu’eux et que, de façon analogue, ils utilisaient les méthodes les plus efficaces possible 56.  

Une violence inspirée par la morale de groupe 

            Les SS avaient généralement un sens de la discipline plutôt strict, avec un code d’honneur et un esprit fortement patriotique. On peut présumer que la majorité d’entre eux étaient bien considérés par les civils allemands et qu’ils se considéraient eux-mêmes comme des « hommes de devoir », dévoués aux intérêts supérieurs de la nation allemande. Or, sur les ordres des chefs nazis, en particulier Himmler, ils ont abattu des centaines de milliers d’êtres humains qui, pour la plupart, n’étaient sans doute pas très dangereux pour le peuple allemand ni pour le parti nazi. Qu’est-ce qui a fait de ces Allemands a priori normaux des tueurs en série? Il semble possible d’expliquer ce comportement violent en trois points :

a) « la violence est autorisée (par des ordres officiels émanant des services autorisés) »;

b) « les actions sont banalisées (par des pratiques réglementaires et une spécification exacte des rôles);

c) « les victimes des violences sont déshumanisées (par des définitions idéologiques) 57». 

            Examinons ces trois points. Les individus usent de violence envers certaines personnes parce que cette violence est autorisée et qu’ils entendent ainsi agir conformément à ce que le devoir a, de tout temps, signifié : il faut obéir à l’autorité officielle en place si celle-ci semble avoir été instaurée selon les normes convenues. Or, pour l’Allemand moyen, rien n’indiquait — c’est-à-dire ni les médias, ni les autorités civiles, ni les autorités religieuses, ni les autorités intellectuelles (notamment celle des enseignants) — que l’autorité en place n’était pas légitime. Au contraire, il semblait y avoir un fort consensus en Allemagne, à cette époque (contrairement au temps de la République de Weimar par exemple), sur la légitimité du gouvernement. C’est donc conformément à un certain sens du devoir que les Allemands ont appuyé la violence reconnue perpétrée par les dirigeants nazis et que, dans plusieurs cas, ils y ont participé.  

            En second lieu, la banalisation des actions de répression était tout à fait en accord avec les pratiques admises depuis longtemps, un peu partout, en ce qui concerne le système pénal. Il était devenu banal, pour les Allemands comme pour les autres personnes en Occident, que certains individus soient interpellés et mis aux arrêts, souvent punis, voire exécutés, surtout en période de conflit. Traditionnellement, les actes de débauche, les délits, les crimes de toutes sortes étaient courants dans la société et il était banal d’entendre parler des actions répressives de la justice soit par ouïe-dire, soit par les médias. La spécification exacte des rôles n’avait, à cet égard, rien de nouveau puisque tout le monde savait quel était en gros le rôle des policiers, des gardiens et des soldats, etc. Encore là, c’était tout à fait en conformité avec un sens moral consacré par les usages que les Allemands se sont trouvés d’accord avec cette violence institutionnalisée.  

            En troisième lieu, « les victimes des violences étaient déshumanisées ». Là encore, rien de nouveau. C’était une pratique tout à fait admise depuis des temps immémoriaux que des individus soient mis aux arrêts, brimés et avilis par les systèmes religieux ou moraux, puis judiciaires et pénaux. Les tortures et les supplices classiques n’avaient certes rien d’humanisant, en général, pour la victime, qui se trouvait ainsi réduite à la plus extrême humiliation. De même, les foules qui se pressaient aux supplices publics rencontraient de façon concrète leurs diabolisés. Il se produisait alors, semble-t-il, un échange d’impressions des plus stimulants pour le sens du devoir moral qui y prévalait. On trouve également un sens moral à l’oeuvre, des plus déshumanisants pour la victime, lors des lynchages. Ceux qui procèdent à la mise à mort sont motivés par une exigence morale visant à compenser une déficience du système de justice officiel. Qu’une tuerie soit le fait d’une foule en colère qui entend se faire justice, qu’elle prenne la forme d’une exécution et qu’elle devienne officiellement l’occasion d’une fête pour le public, qu’elle résulte du bombardement d’une ville par l’armée de l’air ou qu’elle découle d’une organisation bureaucratique de camps de la mort, la déshumanisation est dans le fond essentiellement la même pour chacune des victimes, dans la mesure où elle se trouve déterminée par un sens moral qui a pour effet de diaboliser ces victimes.  

