Les changements relativement rapides que connaît l’humanité depuis quelques millénaires et en particulier depuis quelques siècles, et dans les récentes décennies peuvent être vus comme des transformations évolutives qui affectent profondément la biosphère et la noosphère. Non seulement les sciences et les techniques ont depuis l’Antiquité connu des développements des plus importants, mais en outre l’organisation des sociétés et les rapports interculturels se sont complexifiés de plus en plus. En première analyse, ces changements pourraient être attribuables à de simples soubresauts de l’histoire humaine, ou même de l’histoire de la vie, qui en ont connus bien d’autres dans un passé plus ou moins lointain. Ici, ces transformations seront considérées, par hypothèse, comme faisant authentiquement partie de l’évolution globale. 

          La situation actuelle repose en fait sur une hypothèse implicite et tout à fait ad hoc. On suppose en effet que la probabilité que les chercheurs obtiennent encore des résultats intéressants dans le futur proche est assez élevée pour que le jeu en vaille la chandelle. On peut remarquer qu’une prédiction analogue est déjà implicite dans la pratique scientifique actuelle. Croire en la science et à la recherche scientifique implique de croire en un Univers téléonomique, au sens que nous avons attribué à ce mot1. Cet Univers doit être non seulement capable de produire la conscience, mais en outre une suite historique de résultats de la recherche, incluant des représentations de lui-même qui sont de plus en plus justes, même au-delà, sans doute, du point atteint par la science actuelle. La formulation proposée ici de cette prédiction précise cette idée tout en éclairant certaines de ses conséquences logiques. 

          Comme la science, selon son idée, consiste en une recherche de connaissance et de compréhension, il nous faut présumer qu’elle continuera d’avancer, ce qui peut signifier qu’elle se transformera elle-même et que ses bases méthodologiques mêmes seront susceptibles d’évoluer encore, nous envisagerons non seulement de nouveaux concepts et de nouveaux modèles, mais en outre de nouvelles façons de considérer la méthode scientifique. Les méthodes d’observation et de vérification ont puissamment évolué dans les derniers siècles2. Nous pouvons nous figurer que les projets de recherche, notamment en astronomie et en climatologie, tendront à s’échelonner sur de longues périodes de temps. Il en découlera logiquement que les méthodes de vérification expérimentales tendront également à évoluer en ce sens, d’où l’idée suivante de vérifications des résultats dans le cas de projets de recherche d’une nature particulière. 

Une vérification expérimentale à long terme 

         L’hypothèse Tia équivaut à admettre que nous sommes peut-être les témoins et les acteurs d’une expérience évolutive globale et téléonomique équivalant à une sorte de développement embryonnaire. Nous serions alors probablement les éléments d’une sorte de conscience globale — une conscience qui pourrait être identifiée à la science (adisciplinaire) produite par l’humanité — qui serait susceptible de se développer encore bien davantage qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent. La prise au sérieux d’une telle hypothèse aurait déjà pour effet de modifier considérablement notre compréhension de la vie et de ce que nous sommes dans l’Univers. 

         L’hypothèse Tia implique que la vie noétique évolue elle-même vers un état d’intelligence avancée, lequel nous est encore inconnu, et qu’elle le fait avec une probabilité appréciable de succès. On peut interpréter cette proposition comme signifiant que l’humain continuera d’avancer et même de se surpasser de façon réellement probable dans ses connaissances et sa compréhension de la réalité universelle et de la réalité noétique en particulier.

         Si le potentiel humain de développement vers une véritable compréhension scientifique, c’est-à-dire méthodique et rigoureuse, continue de se développer comme il l’a fait jusqu’à présent, alors nous pourrons conclure à la validité de Tia. La meilleure preuve — et la seule peut-être — de l’authenticité d’une science est la réalité de cette science elle-même, telle qu’elle apparaît dans son propre développement. Ce n’est pas là, bien sûr, une preuve expérimentale ordinaire. Précisément, le fait même qu’il existe un ensemble de preuves expérimentales validant directement les concepts, les hypothèses et les théories d’une science est ce qui nous fait savoir que cette science donne lieu à une véritable recherche scientifique d’autocompréhension et de compréhension du réel en général. C’est ce que nous pouvons appeler une preuve expérimentale de second ordre

         L’hypothèse Tia précise encore quelque chose qui n’est que sous-entendu par l’hypothèse de Drake. Elle est plus qu’une simple hypothèse faite dans le but de motiver certaines recherches. Il s’agit d’une condition qui rend possible de comprendre ce qu’est la recherche en elle-même, et qui lui donne une valeur épistémique intrinsèque3. Elle permet en quelque sorte à la science de se tester elle-même, de se mettre à l’épreuve d’après son idée d’origine, c’est-à-dire l’idée de la recherche désintéressée. C’est une testabilité de second ordre, plus abstraite et plus profonde. Nous verrons, dans l’avenir plus ou moins lointain, ce qu’il en est et nous verrons bien si nous sommes vraiment si différents de ce que « nous » sommes présentement. 

1 Voir la section 1.7. 1

2 On peut donner les exemples des télescopes et des radiotélescopes, dont les tailles se sont accrus puissamment depuis la lunette de Galilée, les accélérateurs de particules ou encore l’usage des réseaux planétaires d’ordinateurs, qui se trouvent à mettre en question la notion de preuve expérimentales et même de démonstration mathématique. 2

3 Je ne suis pas sûr que ce soit le cas de l’hypothèse de Drake. Tout dépend du statut à accorder à une éventuelle rencontre avec une autre intelligence. 3