Francis Drake a supposé que l’existence de civilisations technologiques d’un niveau comparable à celle des Terriens actuels est assez probable pour que nous puissions entrer en communication avec l’une d’elles au moyen d’ondes électromagnétiques. Cela suppose l’existence d’une forme d’intelligence avancée au moins jusqu’à ce point de la technologie. Cette hypothèse comporte au moins deux sous-hypothèses cruciales. D’abord, l’apparition de la vie doit avoir été suffisamment probable ailleurs, dans notre galaxie. Ensuite, une longue évolution devait, avec une probabilité assez grande, pouvoir se dérouler jusqu’à l’apparition d’une forme de vie douée de cette intelligence technique. Nous montrerons que l’hypothèse Tia se trouve d’une certaine façon dans le prolongement de ce type de conception. Nous utiliserons l’expression « hypothèse de Drake » pour désigner l’hypothèse sur laquelle repose la recherche de type Seti en général. 

            L’hypothèse Tia présente des différences profondes par rapport à celle de Drake. Le type de capacité technique qui se trouve pour Drake à fonder tout le sens de l’approche peut être qualifié de manifestation d’une intelligence technique, mais qui se trouve à un stade qui n’est sans doute que relativement peu avancé. Rien n’indique, au contraire, que ce soit là le télos global de l’évolution. Par ailleurs, l’hypothèse Tia n’implique pas que la probabilité d’apparition de l’intelligence avancée soit aussi grande que ce que Drake soutient. En effet, l’hypothèse Tia est tout à fait compatible avec le fait que l’intelligence avancée soit très peu répandue dans l’Univers et peut-être même unique. En effet, comme on ignore quelle était la probabilité que se forment les galaxies, de même que celles qu’apparaissent les planètes de type terrestre et qu’émerge la vie intelligente, rien n’assure que la probabilité par unité galactique qu’une intelligence avancée soit apparue soit plus élevée que 1 / NG, où NG représente le nombre de galaxies dans l’Univers. 

            Cependant il existe aussi des points communs de notre approche avec ce que suppose la formule de Drake. Ainsi, elle implique une direction de l’évolution vers l’intelligence avancée. De plus, Drake propose un type d’intelligence avancée, qui serait défini par la capacité effective de communiquer au moyen de la technologie des ondes électromagnétiques. Il se trouve à supposer que la maîtrise de ce type de technique serait en quelque sorte le télos de l’Univers ou, du moins, l’un de ses télos. Lui et d’autres postulent implicitement que la probabilité pour que ce télos soit réalisé est plus qu’appréciable, c’est-à-dire que la reproduction de ce télos en tout lieu de l’Univers est hautement probable dès que certaines conditions sont réunies, ces conditions étant relativement faciles à définir à partir de la science et de la technologie actuelles. Certes, Drake parle de la Galaxie plutôt que de l’Univers, cette condition étant posée ad hoc afin de bien correspondre aux capacités techniques actuelles des humains1. Cependant, les conditions à réunir dans le cas de la Galaxie sont implicitement valables en tout lieu semblable de l’Univers. L’hypothèse de Drake suppose que ce qui se passe dans notre galaxie est seul susceptible de nous intéresser, ce qui est une limitation a priori arbitraire. 

   Un présupposé caché de Francis Drake 

           L’hypothèse de Drake présuppose certaines conceptions de l’évolution et de l’intelligence. Plus précisément, elle présuppose de façon implicite que l’évolution se dirige vers un certain télos autre que la simple adaptation au milieu. Drake se trouve à présupposer que l’évolution comporte un but qui consisterait, pour une certaine forme de vie, en la capacité effective de communiquer avec d’autres formes de vie dans la Galaxie. Même si ce type de projet pouvait donner des résultats positifs, il resterait à expliquer l’existence d’une telle capacité chez un être vivant. La sélection naturelle ne semble pas avoir joué un rôle clair et direct dans son établissement puisque, évidemment, aucune compétition naturelle de ce type ne serait clairement susceptible de l’expliquer. Cela renvoie à la problématique du paradoxe de Wallace, d’après laquelle la sélection naturelle darwinienne paraît inapte à expliquer plusieurs des caractéristiques des formes de vie les plus intelligentes.