            L’idéologie nazie avait pour effet de déplacer en partie les définitions des « mauvais sujets », mais, à la base, le comportement de déshumanisation était soutenu par le même type d’institution, sur la base de systèmes de croyances qui sont devenues par la suite plus que discutables, qu’il s’agisse de celles des nazis ou de celles qui prévalaient auparavant. C’est pourquoi on peut dire que ces trois points, loin d’être propres à la situation des Allemands sous le Troisième Reich, représentent la situation qui a été normale pour toutes les sociétés jusqu’à nos jours. Une différence s’est fait jour, qui est récente à l’échelle de l’histoire, dans la mesure où l’on a commencé à critiquer davantage que par le passé les côtés les plus déshumanisants de ces institutions. Cette critique s’est d’ailleurs fortement accentuée après les événements de 1939-1945.

            Ironiquement, Herbert C. Kelman tentait de montrer, par l’analyse de ces trois points, que la violence « sans contrainte morale » dégénère en tuerie sans bornes. En réalité, ses arguments principaux se trouvent à appuyer exactement la thèse inverse. Bon nombre des formes les plus graves de violence qu’a connues le XXe siècle l’ont été précisément en vertu de la contrainte morale, c’est-à-dire le sens du devoir qui s’exerce sur l’individu ordinaire. Kelman prétend que l’absence de scrupules a conduit à une situation de tuerie sans précédent. Il s’agit là d’un point de vue étroit. La soi-disant absence de scrupules des nazis est une déformation. Il semble bien, au contraire, que les exécutants du Troisième Reich avaient en général ce type de souci qui les poussait à respecter rigoureusement les ordres donnés par ceux qu’ils voyaient comme leurs autorités morales et intellectuelles (et non seulement politiques ou stratégiques) et que c’est bel et bien par crainte de manquer à leur devoir qu’ils tenaient souvent à mettre leurs sentiments de côté, y compris leur compassion et leur sympathie pour leurs victimes. En général, les bons policiers et les bons soldats, de même que les bons fonctionnaires ou les bons ouvriers des usines d’armement, n’agissent pas autrement. Ils savent très bien que leur travail aura pour conséquence de faire des victimes. Cependant ils veulent croire que, si tel est le cas, elles auront mérité leur sort et que c’est finalement pour le bien qu’ils travaillent. Ces gens ne se meuvent pas dans un vide moral puisqu’ils se veulent les gardiens de l’ordre et d’une certaines conception de l’avancement humain, qu’ils tiennent d’ailleurs pour uniquement valable. Sur ce point, ils ne se distinguent pas des moralistes et des religieux qui les ont précédés dans l’histoire. 

Le double aveuglement 

            Aussi étrange que cela paraisse, les chefs nazis croyaient sincèrement passer à la postérité comme des hommes de devoir, soit d’hommes disciplinés et plein de bonne volonté, entièrement dévoués à la tâche de sauver l’humanité d’un grand péril. Ils étaient en fait obsédés par leur devoir, par des considérations morales, étant entendu que leur morale était de celles qui admettent implicitement la diabolisation et en font même un fondement.  

            L’attitude des Nazis ou, du moins, des chefs nazis principaux tels qu’Hitler, Himmler ou Bormann, correspond exactement au schème général de la diabolisation. Ils percevaient les Juifs comme essentiellement mauvais. La « juiverie » était l’incarnation du mal. Il en résultait pour eux, de toute nécessité, la criminalisation des Juifs, qui étaient même les pires des criminels. Les méfaits des Juifs relevaient, avant la lettre, de véritables « crimes contre l’humanité ». Dès lors, les réprouver devenait une obligation à laquelle nul ne pouvait se soustraire, sous peine d’être inculpé de complicité. Les Juifs devaient être exclus de la société civile et traités en parias, comme on le fait pour les criminels les plus dangereux. Les dirigeants nazis concevaient en outre, logiquement, le « bien commun » comme excluant l’intérêt des Juifs. Au contraire, il fallait qu’au nom du bien commun on élimine les Juifs de la citoyenneté et de la vie civile.

            D’autre part, la sincérité des chefs Nazis semble peu contestable. Rien n’indique qu’Hitler ou Himmler, en particulier, aient menti lorsqu’ils exprimaient leur conception du bien et du mal. Certes, il s’agissait dans leur cas d’une conviction relative puisque, de toute évidence, ils n’étaient pas en mesure de juger réellement du bien et du mal et que, de ce fait, leur liberté et leur volonté ne pouvaient être que relatives. Leur déformation de l’image des Juifs était tout à fait caractéristique de la diabolisation classique. Ils ont constitué une représentation typique du « Juif ». Le « Juif », pour eux, n’avait de motivations profondes que mauvaises, ses projets et ses entreprises ne pouvaient être que funestes et ses intérêts derniers allaient à l’encontre du genre humain tout entier. 

            C’est d’une grande ironie que les jugements moraux que l’on a portés sur les Nazis relèvent eux aussi de la diabolisation la plus classique. Il est possible de constater qu’ils reprennent point par point chaque élément de la diabolisation et ce, tout comme les Nazis eux-mêmes, sans que l’on en soit conscient le moins du monde 58. On a perçu les Nazis comme essentiellement mauvais. Ils étaient de grands criminels, les pires peut-être que l’histoire ait connus. On se fait une obligation morale de les réprouver, ce qui veut dire qu’il n’est pas permis de porter des jugements nuancés ou atténuants sur leur compte . Leur crime doit être considéré comme unique. Aucune relativisation n’est admissible. On a le devoir de dénoncer tout ceux qui paraissent vouloir atténuer leur responsabilité. On n’a pas le droit, non plus, de prétendre, ni de suggérer, que les forces alliées se sont comportées de façon violente ou injuste contre eux. 

            Lorsque les chefs des armées alliées ont commencé à les diaboliser, il est vite devenu hors de question de chercher un terrain d’entente avec eux, ni même de considérer qu’ils puissent avoir quelque intérêt valable à défendre. Le « bien commun » consistait nécessairement à les exclure. Ceux qui diabolisent les Nazis sont sûrement sincères, mais leur sincérité possède le même caractère relatif que celui que l’on peut retrouver chez tous les diabolisants. On joue une sorte de jeu inconscient qui consiste à se convaincre soi-même que ces autres incarnent le Mal. Pourtant on admet le plus souvent que le Mal n’existe pas en général; il n’existe que lorsqu’on pense à eux. Aussi est-il clair qu’il existe une déformation systématique qui a pour effet d’occulter les véritables motifs de ces autres personnes, de ne pas vouloir considérer leur intérêt en tant qu’humains et, enfin, de dénigrer toutes leurs entreprises. 

            Nous pouvons conclure en observant qu’une autre des caractéristiques générales de la diabolisation se retrouve chez ceux qui s’expriment pour condamner les Nazis : la symétrie des convictions opposées. Ils reprennent systématiquement les attitudes profondes de ceux qu’ils diabolisent et ce avec aussi peu de conscience de le faire qu’eux. L’inconscience fait aussi partie de la symétrie, de même que la dénégation. Tout comme le Nazi aurait nié qu’il diabolise, on nierait qu’on diabolise le Nazi. Tout comme le Nazi aurait disqualifié celui qui aurait l’audace de mettre en doute sa conviction morale, on tendrait à disqualifier a priori une analyse comme celle qui est faite ici.