           C’est pourquoi, s’il arrivait que les Terriens entrent un jour en contact avec une autre forme d’intelligence par le moyen suggéré par la recherche Seti, des biologistes affirmeraient sans doute qu’un tel résultat ne peut résulter que du hasard et qu’il est a priori des plus improbables. Il resterait ensuite, pour notre science — peut-être renforcée par celle de ces extraterrestres !? — à mettre à l’épreuve ce type de position minimaliste en ce qui concerne un éventuel télos de l’évolution. Cela peut faire comprendre les réticences profondes des biologistes devant la recherche Seti. 

            L’hypothèse Tia se rapproche de celle de Francis Drake en ce qu’elle suppose probable de façon appréciable l’apparition et l’évolution de l’intelligence dans l’Univers. Elle peut être vue comme incluant l’hypothèse de Drake à ceci près qu’elle n’implique pas qu’il soit probable de trouver une autre forme d’intelligence avancée dans la Voie lactée. Elle est tout à fait compatible avec le fait que la probabilité réelle d’une réussite de Seti soit plus basse encore qu’un dix milliardième. 

            Francis Drake a utilisé lui-même le concept de « potentiel d’évoluer des civilisations intelligentes2». Le concept de potentiel y demeure indéfini. Cela laisse supposer qu’il s’agit pour Drake d’une simple possibilité subjective. De plus, on ne peut savoir si Drake envisageait une sorte de force naturelle qui rendait l’intelligence probable dans l’Univers. 

          Comme nous l’avons vu plus haut, l’hypothèse Tia diffère de celle de Drake quant à la probabilité qu’il nous faudrait attribuer à la rencontre avec d’autres intelligences dans la Galaxie et, même, dans l’Univers. Elle en diffère en outre sur plus d’un point essentiel.  

           Drake n’envisage guère comme intelligence déterminante que la capacité technique. L’hypothèse Tia considère au contraire que l’intelligence avancée pourrait réellement dépasser à un point tel le niveau technique et conceptuel atteint par l’humanité terrestre jusqu’à présent que la science qu’elle aurait développée nous serait encore inconcevable. Si, en effet, l’évolution de la science et de la technique se poursuit encore pendant des siècles et, peut-être même, pendant des millénaires, alors plusieurs stades de bouleversements conceptuels et techniques nous sont aujourd’hui complètement inconnus. 

  Les bouleversements encore possibles de la science et de la technique 

           Considérons l’ampleur et la profondeur du bouleversement moderne de la science et de la technique à partir, disons, du XVIIIe jusqu’au XXIe siècles.

           La technique que nous connaissons a déjà métamorphosé la société. Pensons aux inventions et aux impacts dans les domaines des transports (automobiles, avions, sous-marins, paquebots…), des communications (radio, téléphone, télévision, Internet…), sans compter le domaine militaire (grenades, mitraillettes, bombardiers, menaces nucléaires), de l’énergie (électricité domestique, exploitations pétrolière, hydroélectrique, nucléaires…), et l’informatique qui sert partout…

           En science, les théories de la relativité et la mécanique quantique ont ébranlé en profondeur toute la science classique en ce qui concerne notamment les conceptions du temps, de l’espace et de la matière. En biologie, la théorie de l’évolution darwinienne, la génétique et la biologie moléculaire ont permis d’établir la biologie en tant que science. En psychologie, la psychophysique, les méthodes de tests et la psychanalyse freudienne avec le concept d’inconscient auront chamboulé de façon comparable les connaissances. Dans les sciences humaines et en philosophie, que dire de l’impact des philosophies et des théories de Kant, de Hegel, de Marx, de Nietzsche, de Husserl et de Heidegger, de Piaget, de Saussure, Chomsky, etc. La démocratie, l’égalité des femmes, la lutte contre l’exclusion en général, l’exploration spatiale et la préoccupation pour l’environnement en sont quelques-uns des aspects les plus positifs.

           Eh bien, il nous faut maintenant tenter d’imaginer d’autres révolutions techniques aussi majeures, d’autres grands noms, d’autres grandes théories, d’autres révolutions de la pensée tout aussi profondes dans les siècles et les millénaires encore à venir. Peut-être les transformations seront-elles moins rapides qu’à l’époque actuelle, mais nous pouvons prédire que l’évolution de l’intelligence ne s’arrêtera pas demain. 