 

1 Ce texte reprend le contenu du chapitre 8 de La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique (Québec, Presses Inter Universitaires, 2007). Retour 1

2 Voir par exemple Yves Ternon. L’État criminel. Les génocides au XXe siècle, Paris, Seuil, 1995, p. 177. Cet auteur pose la question de savoir si l’historicisation du nazisme est possible, c’est-à-dire « soumettre le nazisme aux mêmes méthodes d’investigation que les autres périodes de l’histoire afin de le réinsérer dans une évolution historique globale ». Il remarque que les historiens israéliens en furent les principaux adversaires, par exemple Saül Friedländer, qui s’inquiétait qu’on favorise certaines interprétations ou qu’on banalise des crimes. 2

3 Alfred Grosser, Le crime et la mémoire, Paris, Flammarion, 1989, p. 42. Je laisse en suspens, ici, la question liée au fait que les Nazis ont perpétré plus qu’un seul génocide, soit notamment le génocide juif et le génocide tzigane. On admet habituellement que le génocide juif est le plus marquant ou le plus significatif. 3

4 Adolf Hitler, Mon combat (Mein Kampf, 1926; traduction par J. Gaudefroy-Demonbynes et A. Calmettes), Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1937, p. 11 et 92. 4

5 Voir par exemple Asher Cohen, La Shoah. L’anéantissement des Juifs d’Europe (1933-1945), Paris, Éditions du Cerf, 1990, p. 13. 5

6 Voir Alan Bullock, Hitler et Staline. Vies parallèles, Paris, Albin Michel / Robert Laffont, 1994, p. 349. Plusieurs observateurs directs des manifestations populaires qui ont eu lieu dans l’Allemagne du Troisième Reich ont été frappés par la joie de vivre de ceux qui y participaient. Sur ce point, Bullock se réfère lui-même à la biographie Hitler de Joachim Fest (Paris, Gallimard, 1973). Voir aussi d’Alan Bullock, Hitler ou les mécanisme de la tyrannie, t. 1 (Hitler, a study in tyranny, 1952; traduction par Gérard Colson), Verviers, Éditions Gérard & Co., 1963, p. 348-349. 6

7 Voir chapitre 5 : vii) La sincérité relative du diabolisant. 7

8 Adolf Hitler, op. cit., p. 21-22. 8

9 Ibid., p. 43-44. 9

10 Voir par exemple Alan Bullock, Hitler et Staline. Vies parallèles, op. cit., préface, p. xi. 10

11 Ibid., p. 6. 11

12 Ses succès militaires, qui sont incontestables, semblent attribuables surtout à son assurance, son audace et, parfois, son intrépidité plutôt qu’à ses connaissances dans le domaine de la stratégie. 12

13 Par exemple, Erik Erikson a écrit qu’Hitler a échoué à surmonter la crise de l’adolescence et qu’il n’a pu se faire une véritable identité (Childhood and Society, New York, 1963, p. 337); Erich Fromm, pour sa part, a tenté d’expliquer la personnalité d’Hitler par un repli profond dans un monde imaginaire (The Anatomy of Human Destructiveness, Londres, 1977, p. 498-515). 13

14 Voir Alan Bullock, op. cit., p. 18. 14

15 Ibid., p. 75. 15

16 Il est probable que ses éducateurs n’étaient pas plus incompétents que la moyenne; ils ont sans doute contribué, comme tant d’autres l’ont fait ailleurs, à ce qui a fait l’esprit excessivement patriotique, et aussi excessivement réprobateur, d’Hitler. 16

17 Adolf Hitler, Mon combat, op. cit., p. 47-48. 17

18 Ibid. 18

19 Ibid., p. 50. 19

20 Ibid., p. 481-487. Hitler écrit : « nous possédions une police de salle bien organisée », un « service d’ordre » et il apprenait aux jeunes « que la terreur ne pouvait être bridée que par la terreur » et que « la meilleure arme défensive est l’attaque » (p. 488). 20

21 Ibid., p. 67-68. 21

22 Alfred Grosser, op. cit., p. 74. 22

23 Yehuda Bauer, dans L’Allemagne nazie et le génocide juif, Colloque de l’École des Hautes Études en sciences sociales, Paris, Gallimard, Seuil, 1985, p. 404. 23

24 Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste (traduction par Paule Guivarch), Paris, La Fabrique, 2002, p. 122 (les italiques sont de Bauman). 24

25 Alan Bullock, op. cit., p. 158. 25

26 Sur ce point, je peux citer Raymond Aron : « Quant au génocide, (…) je dirai que l’irrationalité apparente résulte d’une erreur de perspective. (…) Si l’on veut bien admettre que la liquidation des Juifs, du poison juif, du sang corrupteur, constituait l’objectif prioritaire d’Hitler, l’organisation industrielle de la mort devient rationnelle en tant que moyen de la fin, le génocide » (Raymond Aron, « Existe-t-il un mystère nazi? », Commentaire, 7, 1979, p. 349). Certains, comme Raul Hilberg, ont cru que l’extermination des Juifs était irrationnelle de la part des Nazis parce qu’elle allait à l’encontre de tout l’effort de guerre allemand. On a cru, en effet, que beaucoup trop de ressources étaient consacrées au fonctionnement des camps d’extermination. Amos Funkenstein croit que les Nazis avaient en quelque sorte raison d’agir ainsi du moment qu’ils tenaient les Juifs pour réellement dangereux (Amos Funkenstein, dans L’Allemagne nazie et le génocide juif, op. cit., p. 492). Toutefois on peut considérer qu’ils avaient également « raison » du point de vue de la morale du devoir qui était la leur puisque les Juifs étaient à leurs yeux des criminels et qu’ils méritaient d’être châtiés. 26

27 Adolf Hitler, op. cit., p. 140. 27

28 Hitler’s Table Talk 1941-1944 (28-29 novembre 1942), cité par Alan Bullock, op. cit., p. 145. 28

29 Discours prononcé au Reichstag, le 30 janvier 1939; cf. Alan Bullock, op. cit., p. 34. 29

30 Cité par Alan Bullock, op. cit., p. 249. 30

31 Ibid., p. 258-259. 31

32 Ibid. 32

33 Par exemple, Albert Speer l’a affirmé (cf. Alan Bullock, op. cit., p. 350. 33

34 Alan Bullock, op. cit., p. 353. 34

35 Voir le chapitre 5 : « le mécanisme de la diabolisation ». 35

36 Le Testament politique d’Hitler, notes recueillies par Martin Bormann, traduction par Jacques Brécard, Paris, Fayard, 1959. Cité par Alan Bullock, op. cit., p. 74. 36

37 Le Testament politique d’Hitler, op. cit., p. 57. 37

38 Mon combat, op. cit., p. 96-97. 38

39 En 1913, en Autriche, il fut déclaré inapte au port d’arme et au combat (cf. Alan Bullock, op. cit., p. 45). Ce n’est que plus tard, en 1914, qu’il s’enrôla comme engagé volontaire dans l’armée allemande; il participa à plus de 30 engagements sur le front occidental, servit comme estafette, ce qui était relativement dangereux et il obtint la Croix de fer de Première classe (ibid., p. 46). Cependant, il ne dépassa jamais le grade de caporal, peut-être en raison de sa tournure d’esprit particulière, trop axée sur le devoir et non assez sur l’esprit pratique. 39

40 Alan Bullock, op. cit., p. 46-47. 40

41 Ibid., p. 77. 41

42 Cf. Alan Bullock, op. cit., p. 338-339. 42

43 Adolf Hitler, op. cit., p. 644. 43

44 Dans Mon combat, Hitler écrit : « nous avons été abattus par cette puissance qui avait préparé ces défaites [d’août 1918], en enlevant systématiquement à notre peuple, depuis des dizaines d’années, les forces et les instincts politiques et moraux qui, seuls, rendent les peuples capables d’exister et légitiment ainsi leur existence » (op. cit., p. 327). Plus loin, il écrit que la révolution marxiste de 1918, en Allemagne, a été dirigée par les Juifs (p. 522-523). Il écrit aussi que son antisémitisme commença pendant l’hiver 1918-1919 (p. 557). 44