            L’intelligence avancée pourra de façon réellement probable atteindre des niveaux de compréhension de la réalité, incluant la compréhension de soi-même, qui dépasseront vraisemblablement de façon plus qu’extraordinaire le niveau scientifique et philosophique atteint actuellement par la noosphère terrestre. 

            L’hypothèse Tia serait par ailleurs susceptible de rallier en sa faveur les biologistes qui ont soulevé l’une des objections les plus fortes contre l’hypothèse de Drake. Ils ont répété que les probabilités qu’une forme de vie humanoïde réapparaisse sur la Terre ou ailleurs sont extrêmement minces. Le génome de l’homo sapiens devait être extrêmement improbable au départ de l’évolution. On peut montrer assez facilement que la probabilité d’apparition de cette espèce particulière, comme de toute autre, était à peu près aussi faible que celle de voir l’oxygène de l’air se séparer de l’azote dans son salon3. Il serait sans doute possible de montrer que l’apparition d’une catégorie particulière d’êtres vivants comme, par exemple, les primates ou les papillons était elle-même très improbable, bien que dans une moindre mesure que l’apparition d’une espèce particulière. Il est sûr, cependant, que si l’on tente de fixer des caractéristiques humanoïdes à l’intelligence avancée, beaucoup de biologistes exprimeraient là-dessus leur désaccord. Il leur serait toutefois difficile d’avancer le même type objection qu’à l’égard de l’homo sapiens, c’est-à-dire l’extrême improbabilité de l’hypothèse Tia. En revanche, comme d’autres ils demeureraient sans doute plutôt réticents à l’égard de toute hypothèse de type téléonomique global. 

            La probabilité qu’une forme quelconque d’intelligence se développe dans le cours de l’évolution était peut-être dès le départ appréciable. L’intelligence apparaît en effet comme une caractéristique qui favorise hautement l’adaptation et confère donc un atout important pour la sélection naturelle4. En outre, puisque le potentiel biologique global comportait la possibilité réelle que l’homo sapiens apparaisse et se développe, il semble normal de supposer qu’il comportait d’autres possibilités réelles de formes de vie d’une intelligence comparable. Cet argument apparaît comme appuyant seulement de façon partielle l’hypothèse Tia puisque l’intelligence avancée est définie comme celle qui a pour but principal, non l’adaptation, mais la compréhension ou la connaissance désintéressée. Il s’agit donc d’emblée d’un concept des plus inhabituels pour les spécialistes de la biologie, tout comme d’ailleurs pour les autres chercheurs. 

L’évolution biologique et la recherche de compréhension

          Dans le cours de l’évolution, la sélection naturelle darwinienne a eu pour effet de favoriser le développement du système nerveux mais pour d’autres raisons que la perception consciente du monde ou la recherche de compréhension du réel5. Le caractère désintéressé de la perception consciente du réel et de la recherche de compréhension semble au moins s’esquisser même chez les animaux dont les systèmes perceptuel et cérébral sont relativement peu développés (voir la section 5.2). Cela peut toujours faire l’objet d’une explication basée sur les principes de base de la biologie actuelle combinés à ce que les chercheurs dans ce domaine appellent le hasard. Ce type d’explication apparaît franchement insuffisant lorsqu’il s’agit de faire comprendre comment le potentiel humain effectif a pu surgir et se manifester ainsi qu’il l’a fait dans l’évolution globale.

          L’existence de l’activité humaine de recherche scientifique constitue une énigme pour la théorie actuelle de l’évolution biologique. Elle ne peut être expliquée clairement ni par la théorie du gène égoïste ni par la sociobiologie6. Ainsi que l’exprime Jean Petitot, « pour qu’un phénomène puisse être objet de science […] il faut d’abord qu’on puisse le décrire » ; or, l’« émergence du linguistiquement descriptible à partir de l’indescriptible » est un « problème central » de la science7. De même, Robert B. Laughlin remarque que les lois de la physique sont hiérarchisées de telle sorte qu’elles nous permettent de connaître le monde8

           L’existence de la science est un phénomène noétique dont l’explication profonde demeure pour le moment, en droit, l’objet spécialisé de la philosophie des sciences9. Il en va de même pour le phénomène de la recherche et, plus particulièrement, pour le phénomène d’une recherche qui tend à se prolonger vers l’avenir en se renouvelant constamment. Ils sont, eux aussi, traités comme des objets spécialisés. Considérons-les ici comme des objets qui devraient intéresser tout chercheur.

1 S’il s’agissait d’explorer les autres galaxies au moyen de recherches basées sur l’utilisation d’ondes électromagnétiques, il faudrait des capteurs beaucoup plus sensibles que ceux qui existent présentement. En outre, ce qui semble encore insurmontable, il nous faudrait attendre au minimum des millions d’années pour que nos messages y parviennent et tout signal capté aurait pris des millions d’années avant de nous parvenir. Toutefois, de telles conclusions découlent en droit de la science actuelle, qui demeure susceptible d’évoluer encore considérablement, même au cours de durées beaucoup moins longues. 1

2 Francis Drake, « Extraterrestrial » (letter), Science, 260, 1993, 474-475. 2

3 La probabilité d’un tel phénomène n’est pas nulle d’après la cinétique des gaz. On peut montrer par un calcul simple que son improbabilité relève du super-ordre trois, tout comme celle de l’apparition par hasard du génome humain dans le cours de l’évolution. Voir la section 5.6. 3

4 Certains biologistes défendraient cependant le point de vue contraire. Cf. par exemple, l’article de J. Tooby et I. De Vore : « The reconstruction of hominid evolution through strategic modeling » dans W. G. Kinzey (éd.) The evolution of human behavior. Primate models, Albany, New York, SUNY Press, 1987. On y explique que, chez les Hominidés, la demande en énergie pour le fonctionnement d’un cerveau plus volumineux est telle qu’elle surcompense peut-être l’avantage adaptatif procuré. Cependant on peut répondre à ces chercheurs que l’évolution vers l’intelligence pouvait au départ passer par une multitude de chemin et n’était nullement obligée de suivre celui des Hominidés. D’ailleurs les faits le démontrent abondamment lorsqu’on observe le nombre de familles animales dont certains des représentants sont dotés d’une intelligence remarquable (voir la section 5.2). 4

5 Par exemple, dans sa préface au livre Le nouvel esprit biologique (ou Le gène égoiste) par Richard Dawkins, Robert L. Trivers estime que la sélection naturelle favorise « un certain degré d’autotromperie » en raison de l’efficacité qu’elle confère en vue de la survie et de la reproduction (Robert L. Trivers, Le nouvel esprit biologique, op. cit., Préface, p. 9). 5

6 Il est frappant qu’au tout début de son livre Le gène égoïste, Richard Dawkins écrit que « la vie intelligente atteint sa majorité dès qu’elle cherche à comprendre la raison de sa propre existence ». L’expression « comprendre la raison  de son existence » relève clairement de la compréhension libre et désintéressée. Dawkins n’essaie pas alors d’harmoniser ce propos avec ce qu’explique sa théorie (aussi bien, d’ailleurs, sa théorie du gène égoïste que celle du mème égoïste). Cet énoncé est tout au plus compatible avec le caractère égoïste des gènes (ou des mèmes). La théorie de Dawkins ne rend nullement compte de ce fait qui, de ce point de vue, demeure donc une énigme. 6

7 Jean Petitot, « Note sur la querelle du déterminisme » dans La querelle du déterminisme. Philosophie de la science d’aujourd’hui, dossier réuni par Krzysztof Pomian, Paris, Gallimard, 1990, p. 202-227 ; en particulier, p. 220. Cette « querelle du déterminisme » concerne notamment le rôle du hasard dans l’explication scientifique. 7

8 Robert B. Laughlin, Un univers différent (A Different Universe. Reinventing Physics from the Bottom Down, New York, Basic Books, 2005), Paris, Fayard, 2005. Robert B. Laughlin a reçu le prix Nobel de physique en 1998. Dans ce livre, il développe une vision originale de la structure de la science physique et de ses rapports avec la réalité. Il écrit que la « tendance de la nature à constituer une société hiérarchique de lois physiques »  est « bien plus qu’une thèse scientifique à discuter […] C’est la raison pour laquelle nous pouvons connaître le monde » (ibid., p. 31). 8

9 Il convient ici de préciser que, dans la situation actuelle, l’objet de la philosophie rencontre en principe celui de certaines sciences sociales ou humaines. Néanmoins on tient encore assez généralement à ce que la compétence du philosophe des sciences professionnel ne soit pas confondue avec celle du sociologue ou de l’anthropologue, par exemple. 9