45 Alan Bullock, op. cit., p. 98. 45

46 Discours de H. Himmler à ses Gruppenführer, à Poznan, le 4 octobre 1943; cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe (The Destruction of the European Jews, 1985; traduction par Marie-France de Paloméra et André Charpentier), Paris, Fayard, 1988, p. 870. 46

47 Zygmunt Bauman, op. cit., p. 50. Bauman ajoute, en interprétant la pensée de Himmler, que celui-ci exhortait ses subordonnés à vaincre leur « pitié animale ». Himmler, de fait, voulait également qu’ils surmontent leurs basses pulsions. Ainsi il fut secoué par la déclaration de von dem Bach, le chef suprême des SS et de la police de Russie centrale, à propos de ceux qui étaient chargés d’effectuer des exécutions de masse : « Ce sont des hommes finis (…). Des névrosés ou des brutes! » (cité par Raul Hilberg, op. cit., p. 869). 47

48 Cf. Raul Hilberg, op. cit., p. 871. 48

49 Il semble que Himmler, comme d’autres chefs nazis, aient retenu certains éléments de la philosophie de Nietzsche, notamment ceux qui consistaient à faire la critique acerbe de la morale judéo-chrétienne, la « morale d’esclave ». 49

50 Ibid., p. 44. Ce faisant, Himmler se conformait lui-même aux directives d’Hitler qui, dans un mémoire de 1919, établit la distinction entre l’antisémite émotionnel (gefühlsmässigen) et l’antisémite de raison (Vernunft). L’antisémite émotionnel est celui qui, par exemple, participe aux pogroms (cf. Raul Hilberg, op. cit., p. 48). 50

51 Cité par Raul Hilberg, op. cit., p. 48. 51

52 Raul Hilberg, op. cit., p. 884. Hilberg fait alors allusion aux déclarations des accusés aux procès des criminels de guerre : loin de haïr les Juifs, clamaient-ils, ils avaient personnellement aidé un professeur juif, un musicien juif, etc. 52

53 Voir Raul Hilberg, op. cit., p. 864-868. Les Nazis ont exploité le travail d’un certain nombre de Juifs qui étaient internés dans les camps, mais il ne semble pas que cette opération se soit avérée rentable globalement. 53

54Ibid., p. 872-876. 54

55 SS est le sigle de SchutzStaffel, section (ou échelon) de protection, armée d’élite du parti nazi créée en 1925. 55

56 Les chercheurs G.M. Kren et L. Rappoport écrivent : « Selon les critères cliniques conventionnels, il est impossible de classer plus de dix pour cent des SS parmi les « anormaux » [et] dans la plupart des camps, il y avait seulement un ou au pire une poignée de SS connus pour leur accès de cruauté sadique (…). À notre avis, l’écrasante majorité des SS, les chefs comme ceux de la base, auraient passé avec succès tous les tests psychiatriques imposés aux recrues de l’armée américaine ou aux policiers de Kansas City.» (The Holocaust and the Crisis of Human Behaviour, New York, Holmes and Meier, 1980, p. 70; cité par Z. Bauman, op. cit. p. 48-49; trad. par Paule Guivarch). 56

57 J’emprunte ces éléments à l’analyse effectuée par Herbert C. Kelman, dans “Violence without Moral Restraint” (Journal of Social Issues, vol. 29, 1973, p. 29-61). Cité et interprété par Z. Bauman, op. cit., p. 52 (traduction par Paule Guivarch). Je précise que mes conclusions sont différentes de celles de ce chercheur, qui ne cherche pas à clarifier le rôle de la morale de groupe dans les conflits violents. 57

58 J’inclus parmi ceux qui s’expriment de la sorte en particulier tous les auteurs que j’ai cités dans ce chapitre, notamment Alan Bullock, Raul Hilberg, Zygmunt Bauman, à l’exception, peut-être, d’Alfred Grosser. Presque tous les auteurs reconnus qui ont écrit sur le nazisme sont dans le même cas. 58